Nos responsabilités face au printemps arabe

Les bouleversements que connaît le monde arabe depuis six mois placent la France et l'Europe devant des responsabilités inédites, mais les actions menées jusqu'à présent ne paraissent pas à la hauteur de ce défi historique.

Les bouleversements que connaît le monde arabe depuis six mois placent la France et l'Europe devant des responsabilités inédites, mais les actions menées jusqu'à présent ne paraissent pas à la hauteur de ce défi historique.

En effet, la Tunisie et l'Egypte sont entrées dans une période de transition aux difficultés et aux risques considérables: baisse sensible de la production (près de 8 % en Tunisie), chute dramatique des recettes du tourisme, afflux des réfugiés de Libye, crise des paiements extérieurs. Quelles initiatives les Européens ont-ils pris pour aider ces pays à faire face à la seule urgence? Le G8 a bien annoncé un «paquet financier» de 40 milliards de dollars, mais il s'agit pour l'essentiel de prêts à des pays déjà lourdement endettés. Ces prêts doivent provenir, pour la moitié, des institutions financières internationales et pour le quart des pays pétroliers du Golfe. L'Union européenne n'envisage qu'une aide annuelle supplémentaire de 300 millions € jusqu'en 2013, soit de l'ordre de 0,15 % du Produit intérieur brut (PIB) de l'Egypte et de la Tunisie. Alain Juppé a raison de déclarer que le printemps arabe est «porteur d'un espoir immense, qu'il est de notre intérêt de soutenir sans relâche», mais on peine à discerner les conséquences pratiques de cette position dans notre politique de co‑développement à l'égard des pays arabes.

En Libye, les incertitudes demeurent, en raison du risque d'enlisement, conséquence de deux erreurs: une mise en œuvre tardive de la zone d'exclusion aérienne et un transfert de l'essentiel de la gestion de l'intervention à l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN). Le résultat est jusqu'à présent mitigé: beaucoup d'actions militaires aériennes, trop peu d'initiatives politiques et des objectifs de paix peu lisibles, alors qu'ils devraient être clairement exposés par les pays de la coalition, de manière à rallier l'ensemble des Libyens à une solution démocratique durable.

L'OTAN étant d'abord par nature une organisation militaire, c'est aux gouvernements de la coalition qu'il revient de tracer les voies d'une paix qui ne pourra être que l'œuvre des Libyens eux-mêmes. Le soutien au Conseil national de transition de Benghazi est nécessaire, mais il ne suffit pas. Pour rendre la parole au peuple libyen, il faut formuler un programme politique qui passe par: un cessez-le-feu sous contrôle international dans des conditions garantissant la sécurité des populations civiles; un gouvernement de transition associant tous les Libyens à l'exception du colonel Kadhafi, de son entourage et des auteurs de crimes de guerre et crimes contre l'humanité; des élections sous supervision de l'Organisation des nations unies (ONU). Il est par ailleurs indispensable de prévoir, pour la période qui suivra la chute -inéluctable- du dictateur libyen, un programme étendu d'aide à la reconstruction, qui nécessitera peut-être le déploiement d'une force de paix des Nations Unies.

La situation est également dramatique en Syrie. L'opposition à la dictature des clans alaouites fédérés par Bachar el Assad et le parti Baas semble résolue, mais elle ne parvient pas à mobiliser suffisamment le peuple syrien pour transformer à son profit le rapport des forces. Une part significative de la classe moyenne sunnite et surtout les minorités chrétiennes et druzes restent hésitantes. L'opposition est divisée. Une partie appelle au dialogue et accepte l'idée de réformes démocratiques progressives, une autre a choisi la confrontation. Les évènements semblent lui donner raison. Le régime a en effet décidé de réduire toute opposition au silence par le recours systématique à la force armée sous la forme la plus brutale, en encerclant les quartiers protestataires, dont il coupe les communications avec le monde extérieur et en déployant des tireurs embusqués pour terroriser les manifestants.

Ces méthodes barbares, qui ont fait plus d'un millier de morts depuis mars, sont inacceptables. Il est urgent d'y mettre fin et d'exiger du régime syrien les changements politiques profonds qu'attend son propre peuple. Une résolution du Conseil de sécurité condamnant formellement le régime syrien donnerait une légitimité internationale aux efforts en ce sens. Le refus de la Russie et de la Chine mais aussi les hésitations de l'Afrique du Sud et de l'Inde bloquent malheureusement cette résolution. Il n'en est pas moins indispensable de faire fléchir ces oppositions et ses résistances. L'Europe doit savoir dire clairement à la Russie et à la Chine, comme aux puissances émergentes qu'elle ne peut plus accepter, depuis que l'ONU a consacré le principe de la «responsabilité de protéger», des situations où des gouvernements perpètrent des violations massives des droits humains à l'encontre de leur propre population. Ce principe doit être un des éléments fondamentaux de la politique étrangère et de sécurité de l'Union européenne.

Dans l'attente d'une telle résolution, des initiatives doivent être prises dès à présent par l'Union européenne et ses États-membres, en liaison avec les États-Unis et les autres puissances soucieuses de mettre fin aux abus du régime syrien. Les sanctions édictées contre Assad et son entourage le 23 mai dernier sont un premier pas, mais il faut accentuer la pression, par exemple par le rappel des ambassadeurs, le gel de tous les programmes de coopération encore en cours et le soutien de l'opposition démocratique.

Compte tenu de la situation géopolitique de la Syrie, de la difficulté d'y préserver les équilibres communautaires et des implications que pourraient avoir des affrontements à grande échelle sur les pays environnants -au premier chef le Liban‑ une action de force n'est pas envisageable. Mais en deçà, la gamme des mesures à prendre est large, à condition qu'elle s'appuie sur des États clefs comme la Turquie et qu'elle s'inscrive dans la recherche d'un consensus au Conseil de sécurité, où le débat doit se poursuivre. La défense des droits humains ne peut être assimilée à une exigence purement occidentale. Ce n'est pas à un «choc des civilisations» que l'on assiste en Syrie et en Libye, mais à la lutte de peuples pour la reconnaissance de droits universels reconnus par l'ONU: droits à la paix civile, à la liberté et à la dignité.

Cette lutte, comme celle des peuples tunisien et égyptien, a des dimensions qui s'étendent à l'ensemble de la région. Ses échos sont en particulier perceptibles en Palestine, face à un gouvernement israélien muré dans son refus de toute concession réelle. N'oublions pas en effet, dans notre soutien au printemps arabe, que la création d'un État palestinien souverain, aux côtés d'Israël, fait aussi partie des enjeux de ce vaste mouvement démocratique.

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