Le bluff du discours de Mme Le Pen visant les immigrés !

« C’est une profonde peine d’être jugé au lieu d’être compris » !

Faut-il en vouloir à celles et ceux qui ont sans doute un jour tenté de comprendre la question de l’immigration, mais se sont trop vite laissés séduire par les clichés mis sous leurs nez d’électeurs pour choisir le camp de ceux qui prennent plaisir à attiser la haine contre l’étranger ?

C’est le cœur du discours simpliste de Mme Le Pen qui n’a jamais eu d’autre idée que celle de ressasser depuis des années et des années, nuit et jour et plus si elle le pouvait, que c’est l’immigré et lui seul qui est à la source de tous les maux de la société française, discours relayé efficacement dans les médias par les analyses piteuses et approximatives de chroniqueurs en vue, tel Éric Zemmour pour ne citer que le plus connu d’entre eux. Et ça marche dans les cervelles des gens qui ne veulent pas faire l’effort de réfléchir : alors leur demander de méditer cette pensée de Zygmunt Bauman pour qui « dans le monde où nous vivons, il est possible de tenter de contrôler l'immigration (bien que sans grand succès), mais la migration, elle, est destinée à suivre son propre cours, quoique nous fassions », c’est bien sûr mission impossible !

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Mais Mme Le Pen passe sous silence, évidemment, une autre réalité, gênante pour la cohérence de son discours.  Elle ne dit pas que l'économie française serait en mal de fonctionner sans la main d'œuvre immigrée qui, notamment, occupe ces fameux emplois que les anglo-saxons appellent les DDD (« Dirty, Dangerous, Demanding », à savoir « Sales, Dangereux, Exigents »), main d'œuvre, parfois clandestine dont les entreprises de constructions, de travaux publics, de traitement des déchets, de nettoyage ou encore de l'hôtellerie et de la restauration - et parmi elles, peut-être, quelques-uns de nos plus beaux fleurons - ne pourraient se passer.

Et ce n’est pas tout. Dans un article du Monde du 16 avril 2020 consacré aux praticiens étrangers qui « font le boulot dont les médecins français ne veulent pas », le journaliste Stéphane Mandard explique qu’ils sont « entre 4 000 et 5 000 à faire tourner les services des urgences ou de réanimation des hôpitaux publics » et rapporte le témoignage de Mathias Wargon, responsable des urgences de l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis, qui rappelle que « Sans ces médecins-là, non seulement nous ne pourrions pas faire face à la vague de Covid-19, mais mon service serait fermé » : ces « médecins-là sont « tunisiens, algériens, syriens, libanais, congolais … ». Mme Le Pen a-t-elle un jour rendu hommage à ces étrangers dont elle rêve qu’ils quittent au plus vite le territoire français ?

Un dernier exemple, cette fois puisé dans le quotidien La Croix. Dans un article du 23 mars 2020 portant sur la question du recours aux prêtres étrangers en soulignant que « Grâce à la force de ces jeunes prêtres étrangers, leur qualité, leur nombre, le système paroissial français continue de tourner ». Pour Mme Le Pen, c’est sans doute embêtant de rappeler cela, et de le rappeler aussi à la petite partie de son électorat catholique qui vote pour elle. Car comment faire, notamment pour répondre valablement à l’auteur de cet article qui écrit « Une sincère gratitude, teintée d’interrogations sur l’avenir. Ce sont les deux sentiments qui dominent dans l’Église de France quand on aborde la question des prêtres « venus d’ailleurs ». Ceux-ci représentent désormais un tiers du clergé actif du pays. Issus majoritairement du continent africain, mais aussi dans une moindre mesure, d’Inde et d’Asie, ils assurent depuis trois décennies des charges paroissiales dans les églises de nos villes et campagnes, déstabilisées par la crise des vocations » ?

Il y a bien d’autres professions que l’on pourrait citer, notamment dans le domaine de la santé et des services auprès des personnes âgées. En réalité, le discours de Mme Le Pen, c’est du bluff purement électoral. Si par malheur elle parvenait au pouvoir, elle ne pourrait strictement rien faire d’autre que ce que fait le gouvernement actuel, à savoir de la communication dépourvue de toute dimension morale. Elle verrait bien vite qu’elle ne pourrait pas expulser grand monde, sauf à semer la pagaille dans le fonctionnement de la vie sociale et économique française.

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Mais, comme si cela ne suffisait pas, ce sont désormais des acteurs se prétendant républicains qui se mettent dans la partie pour jouer aux côtés de cette dame.

Quand Emmanuel Macron, Président de la République, a fait le choix d’accorder le 30 octobre 2019 un long entretien à l’hebdomadaire Valeurs actuelles - qu’il qualifie de « très bon journal » - pour y décrire la vision de sa politique migratoire en y affirmant notamment, s’agissant des immigrés, que « mon objectif, c'est de sortir tous les gens qui n'ont rien à faire là », il banalise et semble ainsi légitimer ce discours humainement inacceptable. Dans un éditorial du 1er septembre 2020 intitulé « Refuser la banalisation du racisme » et consacré à l’affaire Danièle Obono, Le Monde souligne « que les jeunes journalistes plus à droite que Marine Le Pen qui animent Valeurs actuelles ont micro ouvert en permanence sur plusieurs chaînes d’information télévisée en continu, dont ils alimentent le moulin à polémiques. Face à l’inadmissible humiliation publique d’une personne en raison de ses origines, la loi qui fait du racisme un délit et non une opinion, doit s’appliquer. L’affaire Obono invite aussi à condamner la banalisation dans des émissions généralistes d’une parole extrémiste qui, si elle peut faire le « buzz », contribue surtout au délitement du pays en nourrissant la haine ». Mais le Président Macron a quand même dit que Valeurs actuelles est un « très bon journal » !

Et que dire de ce lamentable débat organisé récemment sur la chaîne publique France 2, opposant Mme Le Pen et M. Darmanin, ministre de l’intérieur, deux protagonistes qui, ce jour-là, n’ont cessé de faire de la surenchère pour expliquer au téléspectateur lequel, de l’un ou de l’autre, rejetait le plus « efficacement » et par là-même le plus violemment l’immigré étranger, ou encore qui était le plus dur ou le plus mou sur le sort de ces êtres, pourtant humains : bien entendu, personne n’était présent pour permettre l’expression publique d’une critique ou d’une opinion contraire. C’est consternant, et Emmanuel Macron n’a pas réagi ! Par son silence, c’est quand même le Président de la République en personne, celui de tous ceux qui vivent en france, qui a implicitement approuvé ce que son ministre de l’intérieur a explicitement exprimé sur un sujet aussi grave.

Tout ça est consternant, inutile, et dégrade de manière inquiétante le niveau de la vie politique du pays avec ces discours lancinants assénés par des bellicistes sans scrupules qui, tels des vendeurs de boucs émissaires à la sauvette, se plaisent à monopoliser l'espace médiatique et celui des réseaux sociaux pour les polluer de propos aussi peu reluisants.

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Dans un livre récent (« Un afghan à Paris », Editions du Palais, 2021), Mahmud Nasimi, demandeur d’asile afghan entré en France en 2017 qui ne parlait alors ni ne lisait notre langue, l’a apprise passionnément et s’est épris pour la littérature française au point d’écrire un livre, en français. Il raconte ce qu’il a vécu :  il y écrit aussi, à propos du regard porté sur l’immigré, que « C’est une profonde peine d’être jugé au lieu d’être compris » !

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