A propos de Victor Schœlcher et d’Aimé Césaire

Victor Schœlcher mérite-t-il, sans discussion possible, d’être déboulonné à l’instar d’un criminel contre l’humanité comme l’étaient Staline, Ceausescu, Pol Pot ou d’autres de même espèce. Aimé Césaire pensait plutôt du bien de l’esprit de Schœlcher, mais certains affirment qu’il s’était trompé. Qui croire ?

Je ne suis ni historien, ni philosophe et, je l’avoue, je ne me suis pas, jusqu’à ces derniers mois, directement intéressé à Victor Schœlcher. Aujourd’hui, et quelques lectures à l’appui, j’ai le sentiment d’avoir un peu mieux compris le but qu’il s’était fixé dans un contexte historique qui s’y prêtait mal, but qu’il a atteint comme il l’a pu, au moins sur le papier. Mon propos n’est donc pas de convaincre, mais d’essayer de comprendre.

Victor Schœlcher n’avait alors, me semble-t-il, qu’une idée en tête : celle de graver - et pas seulement d’inscrire - l’abolition de l’esclavage dans le système législatif français. Et il n’a rien fait d’autre qu’écrire un texte juridique et surtout convaincre tous les sceptiques ou autres récalcitrants qui l’entouraient – ils étaient légion - du bien-fondé de promulguer dans les tables de la loi française un principe fondamental et une règle de droit contraignante qui condamne ceux qui auraient la tentation de la violer. A l’époque, transcrire dans la loi une idée si peu ancrée dans les certitudes des esprits bourgeois relevait d’une mission impossible.

Ce décret de 1848, malgré ses faiblesses dont il n’était pas évident, dans le contexte de l’époque, qu’elles auraient pu être écartées politiquement (par exemple son article 5 prévoyant de dédommager les colons), n’a jamais été abrogé, pas même par le futur empereur Louis-Napoléon dont l’oncle Bonaparte avait en 1802 décidé de légaliser à nouveau l’esclavage, partiellement et mollement aboli par les révolutionnaires de la Convention huit ans auparavant. Il fallait selon Victor Schœlcher affirmer à nouveau, bien évidemment, le principe fondamental proclamé en 1794 - l’abolition de l’esclavage -, mais aussi faire en sorte que ce principe soit applicable et surtout appliqué, partout où la France était et serait présente. Or, il faut bien admettre que le texte de 1794 s’y prêtait mal, car il ne s’appliquait pas à tous, notamment aux femmes, et n’était pas imprégné de cette volonté d’universalité voulue par Schœlcher, volonté qui se manifeste dans l’esprit de celui de 1848 toujours en vigueur, plus de 170 ans après.

Mais, c’est vrai, Schœlcher n’a pas vraiment réussi, voire même tenté d’éradiquer définitivement les racines profondes du mal. L’esclavage était une horreur économique destinée à permettre aux colons de disposer d’une main d’œuvre d’apparence humaine mais délibérément déshumanisée, réduite à l’état de marchandise et d’outil de production corvéable à merci, sans bourse délier, jusqu’à ce que mort s’ensuive. L’esclave n’était pour le colon qu’un objet, au mieux une sorte d’animal de trait issu d’une traite sordide. L’esclavage était donc une horreur absolue, et pas seulement économique : il fallait y mettre fin ! C’est la mission que s’était fixée Schœlcher, mission qu’il a accomplie. Mais il n’a pas été au-delà ou n’a pu trouver la force intellectuelle et le courage politique de convaincre pour aller au-delà. Le pouvait-il dans le contexte de son siècle ?

Car l’abolition de l’esclavage n’a pas pour autant, loin s’en faut, mis un terme au colonialisme, cette idéologie diabolique qui promouvait comme relevant d’une évidente nécessité, elle aussi économique, le principe de l’inégalité des races pour justifier du bien-fondé d’un objectif ô combien lucratif. L’esclave était juridiquement devenu, en 1848, un être statutairement humain, mais il a continué d’appartenir socialement et politiquement à une catégorie d’un niveau subalterne, contraint de se soumettre, comme avant, à la domination du colon. D’esclave, il est resté en effet un captif pour devenir un sujet indigène rapidement soumis aux règles d’un des codes les plus honteux que le législateur français ait jamais imaginé, le code de l’indigénat seulement abrogé en 1946 sous le gouvernement provisoire du général de Gaulle. Et sur la question du colonialisme, Victor Schœlcher semble avoir fermé les yeux à l’instar d’une grande majorité de ses contemporains, et pas des moindres : le grand Victor Hugo n’a-t-il pas lui-même déclamé dans son fameux discours sur l’Afrique « Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. Allez, faites ! faites des routes, faites des ports, faites des villes ; croissez, cultivez, colonisez, multipliez … ». Schœlcher, comme à peu près tout le monde parmi les acteurs politiques et les intellectuels de l’époque, a donc fermé les yeux, comme gêné de porter son regard sur quelque chose d’essentiel, quelque chose qui gangrène nos sociétés et qui reste d’une brûlante actualité : le racisme et son corollaire, la ségrégation raciale sans laquelle le colonialisme ne pouvait fonctionner.

Les décrets de 1794 et de 1848, malgré leurs insuffisances et certaines faiblesses, ont donc invité la France et les français à tourner la page institutionnelle de l’esclavage. Celle du colonialisme, au sens institutionnel du terme est, elle aussi, historiquement tournée, mais parfois avec des regrets que quelques faibles d’esprit aux cervelles défaillantes ne peuvent, aujourd’hui encore, s’empêcher d’exprimer. En revanche, le racisme, tel un vers solitaire, est toujours présent, toujours aussi nuisible et, lorsqu’il se ranime, plus dévastateur que jamais.

Alors, Victor Schœlcher mérite-t-il d’être déboulonné à l’instar d’un criminel contre l’humanité comme l’étaient Staline, Ceausescu, Pol Pot ou d’autres de même espèce. Aimé Césaire, qui appréciait l’esprit de Victor Schœlcher, aurait-il approuvé un tel acte, lui qui écrivait en 1945  « Aussi bien, nous, nous qui sommes fiers de notre passé de souffrances et de luttes, nous qui savons qu’aimer Victor Schœlcher c’est donner toute sa force au culte des Droits de l’Homme s’il y a au milieu de la tâche des pensées qui viennent nous encourager, la plus stimulante certes est, que peut-être le peuple martiniquais de l’avenir dira en parlant de notre équipe ouvrière et prolétarienne : ce sont ces hommes-là qui ont retrouvé la mystique schoelchériste. Ce sont ces hommes-là qui à force de reconnaissance ont véritablement retrouvé l’esprit de Victor Schœlcher » ? Dans l’esprit de Schœlcher, il fallait en effet franchir au moins un seuil, sans possibilité de retourner sur ses pas.

Plus tard, en 1982, Aimé Césaire précisait aussi que « Les nègres ont toujours combattu pour leur liberté. On a élevé des statues à Schœlcher, c’est bien. Mais on devrait aussi élever une statue au nègre marron anonyme ou à l’esclave inconnu, comme au soldat inconnu ». Pourquoi ne le fait-on pas ?

Ce qui est certain, c’est que Césaire, lui, ne pourra jamais être déboulonné !

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