CORONAVIRUS : CACHEZ CES MASQUES QUE NOUS NE SAURIONS AVOIR !

La pénurie de masques trouve une cause majeure dans la loi de finances 2020 qui a consacré le désengagement de l'État dans leur financement, malgré un avis de scientifiques invitant l’État à constituer des stocks pour combattre une pandémie. Engager de telles dépenses était devenu impossible, les crédits du budget de l'État ayant été transférés dans les comptes déficitaires de l’assurance maladie.

Réclamer la vérité n’est pas un acte irresponsable

Le Président de la République a récemment déclaré, en visitant une usine de fabrication de masques, que « quand on mène une bataille, on doit être unis pour la gagner » et que « celles et ceux qui cherchent déjà à faire des procès, alors que nous n'avons pas gagné la guerre, sont   irresponsables ».

Peu auparavant, le Premier Ministre, M. Édouard Philippe, affirmait quant à lui que « Si nous n'avions pas pris au sérieux cet événement sanitaire, je n'aurais pas organisé une réunion dès le mois de janvier » et « pris des décisions lourdes »,  cherchant ainsi à évacuer la polémique nouée autour des propos de Mme Agnès Buzyn, alors ministre de la Santé qui, au début du mois de janvier dernier, exprimait auprès du chef du Gouvernement et du Président de la République ses vives inquiétudes devant la « vague du tsunami » épidémique venue d’Asie qui allait se déverser sur notre pays, ce dont elle avait informé son directeur général de la santé, M. Jérôme Salomon, dès la fin du mois de décembre. Puis, M. Gérald Darmanin, ministre des Comptes publics, explique au contraire qu’« en février, l'État ne savait pas que l'épidémie de coronavirus allait conduire la France à connaître la situation actuelle », outre qu’ « il n'y a pas une décision qu'a prise l'État, pas une décision politique qui a été contraire aux choix des scientifiques », tels les avis du conseil scientifique « pour éclairer la décision publique dans la gestion de la situation sanitaire liée au Coronavirus » installé par le gouvernement le … 11 mars dernier.

Certes, le Président de la République est dans son rôle pour rappeler que le temps n’est pas à la polémique et aux procès, mais ce temps n’est pas davantage, pour nos responsables au pouvoir, celui d’occuper quasiment sans partage l’espace médiatique pour y distiller l’idée que la catastrophe sanitaire qui s’est abattue sur notre pays étant imprévisible, il était impossible d’en limiter les effets en prenant à temps des mesures appropriées pour tenter de circonscrire la propagation du virus et optimiser au mieux la protection de la population.

En mai 2019, les scientifiques avaient pourtant prévenu le gouvernement

Dans le cas présent, il me paraît inexact d’affirmer que le gouvernement a pris, au moment où il le fallait, toute la mesure du drame annoncé et surtout les mesures préventives indispensables pour atténuer en France l’impact de la pandémie sur le système de santé du pays, notamment en mettant en place les moyens de constituer des stocks de masques, de respirateurs, de tests de dépistage, d’antiviraux. Bien au contraire. 

En effet, alors même que des signes préoccupants nous venaient d’Asie depuis octobre et surtout novembre 2019, le gouvernement défendait au Parlement son projet de loi de finances pour 2020, adoptée par l’Assemblée Nationale puis promulguée par le Président de la République le 29 décembre 2019, une loi qui a consacré l’impossibilité budgétaire, pour l’État, de procéder à la constitution de ces stocks. C’est là une décision particulièrement « lourde », en effet, mais lourde de conséquences, décision qui, contrairement à ce qu’affirme aujourd’hui le ministre des Comptes publics, était « contraire au choix des scientifiques » tel qu’ils l’ont exprimé dans un rapport remis à l’agence Santé publique France en mai 2019, en pleine période de préparation de cette loi de finances : la ministre de la santé, qui avait la tutelle de cet établissement public, et tous les conseillers et hauts fonctionnaires qui l’entouraient, notamment ceux qui travaillaient sur la loi de finances, ne pouvaient par conséquent en ignorer le contenu, rendu public et consultable sur le site internet de cette agence.

Ce rapport établi par une commission d’experts scientifiques présidée par le professeur Jean-Paul Stahl visait à définir « La stratégie de constitution d’un stock de contre-mesures médicales face à une pandémie grippale ». Il rappelle tout d’abord que « Les stocks physiques gérés par Santé publique France, gestionnaire pour le compte du ministère en charge de la Santé, permettent ainsi à l’État de disposer de contre-mesures immédiatement disponibles afin d’assurer la protection de la population ». Il pose ensuite pour principe que si « Le risque et la gravité d’une pandémie ne peuvent être prévus, ni la date de sa survenue » dès lors que « chaque pandémie a ses propres caractéristiques, liées aussi bien au virus lui-même qu’aux conditions sanitaires et sociales du moment et au lieu d’émergence », de telles incertitudes ne sauraient « remettre en cause la nécessité́ d’une préparation au risque. La constitution d’un stock devrait être considérée comme le paiement d’une assurance, que l’on souhaite, malgré́ la dépense, ne jamais avoir besoin d’utiliser. Sa constitution ne saurait ainsi être assimilée à une dépense indue ».

Sur le fondement de ces principes, ce même rapport décline ensuite les mesures à mettre en œuvre pour permettre de limiter les effets dramatiques d’une pandémie. Ainsi, nos experts précisent qu’« En cas de pandémie, le besoin en masques est d’une boîte de 50 masques par foyer, à raison de 20 millions de boîtes en cas d’atteinte de 30% de la population », soit un stock d’un milliard de masques. De même, ils soulignent que « L’efficacité́ des antiviraux est liée à̀ leur administration précoce dans le cours de la maladie (48 premières heures). Un pré́-positionnement de ces traitements au plus près des malades potentiels est indispensable », d’où l’importance de disposer d’un stock suffisant de tests de dépistage opérationnels dès les premiers symptômes de la maladie. De plus, ces mêmes experts rappellent qu’« Il faut disposer d’un état des lieux régulièrement actualisé des respirateurs (…) et des services de réanimation susceptibles d’accueillir et de prendre en charge ce type de patients très particuliers en termes techniques ». Enfin, ce rapport aborde les aspects logistiques de la gestion des stocks que l’État, par l’entremise de Santé Publique France, se doit de constituer, en soulignant que « Les stocks de sécurité́ constitués par les fabricants ne seront pas suffisamment importants pour faire face à̀ une situation pandémique. Il conviendrait donc que ce stock de sécurité́ se situe ailleurs que chez les industriels. En outre, le marché́ étant mondial, les industriels auront à̀ répondre à d’autres demandes que celle de la France en cas de pandémie. Dans une telle situation, il n’est donc pas certain que la France soit servie en premier (…). La meilleure sécurité́ serait donc de disposer d’un stock sur le sol français ».

Alors, comment ne pas regretter que cet avis prémonitoire, d’une clarté exemplaire, établi par 15 scientifiques tous professionnels de santé, n’ait pas été suivi du moindre effet ? Comment comprendre le Président de la République qui, pour justifier la pénurie de masques et de produits aujourd’hui constatée, explique le 7 avril dernier que « Même les plans les mieux pensés n’avaient pas envisagé que les pays seraient touchés en même temps » et que « Ce qu’on pensait sans valeur il y a six mois ou un an, d’un seul coup, est devenu rare » ? Ce n’est pas, en tous cas, ce qui ressort du plan à l’évidence « bien pensé », publié par l’agence Santé publique France en mai 2019. Et c’est pourtant une décision allant à l’encontre de la mise en œuvre des préconisations qu’il contient qui a été prise peu de temps après par le gouvernement et adoptée par l’Assemblée Nationale !

Financer des stocks de masques était devenu mission impossible pour l’État

C’est en effet la culture de l’immédiat et la logique comptable qui ont guidé l’action du gouvernement et le choix de la majorité des députés. Toutes ces mesures ont en effet un coût important si l’on se réfère au montant de la « dotation spécifique de quatre milliards d'euros à Santé publique France pour financer les commandes en médicaments, respirateurs et masques » qui vient d’être annoncée par le Président de la République, et il ne pouvait être alors question, bien entendu, de voter en loi de finances de tels crédits jusqu’ici affectés au budget du ministère de la Santé. Mais il fallait aller plus loin. Et décision a été prise puis votée de supprimer tout simplement cette ligne budgétaire du budget de l’État en sortant le maigre budget de Santé publique France, soit 270 millions d’euros, pour l’intégrer dans celui de la branche assurance maladie du budget de la sécurité sociale.

Autant dire que c’était tirer un trait sur toute possibilité de financer des stocks de matériels et de produits permettant de faire immédiatement face à une pandémie, quelle qu’elle soit : comment en effet imaginer que l’assurance maladie déficitaire à hauteur de 5 milliards d’euros puisse supporter une telle contrainte, c’est-à-dire quasiment doubler son déficit alors même que la loi de financement de la sécurité sociale pour 2020 lui impose de procéder, en outre, à des économies de l’ordre de 2 milliards d’euros !

