Après Victor Schoelcher, faut-il déboulonner Aimé Césaire ?

La rédaction de Mediapart a recommandé hier la lecture d’un billet intitulé « Le déboulonnement des deux statues de Victor Schoelcher en Martinique est légitime », cet homme qualifié d’ « éminent raciste ». Je propose de faire entrer un témoin qui me paraît lui aussi recommandable : il s’appelle Aimé Césaire.

Aimé Césaire, cet homme politique exceptionnel qui est aussi l’un de nos plus grands écrivains et poètes, s’est-il trompé ? Voici en effet quelques courts extraits de son hommage à Victor Schoelcher prononcé dans un discours du 21 juillet 1945 (discours reproduit sur le site du Comité National pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage) :

« Aussi bien, nous, nous qui sommes fiers de notre passé de souffrances et de luttes, nous qui savons qu’aimer Victor Schoelcher c’est donner toute sa force au culte des Droits de l’Homme s’il y a au milieu de la tâche des pensées qui viennent nous encourager, la plus stimulante certes est, que peut-être le peuple martiniquais de l’avenir dira en parlant de notre équipe ouvrière et prolétarienne : ce sont ces hommes-là qui ont retrouvé la mystique schoelchériste. Ce sont ces hommes-là qui à force de reconnaissance ont véritablement retrouvé l’esprit de Victor Schoelcher » ;

« S’il me fallait, à l’aide de mots, rebâtir devant vous l’homme admirable qu’a été Victor Schoelcher, j’irais chercher parmi les mots les plus solennels du dictionnaire, et pour définir le style de vie du bienfaiteur de la race noire, ce style de vie où l’éthique se subordonne jusqu’à la moindre pensée et jusqu’au moindre réflexe, je dirais que Victor Schoelcher a voulu être, a été toute sa vie durant : une conscience. » ;

« Il n’est cuirasse qui résiste à Schoelcher. Savants théologiens, hommes d’Etat et de finance, