Un mot à Dany Lafferière à propos du racisme

Ce mot, cher Dany Laferrière, relate un souvenir personnel d’Afrique, un moment de rencontres qui a éradiqué définitivement en moi le virus du racisme installé dans nos mentalités fragilisées par l’histoire, ce virus que vous décrivez dans votre beau billet. Ce mot se perdra sans doute dans les nombreux billets anonymes non recommandés, mais il m’arrive parfois de croire aux surprises du hasard.

Il y a près d’un demi-siècle de cela – au début des années 1970 - je suis parti en Afrique, plus précisément dans une petite ville de Côte d'Ivoire qui s'appelle Agboville où je suis resté deux ans pour y enseigner les mathématiques dans les toutes premières classes d'un collège, des classes de cinquante à soixante élèves !

Je garde encore en mémoire le souvenir de ces gamins tous revêtus du même uniforme qui, pour beaucoup d'entre eux, parcouraient le matin, à pieds, sous une chaleur moite et déjà suffocante, des kilomètres et des kilomètres à travers la brousse pour être présents à 7 heures au collège où ils suivaient leurs cours jusqu'à midi. Après, il n'y avait plus classe, ou très rarement, car il faisait vraiment trop chaud. Certains s'en retournaient dans leur village de brousse sous une chaleur cette fois torride, d'autres qui étaient hébergés en ville par un parent partaient souvent, l'après-midi, aider leurs familles à la plantation de café ou de cacao. Puis tombait brusquement la nuit tropicale, vers 18 heures, moment où les grillons s'éveillaient, où la ville s'animait, où les réverbères s'allumaient dans les rues qui en étaient dotées.

Parfois, je me promenais sur l'artère principale, entre l'église un peu excentrée et le centre-ville, et je passais alors de réverbère en réverbère autour desquels se formaient des petits groupes de gamins - ceux qui vivaient en ville - sous lesquels ils faisaient leurs devoirs et apprenaient leurs leçons, leurs livres et cahiers sur les genoux, gamins que je ne manquais pas d’encourager. Parmi eux, il y en avait certes quelques-uns qui, pour les matières abstraites et ennuyeuses, comme celle que j’enseignais, étaient moins doués que d'autres, comme partout, et il y avait aussi quelques petits génies en herbe, comme chez nous. Mais la plupart avaient de toute façon envie d'apprendre, de comprendre et de réussir quelque chose qui puisse changer le cours de leur vie. Ils avaient une sacrée volonté et beaucoup de courage : hier comme encore aujourd’hui, ils méritent tout simplement le respect !

Le principal du collège était ivoirien – il s’appelait Léonard Offoumou Yapo -, une personne calme, réservée et de très belle qualité intellectuelle qui m'a ouvert les yeux sur ce qu'il fallait comprendre de l'Afrique, de ses richesses, de ses difficultés. J'aimais discuter avec lui et avec mes collègues africains.

J'en ai retenu que beaucoup parmi ceux qui en parlent avec suffisance et à trop haute voix sont ceux qui n'y ont jamais vécu, ou alors en vase clos, et ils en parlent souvent mal, à travers le prisme de leurs préjugés malheureusement imprégnés de racisme, cette terrible maladie mentale qui atteint tant d'ignorants incapables de saisir le sens profond de l'idée de dignité de la personne humaine, et qui ne comprennent manifestement pas qu'y porter atteinte n'est rien d'autre que lancer un regard de mépris sur cette personne, puis tenter de saisir son âme pour la jeter à terre et la piétiner, comme pour s'acharner à la faire disparaître.

Mais c'est en vain : l'âme n'a pas de couleur, elle est insaisissable et de toute façon, même gravement blessée, elle ne meurt jamais !

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