Dans le cadre de la discussion de cette loi de finances, le Sénat, surpris « que l'État veuille se dessaisir du pilotage financier de Santé publique France » s’en est d’ailleurs ému en regrettant, dans le rapport présenté au nom de sa commission des affaires sociales en novembre 2019 par Mme Corinne Imbert, sénatrice, « L'absence d'une véritable doctrine dans la répartition du financement des opérateurs sanitaires entre l'État et l'assurance maladie » et en soulignant « le manque de cohérence des choix du Gouvernement dans le financement de Santé publique France ». Le gouvernement et les parlementaires étaient prévenus, mais rien n’y a fait !

Et c’est ainsi qu’au 1er janvier 2020, le budget de l’État, faute de crédits votés à cet effet, ne permettait plus l’engagement de dépenses pour constituer des stocks de masques, de tests de dépistage, de respirateurs ou de médicaments, et l’agence Santé publique France ne pouvait évidemment l’envisager sérieusement, faute de moyens financiers disponibles dans les comptes déficitaires de l’assurance maladie sommée, en plus, de procéder à de drastiques économies.

Quand le virus de la politique damait le pion du coronavirus

Aujourd’hui, les pouvoirs publics se démènent pour réparer leur imprévoyance. Il est toutefois dommage, s’agissant de l’achat de masques, que l’État n’ait pas anticipé dès janvier les besoins du pays en prenant des décrets de virement ou de transfert de crédits permettant de réparer au plus vite les erreurs de la loi de finances et de doter d’urgence l’agence Santé Publique France des fonds lui permettant de commander ces masques à un moment où d’autres pays, en particulier les États-Unis, ne se bousculaient pas encore aux portillons chinois. C’est ce que vient de décider le gouvernement, trop tardivement, en allouant au bénéfice de cette agence, par un arrêté du 20 mars 2020, une « dotation exceptionnelle » de 860 millions d’euros, encore loin d'atteindre les 4 milliards annoncés.   

Mais l’on se souvient que la priorité n’était pas celle-là. Elle était surtout de passer en force un projet inabouti de réforme des retraites qui a monopolisé plus de deux mois, quasiment nuit et jour, l’essentiel du programme de travail du gouvernement, des parlementaires et des médias. De temps en temps l’on évoquait, certes, les méfaits du coronavirus, surtout pour déplorer ce qui se passait ailleurs, mais aussi pour entendre la ministre de la santé déclarer, en janvier, que le port des masques n’était pas utile si l’on n’était pas contaminé, sans toutefois nous expliquer comment le savoir, faute de dépistage. Et cet entêtement à prôner cette idée semble encore profondément enracinée dans le discours gouvernemental. N’a-t-on pas entendu, le 20 mars dernier, Mme Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, déclarer que « les masques ne sont pas nécessaires pour tout le monde, et vous savez quoi ? Moi je ne sais pas utiliser un masque, … parce que l’utilisation d’un masque, ce sont des gestes techniques précis, sinon on se gratte le nez sous le masque et on a du virus sur les mains … ça peut même être dangereux … » ? Entendre des choses pareilles de la bouche d’une ministre est consternant, comme si l’objectif était de diluer insidieusement dans l’esprit des gens l’idée que les errements des pouvoirs publics dans la constitution de stocks de masques n’étaient pas d’une extrême gravité !

Et puis, il fallait penser aux futures élections municipales, notamment à Paris où se jouait un drame politique pour le parti de la majorité. La démission de son candidat, M. Griveaux, pour les raisons que l’on sait, nécessitait de trouver d’urgence une solution de rechange, et les responsables de la majorité n’ont pas trouvé mieux que de demander à Mme Buzyn, ministre de la Santé depuis plusieurs années, de quitter ses responsabilités en pleine crise sanitaire pour remplacer M. Griveaux au pied levé. Mme Buzyn n’avait sans doute pas la force de caractère d’une Mme Bachelot qui, face à la menace du virus H1N1, n’avait pas craint, alors qu’elle était ministre de la santé, de taper du poing sur les tables des bureaux de la citadelle de Bercy pour financer masques et vaccins, mais le Président de la République et son Premier ministre pouvaient-ils ignorer que l’important pour le pays était de ne pas écarter de son poste une personnalité qui connaissait ses dossiers de longue date et qui semblait mesurer mieux que d’autres la gravité de la crise sanitaire déjà présente sur notre territoire, même si elle n’en disait ou ne pouvait en dire mot   publiquement ?

