Lettre à un fan d’Éric Zemmour

Je tiens à remercier Mediapart d’avoir laissé un « fan de Zemmour » s’exprimer librement en commentant un billet d’Yves Faucoup intitulé « Zemmour, pas d’allocs aux immigrés. Onfray opine », billet que j’ai également commenté. C’est à Éric Zemmour peut-être plus qu’à son fan que je souhaite répondre.

Monsieur Gaston Guilmaille, abonné à Mediapart et qui revendique être un « fan de Zemmour « au même titre que les nombreux « supporters » qui l’écoutent sur C News, ce que je respecte, reproche à ceux qui ne le sont pas d’appartenir à « la sphère gauchiste » et estime qu’aucun des arguments exprimés dans ce billet, qu’il qualifie d’ « insultes », ne permet de donner tort à notre célèbre éditorialiste, en ajoutant que « la France distribue à tout va des prestations sociales » qui plombent notre richesse nationale, sans qu’il y ait lieu de voir une connotation raciste aux propos tenus par Éric Zemmour qui s’adressent aussi bien « aux immigrés blonds venant du Nord » qu’à ceux « venant du Sud ». Qu’il me permette de lui donner mon point de vue  sur ces questions.

 

Cher Monsieur Guilmaille,

 

Permettez à un fils d’immigrés - de ces immigrés blonds venus s’installer en France après la guerre depuis ces contrées polonaises situées plus au Nord - de vous répondre. Enfin, de tenter de vous répondre, sans grand espoir de vous convaincre.

Tout d’abord, je suis fier de vivre dans un pays où il est encore possible de s’exprimer librement, y compris lorsque l’on s’appelle Éric Zemmour ou que l’on est, comme vous le revendiquez, un « fan de Zemmour », et même dans Mediapart, un journal que vous classez sans nul doute dans « la sphère gauchiste » à laquelle, je vous rassure, je n’appartiens pas plus qu’à une quelconque autre sphère située à d’autres extrémités.

Ensuite, je suis tout aussi heureux de témoigner aujourd'hui qu'un rien issu de l'immigration et du bas-côté social peut, comme on dit, s'en sortir, et même plutôt bien. Ce n’était pas facile, certes, mais la France, son État, les solides piliers de notre République et, bien sûr, les français - plus accueillants et généreux pour la grande majorité d'entre eux qu'ils ne le croient eux-mêmes - le permettent naturellement, en tous cas me l'ont permis, à condition que ces biens communs soient respectés par chacun et appréciés avec sincérité, jusque dans leurs racines. Aujourd’hui, je me dis que les Trente Glorieuses ne l'étaient pas toujours matériellement, ni pour les étrangers ni pour bien des français, mais la France - cette sublime républicaine -, son peuple, son magnifique territoire, ses services publics, la richesse de sa culture et – j’ose insister sur ce point – une politique sociale visionnaire imaginée par le Conseil national de la Résistance et mise en œuvre par le gouvernement provisoire dirigé par le général de Gaulle,  nous ouvraient la possibilité de sortir d'un certain néant social puis d'emprunter, avec un peu de volonté, le chemin d'une vie non pas subie mais choisie, si tel était notre rêve.

De plus, tous ces moments et toutes ces personnes qui ont éclairé ma vie et m’ont aidé ont évité de faire de moi un nostalgique obstiné d'un passé révolu comme le sont ceux qui ronchonnent sans relâche que « c'était mieux avant », recroquevillés sur eux-mêmes à dépoussiérer de vieux albums de souvenirs jaunis par le temps, même s’il n'y a pas de mal à cela : après tout, lire l'Histoire, relire la sienne et en parler, c'est aussi veiller à maintenir vivants certains de ces repères qui donnent un sens à nos existences individuelles et collectives, et c'est ainsi contribuer, en l'entretenant, à façonner une mémoire qui est, comme l'a écrit Shakespeare[1], « la sentinelle de l'esprit ».

Ronchonner ainsi n'est donc pas bien grave, tant que la nostalgie du passé ne vire pas insidieusement vers celle d'un passé imaginaire, ou plutôt d'un passé imaginé puis, une fois effacées les histoires désagréables, réécrit par quelques ambitieux aventuristes en mal de pouvoir intellectuel ou politique, amateurs d'une société monochrome peinte à la manière de la célèbre toile du peintre russe Kasimir Malevitch « Le carré blanc sur fond blanc »[2] : j’ai en effet la conviction qu’il ne faut pas se laisser duper par une vision passéiste du présent et fossilisée de l’avenir, ni surtout se résigner, hélas, à suivre sans réfléchir n'importe quel bonimenteur ou boutefeu experts dans l'art de la manipulation des cerveaux et de la cajolerie collective. C’est ce que je reproche à Éric Zemmour : adopter cette démarche pour nous inviter à emprunter à l’aveugle une impasse qui mène vers un précipice.

