Savoir exercer le pouvoir : ce que la crise sanitaire nous enseigne !

C’est le titre un peu corrigé de l’article de Joseph Confavreux publié par Mediapart, article un rien indulgent à l’égard d’Édouard Philippe et plus sévère envers les scientifiques, qui encourage cependant à valoriser « l’implication continue des citoyens … à même de rendre possible une démocratie vivante et créative ». Encore faudrait-il que cette implication ne laisse pas indifférent !

Dans cet article, Joseph Confavreux développe l’idée de la « nécessité de se pencher à nouveau sur les relations entre savoir et pouvoir », en soulignant qu’ « il serait dommage de se cantonner à ce qui a déjà été analysé : les discours fallacieux sur l’intérêt ou non de porter un masque grand public, les failles de l’administration sanitaire et de son organisation, le manque de préparation et d’anticipation ». Il observe alors qu’ « En dépit de ses négligences, de ses retards, de ses erreurs, charger le seul gouvernement Philippe serait d’ailleurs inéquitable. L’exécutif peut souligner avec quelque raison qu’il n’y a pas eu consensus du côté des scientifiques, ni sur le diagnostic au début de l’épidémie, ni sur les mesures à prendre ».

Ce qui me gêne dans ce raisonnement, c’est qu’il faudrait admettre que le désastre sanitaire (mais aussi économique) que les français supportent depuis le jour où ont été prises les mesures de leur confinement provisoire, soit le lendemain du premier tour des élections municipales, est dû pour une part essentielle aux hésitations de scientifiques qui n’ont pas été capables de porter un diagnostic dès le début (!) de l’épidémie, ni de dicter au gouvernement les mesures qui s’imposaient. En d’autres termes, ce n’est pas l’incurie et l’impréparation des services de l’État avant le début, en mars, de la crise épidémique qui est critiquable, mais l’incapacité de scientifiques, tous plus renommés les uns que les autres, d’apporter une réponse aux causes et aux effets de cette épidémie.

Le problème, c’est que personne ne pouvait, et ne peut davantage aujourd’hui, diagnostiquer sérieusement quoi que ce soit : certes, l’on connaitra un jour les caractéristiques du coronavirus qui empoisonne actuellement notre quotidien, mais ce sera probablement lorsqu’il ne circulera plus. Alors laissons ces scientifiques tranquilles, laissons bavarder ceux d’entre eux qui, au lieu de soigner ou de transpirer dans leurs laboratoires de recherche, préfèrent exposer leurs raisonnements approximatifs sur les chaînes d’information. Cessons aussi de condamner par des jugements définitifs, voire traîner dans la boue, certains médecins hospitaliers qui tentent simplement de sauver des vies au motif qu’ils sortent parfois des sentiers battus, ces sentiers balisés par des « experts » disposant du label qui convient, décerné par tel ou tel Laboratoire ou Revue médicale français ou étrangers. Personnellement, je ne suis ni médecin et encore moins spécialiste des questions épidémiologiques, mais il me semble que l’important, pour un médecin, c’est d’être conscient qu’il a pour obligation de mettre en oeuvre tous moyens dont il dispose  pour parvenir au meilleur résultat possible, celle de sauver le plus possible de vies. Ainsi, à titre d’exemple, je suis incapable de dire si les professeurs Raoult ou Perronne ont absolument raison ou absolument tort, mais ce qui m’importe c’est le résultat : or il semble bien qu’il est plutôt positif là où ils exercent, et cela me suffit pour avoir un minimum de respect à leur égard.

En réalité, le gouvernement d’Édouard Philippe, non seulement pouvait, mais devait gouverner sans se trouver tenu de s’appuyer sur des incertitudes scientifiques. Et il est d’autant moins pardonnable qu’il ne l’a pas fait, avant qu’il ne soit trop tard, c’est-à-dire entre janvier et la mi-mars, alors que des scientifiques l’avaient pourtant prévenu. Je pense notamment rapport de la commission d’experts scientifiques présidée par le professeur Jean-Paul Stahl qui visait à définir « La stratégie de constitution d’un stock de contre-mesures médicales face à une pandémie grippale », rapport définitivement établi et rendu public en mai 2019 : or l’intérêt de ce rapport a été de tirer une sonnette d’alarme et de proposer au gouvernement un mode d’emploi applicable quelle que soit la nature du virus susceptible de provoquer une épidémie. Et ce qui est intéressant de rappeler, c’est que ce rapport souligne que les incertitudes scientifiques ne sauraient « remettre en cause la nécessité́ d’une préparation au risque. La constitution d’un stock devrait être considérée comme le paiement d’une assurance, que l’on souhaite, malgré́ la dépense, ne jamais avoir besoin d’utiliser. Sa constitution ne saurait ainsi être assimilée à une dépense indue ».

 Mais le gouvernement n’a rien fait. Il a décidé au contraire de prendre des mesures contre-productives allant à l’encontre de ces préconisations. Il a décidé, en réalité, de conduire une politique de prévention comme l’on conduit un véhicule en se passant de contracter une assurance, histoire de faire des économies.

Ces points, je les ai développés dans un récent billet (intitulé « Éric Ciotti peut-il vraiment rédiger un rapport salutaire sur la crise du covid-19 ? ») dont je ne demandais pas à Mediapart d’en recommander la lecture, mais que Joseph Confavreux aurait dû peut-être lire avant d’écrire que « charger le seul gouvernement Philippe serait d’ailleurs inéquitable ». Alors, j’espère que ma modeste implication de citoyen contribuera un peu à « rendre possible une démocratie vivante et créative » …

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