«Morts pour la France»

La grande cérémonie religieuse et militaire organisée aux Invalides en l'honneur des 7 soldats français tombés ces derniers jours en Afghanistan a ravivé en moi plusieurs sentiments.

La grande cérémonie religieuse et militaire organisée aux Invalides en l'honneur des 7 soldats français tombés ces derniers jours en Afghanistan a ravivé en moi plusieurs sentiments.

J'ai naturellement été très ému, en pensant à la peine des familles et des camarades de ces jeunes. Des souvenirs d'enfance me sont revenus: l'angoisse de notre famille, alors que mon père, officier, combattait en Indochine, dans une guerre aux objectifs flous, qui n'intéressait personne, ni le monde politique, ni les médias. J'ai en mémoire la colère de ma mère devant cette indifférence et ma tristesse lorsque j'apprenais la mort du père d'un ami.

Au-delà de l'émotion, comment ne pas s'interroger et se demander: pour quoi, pour quelle cause sont-ils morts? Selon la formule consacrée, ils sont «morts pour la France». C'est ce qu'on a entendu à plusieurs reprises au cours de la cérémonie, mais les propos ronflants ne suffisent pas. Ceux dont on nous dit qu'ils «remplissent leur mission au service de la liberté» ont besoin de comprendre le sens réel de cette mission. Tout comme les Français, ils veulent savoir pourquoi la France continue à participer à cette guerre ingagnable, aux objectifs de plus en plus confus.

En près de 10 ans, ils auront tout entendu à ce sujet. Rappelons qu'au départ, l'intervention militaire a été autorisée par le Conseil de sécurité de l'ONU, en réplique aux attentats du 11 septembre 2001commis par Al Qaïda, organisation terroriste soutenue par le régime des Talibans afghans.

Une fois ceux-ci chassés de Kaboul, la justification de la présence des troupes internationales, organisées autour de l'OTAN (en réalité, autour des Américains), a connu des fortunes diverses.

Pour le Président G. Bush, cette guerre s'insérait dans le projet des néo-conservateurs américains de «Grand Moyen-Orient», qui prétendait «apporter la démocratie» à une zone allant du Maroc à l'Afghanistan... y compris par la force. On a pu en vérifier la pertinence de cette stratégie avec l'échec irakien!

La finalité de la guerre d'Afghanistan a été le plus souvent présentée comme une façon de lutter contre le terrorisme international incarné par Al Qaïda et Ben Laden. On a même entendu un ministre français affirmer sérieusement que l'on éviterait ainsi «les attentats dans le métro parisien»....Pourtant, on savait bien, avant même la disparition de Ben Laden, que la présence d'Al Qaïda se limitait à quelques centaines de combattants localisés dans les zones tribales entre l'Afghanistan et le Pakistan et que l'on n'avait pas besoin de déployer 150 000 hommes pour les traquer. Et l'on s'est empressé de tout mélanger: Al Qaïda, le terrorisme, les Talibans (eux-mêmes très divers).

Après avoir évoqué la défense du droit des femmes, la lutte contre l'illettrisme, on a justifié la présence militaire par la nécessaire reconstruction du pays....et il est vrai que l'Afghanistan en a sérieusement besoin. On se prend d'ailleurs à rêver à ce qu'il aurait été possible de faire en consacrant à cette tâche une faible partie des centaines de milliards de dollars que représentent les dépenses militaires depuis 10 ans. J'avais suggéré en décembre 2001, après la défaite du régime taliban, que les Américains mettent en place une sorte de «plan Marshall», comme ils l'avaient fait avec bonheur pour aider à la reconstruction de l'Europe après la 2ème guerre mondiale. Je me souviens de la réaction négative de Colin Powell, alors secrétaire d'Etat des Etats- Unis, obnubilé par l'objectif de la continuation de la lutte anti-terroriste.

Aujourd'hui, le discours a encore évolué et les plus lucides reconnaissent que, malgré quelques améliorations, la situation en Afghanistan s'est plutôt dégradée, notamment sur le plan de la sécurité. Et ils ajoutent:«Nous ne pouvons donc pas partir. Ce serait livrer le pays aux talibans(1)». Ce type de justification m'amène à faire remarquer que, malheureusement, nombre de pays à travers le monde souffrent eux aussi de sous-développement, qu'ils sont sous la férule de dictateurs, qu'ils ne respectent pas les droits de l'Homme et que ce n'est pas pour autant que nous y envoyons nos troupes. C'est bien parce qu'il y a eu les attentats du 11 septembre que l'on s'est intéressé aux souffrances du peuple afghan et il ne faudrait pas aujourd'hui faire croire que les nobles objectifs rappelés lors de la cérémonie des Invalides - une intervention « pour la liberté »,«contre la tyrannie», «pour les droits de l'Homme»- étaient la justification initiale de l'intervention militaire.

Dans ce pays, déchiré par 30 ans de conflits et soumis aux pressions concurrentes de ses puissants voisins, la seule issue raisonnable ne peut être que politique et internationale. La France disposerait d'une plus grande liberté de parole et d'action pour proposer une telle solution (2), si elle mettait fin à sa participation militaire à une guerre aussi inefficace que coûteuse financièrement (plus de 400 milliards de dollars) et humainement (près de 10 000 morts en 2010). Il est malheureusement à craindre que la subordination de notre pays aux décisions américaines, qui s'est renforcée depuis sa réintégration dans le commandement intégré de l'OTAN, ne réduise à peu de chose sa marge d'initiative.

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(1) Je constate en passant que cela n'a pas empêché le gouvernement afghan et les Américains de prendre des contacts avec certaines de ces organisations....
(2) Solution que j'ai déjà eu l'occasion de développer ici

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