L’abolition de l’esclavage par les révolutionnaires : les femmes oubliées !

J’ai publié tôt ce matin un billet consacré à l’abolition de l’esclavage en 1848 qui a fait l’objet d’un commentaire de Jacky Dahomay, que je remercie, soulignant que « Schœlcher est l'un des rares à avoir posé le problème de l'égalité des femmes » : tel n’a pas été le cas, en effet, des révolutionnaires de 1792 et de 1794.

Dès 1792, les révolutionnaires se sont emparés de la question de l’esclavage en commençant par en régler le sort sur le sol français. En effet, quelques rares études historiques[1] révèlent qu’au XVIIIème siècle, nombre d’esclaves provenant directement d’Afrique, ou encore de ceux des Caraïbes accompagnant leurs « maîtres » de retour en France, débarquaient sur le territoire métropolitain pour y rester, parfois à demeure : les domestiques « noirs » étaient en effet devenus à la mode dans quelques salons du siècle des Lumières … de ces lumières parfois bien tamisées ! Certes, sous l’Ancien Régime et à la faveur de quelques édits royaux, l’esclavage était en principe prohibé sur le sol de la France métropolitaine, mais il fallait l’affirmer solennellement et définitivement.

C’est ce qu’a fait l’Assemblée Constituante par un décret du 28 septembre 1792 qui dispose en son article 1er que « Tout individu est libre aussitôt qu’il est entré en France » et, à l’article 2, que « Tout homme, de quelle couleur qu’il soit, jouit en France de tous les droits de citoyen, s’il a les qualités prescrites par la Constitution pour les exercer ». Mais les colonies ne relevaient pas du champ d’application de la Constitution et n’étaient donc pas territorialement concernées. C’est le décret du 4 février 1794 de la Convention qui viendra provisoirement combler cette lacune.

Le décret de la Convention était concis, mais hélas circonscrit dans des limites qui en restreignaient la portée. Il disposait en effet que « La Convention nationale déclare que l’esclavage des Nègres, dans toutes les Colonies, est aboli ; en conséquence elle décrète que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les Colonies, sont citoyens Français, et jouirons de tous les droits assurés par la Constitution. Elle renvoie au comité de salut public, pour lui faire incessamment un rapport sur les mesures à prendre pour assurer l’exécution du présent décret » : il reste que le comité de salut public n’a rien fait, et Bonaparte n’a pas eu de mal à jeter aux orties cette belle déclaration d’intention qui, il faut bien le reconnaître, comportait de graves lacunes.

Ce décret, en effet, concerne les « nègres », mais à condition que ce soient des hommes et qu’ils soient domiciliés dans les colonies. Il ne condamne donc pas le droit de coloniser ni, par voie de conséquence, les colons. Pas davantage, il ne dit mot de la pratique de toutes les opérations de commerce des esclaves – la traite négrière -, depuis le lieu de leur capture jusqu’à ce qu’ils soient vendus comme n’importe quelle marchandise pour devenir de simples objets de labeur destinés à enrichir ces colons. Au fond, il n’interdisait pas le principe permettant à des trafiquants français de continuer leur sinistre commerce entre les côtes africaines et d’autres territoires non colonisés par la France.

De plus, ce même décret ignore l’esclavage de ceux qui ne sont pas des « nègres », sauf à admettre - les spécialistes apporteront les corrections qui conviennent - que dans l’esprit des conventionnels les esclaves originaires des comptoirs de la péninsule indienne, de Malaisie ou de Madagascar vendus aux colons de l’Ile Bourbon - l’actuelle Ile de la Réunion - étaient des « nègres » au même titre que ceux originaires d’Afrique Noire.

Et puis, qu’aurait pensé Olympe de Gouges de ces « nègres » au masculin et de ce « tous les hommes », sans la moindre allusion aux « négresses » qu’étaient les femmes ?

Il est vrai qu’en France, les révolutionnaires avaient refusé en 1793 d’accorder aux femmes, à toutes les femmes, le droit de vote et leur ont même interdit en 1795 l’accès aux tribunes de la Convention. La femme, en France, ne pouvait être citoyenne à part entière : alors comment imaginer qu’une « négresse » puisse le devenir au seul motif qu’elle ne serait plus une esclave ! Ce n’est donc pas qu’une question de forme et, d’ailleurs, le même décret dispose que seuls sont concernés ceux qui « jouirons de tous les droits assurés par la Constitution » : les femmes esclaves, parce qu’elles étaient femmes, étaient de toute façon exclues juridiquement de son champ d’application.  Mais peu importait à nos révolutionnaires car, quelques mois auparavant, la Convention – leur virile Convention alors menée de main sanglante par Robespierre - n’avait pas trouvé mieux que de faire taire à tout jamais cette insolente Olympe en la condamnant à disparaître, sous la guillotine.

En définitive, le décret de 1794 abolissait l’esclavage, certes, mais sans l’interdire complètement, sans en faire un principe universel, ni interdire davantage ce qui justifiait cette ignominie, à savoir le colonialisme. Les piliers sur lesquels il reposait en étaient fragilisés dès leur construction.  

Il n’a donc pas survécu face aux ambitions de Bonaparte qui rêvait de conquêtes et, en fin stratège qu’il était alors, évaluait toujours l’efficacité des moyens pour y parvenir : le puissant lobby colonial qui l’entourait, emmené par Talleyrand, Cambacérès ou autre Fouché, lui soufflait sans doute ce qu’il fallait.

Il a donc fallu attendre 1848, soit près d’un demi-siècle pour que le législateur s’empare à nouveau de la question de l’esclavage sans que cessent entre temps, et dans la souffrance, les luttes pour son abolition.

 

[1] Marcel Koufingana : « Les esclaves noirs en France et la Révolution (1700-1794) », consultable sur internet dans la base documentaire universitaire Persée, 1992.

 

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