A propos de la nuit du 23 novembre 2020, cette nuit de « l’horreur et l’indigne »

Le billet de la CIMADE « La nuit des tentes : le pire s’est produit. L’horreur et l’indigne » a permis à bien d’entre nous d’exprimer notre indignation face aux violences particulièrement choquantes perpétrées le 23 novembre dernier envers des migrants. Quelques rares abonnés n’ont pas été de cet avis, bien au contraire. Voilà ce que j’ai répondu (un peu tardivement) à deux d’entre eux.

Comment, tout d’abord, pouvais-je ne pas réagir en lisant dans le fil des commentaires du billet de la CIMADE « Pourquoi viennent-ils en France si la France est un pays si terrible ? » ! J’ai alors répondu : « Tant pis si je me répète, mais je trouve consternant de lire des propos pareils, et je vous plains d’avoir une vision du monde qui vous entoure aussi dépourvue de toute dimension humaine. Alors prenez votre courage à deux mains et allez voir ces champs de ruines d’où viennent ces étrangers, là où sévissent la faim, la misère, la torture, ou encore la mort dans ces villes et villages détruits par le feu et les bombes. Allez voir là-bas pour tenter de comprendre les raisons pour lesquelles la plupart de ceux que vous rejetez avec tant de mépris fuient leurs pays.  On a le droit de discuter des problèmes d’immigration, d’intégration, de tout ce que vous voudrez sur ces sujets-là, mais pas n’importe comment ! ».

Ces propos n’ont pas pour autant fait disparaître le scepticisme d'un autre lecteur qui, dans une réponse plus mesurée, pense toutefois qu’ « il faut arrêter : tous les exilés ne viennent pas de champs de ruine, de feu de bombes. C’est du misérabilisme : ça ne s’applique ni aux algériens ni aux tunisiens ni aux maliens ni aux ivoiriens et même pas à beaucoup de pakistanais ». Voici ma réponse.

« Tout d’abord, les études statistiques de l’INSEE (pour 2018) indiquent que le nombre total des immigrés provenant des cinq pays que vous citez atteint à peine 15 % du total de l’immigration en France : en d’autres termes, 85 % d’entre eux viennent d’autres pays.

Ensuite, s’agissant de l’un des pays que vous citez, à savoir la Côte d’Ivoire, je peux vous apporter un témoignage personnel qui vaut ce qu’il vaut. J’y ai jadis vécu et travaillé deux ans comme enseignant dans une petite ville de brousse, Agboville, et il m’arrivait régulièrement, en allant à Abidjan ou pour en revenir, de prendre un taxi-brousse à Abobo, à l’époque gros quartier du Nord de la capitale devenu aujourd’hui une commune de banlieue de plus d’un million d’habitants : une ville dont l’allure architecturale qui dominait déjà, et qui domine encore aujourd’hui, est celle des bidonvilles. Ce n’est pas la seule, loin de là. Et ce n’est pas sombrer dans ce que vous appelez le « misérabilisme » que de faire preuve d’au moins un peu de compassion envers tous ceux qui y souffrent d’une misère innommable, au lieu de traiter par le dédain ceux qui prennent des risques insensés pour fuir leur enfer quotidien (à défaut de pouvoir constater cette réalité en face, taper sur Youtube les mots clés « Abobo » et « bidonville », histoire de voir ; vous pouvez faire de même avec les autres pays que vous évoquez).

Et puis, il y a la misère matérielle, mais il y a aussi la misère que j’appellerai « démocratique » qui explique l’émigration. Sans vouloir trop parler de ma vie personnelle, je peux quand même témoigner que mes parents ont fui, après la guerre, un pays d’Europe où l’on pouvait certes trouver à se nourrir, se loger voir s’abriter, mais où l’on vivait sous le joug d’une dictature sanglante, celle de Staline. La vraie devise de ces pays était « Surveiller et Punir », et je m’inquiète que ce soit cette devise qui aujourd’hui inspire de plus en plus certains de nos gouvernants. Alors, réfugiés protégés par le HCR, la France nous a accueillis avant de nous accorder la nationalité française. La vie n’a pas été facile, non pas pour y trouver un travail, mais surtout pour se loger : j’ai ainsi vécu les 10 premières années de ma vie, avec mes parents et mes deux sœurs dans un sombre taudis d’un peu plus d’une vingtaine de m2 aux murs ruisselant d’eau tapissés de plaques de champignons, et dépourvu de tout, à l’exception d’un robinet d’eau et d’un évier miteux. Notre seule hantise était de ne pas nous trouver contraints d’aller vivre dans l’un de ces bidonvilles qui ceinturaient alors la région parisienne, et notre seul héros, celui qui savait ce qu’avoir froid veut dire et qui n’avait pas froid aux yeux pour secouer sans se lasser les politiciens et les financiers sur cette question du logement, c’était l’Abbé Pierre. Nous avons survécu. Mais je me souviens toujours de tout ça. Et aujourd’hui, j’ai du mal à supporter que le pouvoir en place aille jusqu’à ordonner à ses forces de l’ordre, comme il vient de le faire, d’arracher délibérément, en public, et de déchirer de rage les tentes fragiles et les bouts de carton simplement destinés à protéger un peu du vent et du froid des personnes humaines, au seul motif que ces personnes viennent d’ailleurs, comme si elles n’avaient pas la moindre apparence humaine.

Enfin, comment ne pas être accablé de rage par l’hypocrisie de ces discours de haine à l’égard de ces étrangers, tels ceux proférés quotidiennement par une triste référence en cette matière, à savoir Éric Zemmour. Discours hypocrites car ils se gardent bien de rappeler que l'économie française serait en mal de fonctionner sans la main d'œuvre immigrée qui, notamment, occupe ces fameux emplois que les anglo-saxons appellent les DDD (« Dirty, Dangerous, Demanding », à savoir « Sales, Dangereux, Exigents »), main d'œuvre, parfois clandestine dont les entreprises de constructions, de travaux publics, de traitement des déchets, de nettoyage ou encore de l'hôtellerie et de la restauration - et parmi elles quelques-uns de nos plus beaux fleurons - ne pourraient se passer. Mais, évidemment, il ne faut pas en parler. Éric Zemmour évite, autant que faire se peut, d’en parler. Pour lui, ce n’est pas le sujet ! Il faut expulser tous ces immigrés et, pour le reste, on verra bien après ! Et en attendant, le mot d’ordre est de les humilier, violemment s’il le faut. ».

 

J’ajoute une dernière réflexion au présent billet. Le problème d’Emmanuel Macron, c’est que ces questions ne semblent pas vraiment l’intéresser, sauf peut-être lorsqu’un calcul électoral est en jeu. Les conséquences de cette indifférence sont terribles, comme on a pu le constater en cette nuit du 23 novembre.

Il a tort, évidemment, et devrait lire l'historien Fernand Braudel évoquant l'identité française par son rayonnement culturel qui, disait-il, émane notamment du « triomphe de la langue française, des habitudes françaises, des modes françaises, et, aussi, (de) la présence, dans ce carrefour que la France est en Europe, d'un nombre considérable d'étrangers. Il n'y a pas de civilisation française sans l'accession des étrangers : c'est comme ça » : c'est vrai, c'est comme ça et, en plus, tous ces étrangers ou qui l'ont été, ces gens venus d'ailleurs qui ont enrichi et continuent d'enrichir notre pays devenu pour beaucoup leur patrie, n'étaient pas toujours et ne sont pas uniquement de « race blanche ».

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