Faire la guerre n’est pas se faire la guerre

Mon propos n’est pas de polémiquer ou de rechercher des coupables. Mais je ne crois pas me comporter en irresponsable en apportant un élément d’explication à la situation à laquelle nous sommes désormais confrontés en matière de pénurie de masques, de tests de dépistages et de médicaments, élément qui me paraît accablant. Tout d’abord parce qu’il n’est pas interdit à un citoyen - ou encore interdit, comme c’est le cas dans certains pays - d’exprimer son opinion sur un sujet qui nous concerne directement, dans notre vie quotidienne. Ensuite, je pense à toutes celles et ceux qui souffrent, qui soignent, à celles et ceux qui prennent tant de risques pour continuer d’assurer nos besoins les plus vitaux, c’est-à-dire notre survie. Et je pense surtout à toutes ces familles, à tous ces amis qui ont perdu un proche, victime de cette sale maladie, sans même pouvoir assister à ses obsèques. Eux, Monsieur le Président, ont besoin de comprendre les causes des drames qu’ils vivent et, pour des dizaines de milliers d’entre eux, pour faire leur deuil, c’est-à-dire se délivrer de la tristesse, de la souffrance, de l’incompréhension qui s’attachent à la perte d’un proche.

Voyez-vous, M. le Président, comprendre soulage quand même un peu, et les citoyens ont besoin dès à présent, plutôt que d’écouter d’incessantes réprimandes dès qu’ils tentent d’exprimer leurs désaccords, d’entendre des paroles de vérité et d’espoir, sans attendre la publication dans quelques longues années d’un rapport de plus qui n’intéressera guère que quelques juristes, une poignée de journalistes et autres spécialistes de la science politique. Les français confinés chez eux et confinés dans leurs pensées, en ont assez d’entendre en permanence des discours anxiogènes, d’écouter des experts communicants qui se mettent sans cesse en avant pour expliquer et expliquer encore qu’ils ne savent pas mais qu’ils sont sur le point de révéler ce qu’ils sauront un jour, et surtout des responsables au pouvoir qui refusent d’endosser leurs propres responsabilités sans hésiter à culpabiliser les victimes du désastre que nous vivons, tel le préfet de police de Paris qui leur explique que « ceux qui sont aujourd'hui hospitalisés, qu'on trouve dans les réanimations, sont ceux qui au début du confinement ne l'ont pas respecté. Il y a une corrélation très simple … » !

Aujourd’hui, il me semble que pour assurer l’unité du pays et s’en sortir du mieux possible, il faut penser comme Clemenceau qui s’écriait devant la Chambre des députés le 8 mars 1918 qu’« Aujourd'hui, notre devoir est de faire la guerre en maintenant les droits du citoyen, en sauvegardant non pas la liberté, mais toutes les libertés. Eh bien ! Faisons la guerre », et qu’il faut aussi faire du Clemenceau qui a écarté des postes de commandement les officiers incompétents qui ont failli faire perdre la guerre à la France : c’est pourquoi, pour diriger les armées, il a choisi le général Foch, qui n’était pourtant pas son meilleur ami, en expliquant « Je me suis dit : essayons   Foch ! Au moins, nous mourrons le fusil à la main ! … j'ai adopté ce fou qu'était Foch. C'est le fou qui nous a tirés de là ! ».

Et puis, il faut penser aux jours d’après, et pourquoi pas s’inspirer du choix en fin d’année 1944 du général de Gaulle qui, pour gagner la bataille du redressement de la France, a décidé non pas de faire du « ni de droite, ni de gauche » mais, dans les circonstances particulières du moment, du « et de droite et de gauche » en n’hésitant pas à demander à Maurice Thorez, qui pourtant allait chercher ses instructions du côté de Moscou, d’intégrer son gouvernement provisoire, ce gouvernement de salut national aujourd’hui réclamé par Jean-Pierre Chevènement qui a créé la sécurité sociale, donné aux femmes le droit de vote, abrogé le code de l’indigénat, nationalisé des banques, des entreprises industrielles et de transport et j’en passe : c’est cet audacieux programme, imaginé par des résistants visionnaires et mené par un de Gaulle lucide, inspiré par l’idée de l’indépendance de la France pour ses besoins vitaux, qui a permis à notre pays de remonter rapidement la pente.

Mais, il faut bien l’admettre, n’est pas Clemenceau, Foch ou de Gaulle qui veut !

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