Arrêtons de nous plaindre : la France a un vrai Premier ministre, Édouard Philippe !

Enfin une information rassurante : le Journal du dimanche, JDD pour les intimes, nous annonce que plus de 50% des français sont satisfaits de l’action du Premier ministre, Édouard Philippe. Et c’est forcément vrai, puisque c’est un sondage de l’IFOP qui l’atteste. Alors, cessons nos pleurnicheries ridicules, arrêtons de critiquer bêtement l’action d’un gouvernement que le monde nous envie !

C’est vrai, les sondages se trompent souvent, mais quand même ! Dans ma grande naïveté, je pensais en effet que l’inaction et l’absence de réactivité du gouvernement, au moment où il fallait agir avec détermination pour éviter le désastre sanitaire qui se préparait, allait lui être fatal dans l’opinion publique. Eh bien non !

Au moment où il le fallait, c’était dès le mois de janvier et sans attendre le lendemain du premier tour des élections municipales. Nous savons aujourd’hui qu’Agnès Buzyn, alors ministre de la Santé, avait dès le début du mois de janvier dernier exprimé auprès du Premier ministre Édouard Philippe et du Président de la République ses vives inquiétudes devant la « vague du tsunami » épidémique venue d’Asie qui allait se déverser sur notre pays, ce dont elle avait informé son directeur général de la santé, M. Jérôme Salomon, dès la fin du mois de décembre.

Mais tout ça n’avait aucune importance. La priorité n’était pas celle-là. Elle était surtout de faire passer en force un projet inabouti de réforme des retraites qui a monopolisé plus de deux mois, quasiment nuit et jour, l’essentiel du programme de travail du gouvernement, des parlementaires et des médias. De temps en temps l’on évoquait, certes, les méfaits du coronavirus, surtout pour déplorer ce qui se passait ailleurs, mais aussi pour entendre la ministre de la santé déclarer, en janvier, que le port des masques n’était pas utile si l’on n’était pas contaminé, sans toutefois nous expliquer comment le savoir, faute de dépistage. Et puis, il fallait penser aux futures élections municipales, notamment à Paris où se jouait un drame politique autrement plus important pour le parti de la majorité : la démission de son candidat, M. Griveaux, pour les raisons que l’on sait, nécessitait en effet de trouver d’urgence une solution de rechange, et les responsables de cette majorité n’ont pas trouvé mieux que de demander à Mme Buzyn, ministre de la Santé depuis plusieurs années, de quitter ses responsabilités en pleine crise sanitaire pour remplacer M. Griveaux au pied levé. Enfin, il fallait bien laisser un peu de temps à Édouard Philippe pour lui permettre d’animer sa propre campagne électorale au Havre.

Est-il alors raisonnable d’entendre quelques citoyens entêtés pleurnicher en exigeant du gouvernement qu’il explique son incurie ? Ne sont-ils quand même pas irresponsables celles et ceux qui ont souffert et qui souffrent encore, celles et ceux qui soignent, qui prennent tant de risques pour continuer d’assurer nos besoins les plus vitaux, c’est-à-dire notre survie ? Et que penser de toutes ces familles, de tous ces amis qui ont perdu un proche, victime de cette sale maladie, sans même pouvoir assister à ses obsèques, eux qui éprouvent le besoin de comprendre les causes des drames qu’ils ont vécu, qu’ils vivent encore et, pour des dizaines de milliers d’entre eux, pour faire leur deuil, c’est-à-dire se délivrer de la tristesse, de la souffrance, de l’incompréhension qui s’attachent à la perte d’un proche ? Quant aux petits vieux laissés à l’abandon dans leurs maisons de retraite jusqu’à ce que mort s’ensuive, pourquoi nous fatiguer à en parler et en reparler encore ?

Fort heureusement, le Président de la République est là pour nous guider, pour nous expliquer les choses comme il se doit. Lors de son « adresse » aux français prononcée le 14 juin dernier, il a martelé en effet que « Si nous pouvons rouvrir le pays, c’est parce qu’à chaque étape de l’épidémie chacun a pris sa part. Le Premier ministre et le Gouvernement ont travaillé d’arrache-pied», ou encore que « Nous n’avons pas à rougir mes chers compatriotes de notre bilan. Des dizaines de milliers de vies ont été sauvées par nos choix, par nos actions. Nous avons su doubler en quelques jours nos capacités de réanimation, organiser des transferts de centaines de patients entre régions et avec les pays voisins », sans oublier d’insister sur le fait que « face à un virus qui nous a frappés plus tôt et plus fort que beaucoup d’autres, nous étions capables d’être inventifs, réactifs, solides. Nous pouvons être fiers de ce qui a été fait et de notre pays ».

Je préfère éviter de commenter, s’agissant de propos d’autosatisfaction de l’action gouvernementale savamment choisis, sauf quelque chose dont je ne comprends pas le sens : lorsque le Président affirme « qu’à chaque étape … Le Premier ministre et le Gouvernement ont travaillé d’arrache-pied », il semble oublier la première étape, une étape pourtant fondamentale, celle qui court de janvier au 15 mars 2020 où le Premier ministre peine à nous révéler ce qu’il a fait. Quant aux « dizaines de milliers de vies sauvées par les choix » du Gouvernement, c’est probable pour la période postérieure au 15 mars, mais le nombre de vies épargnées aurait été certainement plus considérable si ce même Gouvernement avait pris ses responsabilités dès janvier, comme l’ont fait d’autres pays en Asie ou en Europe.

Enfin, peu importe mes états d’âme. Ce message semble en effet avoir convaincu une majorité de français comme l’atteste le sondage de l’IFOP relayé par le JDD, et c’est ce qui compte dans ce monde politique mystérieux. Il y a bien une commission d’enquête parlementaire qui tente de regarder les choses sous un autre angle, mais je ne me fais aucune illusion. L’on trouvera bien un ou deux boucs-émissaires, peut-être Jérôme Salomon, le directeur général de la Santé, ou Geneviève Chêne, directrice de l’agence Santé publique France qui savaient de longue date qu’il fallait commander des masques et qui n’ont pas osé réclamer auprès du Premier ministre les crédits qu’il fallait pour en permettre le financement (crédits qu’ils ont obtenu par décret du … 20 mars 2020), et puis ce sera probablement tout. Enfin, on verra.

En attendant, Édouard Philippe peut être optimiste. Dans quelques jours, il sera probablement réélu maire de la Ville du Havre. Les électeurs ne culpabiliseront pas, dès lors qu’un sondage révèle un satisfecit bienvenu quant à l’action qu’il mène au plan national. Et puis, il a reçu quand même un sympathique coup de pouce de Jean-Luc Mélenchon en personne qui, dans la Tribune de Genève du 6 mai 2020, s’est donné la peine de louer « l’élégance » politique du Premier ministre, non pas en s’adressant directement à nos concitoyens ou au moins à un média de notre pays, mais en passant par la Suisse. Le 14 mai, Marine Le Pen a été dans le même sens sur BFM TV en vantant les qualités de « modestie » et de « clarté » d’Édouard Philippe. Devant un tel flot d’éloges, il est donc impensable d’imaginer une défaite électorale, au moins au Havre.

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