Après, vous me direz que l’immigration d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier. Certes, il est légitime d’en parler, d’en discuter, mais certainement pas - pour reprendre ce que j’ai déjà écrit dans un billet précédent[3] - par des discours lancinants assénés par de trop nombreux acteurs de notre vie intellectuelle et politique qui, tels des vendeurs de boucs émissaires à la sauvette, se plaisent à monopoliser l'espace médiatique et celui des réseaux sociaux pour les polluer de propos peu reluisants.

L'immigration, en effet, est une question qui est mal expliquée par le discours politique. Elle l'est le plus souvent à travers des clichés mis sous le nez des électeurs pour justifier de l’impérative nécessité de prendre des mesures politiques sensées les rassurer devant des peurs irrationnelles qu'il est de bon ton de provoquer.

Mon propos n'est pas d'analyser de tristes contrevérités qui, à mon avis, alimentent trop souvent les paroles publiques tenues par Éric Zemmour pour tenter de justifier le bien-fondé de raisonnements à bien des égards approximatifs. Ce serait bien trop long, et je ne suis ni économiste ni davantage expert en science politique, tels les éditorialistes qui l’entourent et qui nous font croire qu’ils le sont. Je peux seulement recommander de lire quelques articles, ouvrages[4] ou études qui rappellent, par exemple, que l'économie française serait en mal de fonctionner sans la main d'œuvre immigrée qui, notamment, occupe ces fameux emplois que les anglo-saxons appellent les DDD (« Dirty, Dangerous, Demanding », à savoir « Sales, Dangereux, Exigents »), main d'œuvre, parfois clandestine dont les entreprises de constructions, de travaux publics, de traitement des déchets, de nettoyage ou encore de l'hôtellerie et de la restauration - et parmi elles, peut-être, quelques-uns de nos plus beaux fleurons - ne pourraient se passer. Mais, évidemment, il ne faut pas en parler. Éric Zemmour évite, autant que faire se peut, d’en parler. Sujet tabou !

Quant au coût négatif de l'immigration qui pèserait sur les finances publiques, une étude sérieuse[5], même si elle date un peu, démontre le contraire. Et que dire des conclusions d’un article de la revue Capital - une revue qui n’appartient pourtant pas à la sphère gauchiste – qui résume bien cette étude : « Premier constat, qui agacera sans doute les aficionados de la préférence nationale : sans ses immigrés, la France ne serait pas la cinquième puissance économique du monde. Loin s'en faut ! »[6].

Et puis, figurez-vous, même la chaîne d’informations C News qui emploie Éric Zemmour n’est pas en reste : sur son site, l’on peut lire ainsi un intéressant article de sa rédaction daté du 5 novembre 2019 et intitulé « Coût, niveau d’études, allocations … 5 idées reçues sur l’immigration », à savoir : « La France est envahie par les immigrés », « L’immigration coûte plus qu’elle ne rapporte », « Les immigrés volent le  travail des français », « Les immigrés sont pauvres et non qualifiés », et enfin « Les immigrés touchent davantage d’aides que les français ». C News, qui elle non plus ne me semble appartenir, même de façon éphémère, à la sphère gauchiste, conclut qu’aucune de ces idées reçues ne tient la route !

 Non, décidemment, je ne parviendrai pas à devenir un fan d’Éric Zemmour. Mais il peut, bien évidemment continuer de s’exprimer.

 Bonne soirée à vous.

 

 

[1] Dans sa tragédie Macbeth

[2] Tableau exposé au Musée d’Art Moderne (MOMA) de New York. 

[3] Explications de mots (5) : la France « pays de race blanche » ?

[4] Par exemple Eloi Laurent, "Nos mythologies économiques", Les Liens qui libèrent, 2016 ; « Migrants, migrations, 50 questions pour vous faire une opinion », Armand Colin, 2016 ; Gérard A. Jaeger, « L'immigration, faut-il avoir peur de l'avenir ? », Eyrolles, 2016

[5] Xavier Chojnicki et Lionel Ragot, « On entend dire que ... l'immigration coûte cher à la France », Editions Les Echos/ Editions Eyrolles, 2012

[6] Capital, 15-04-2015

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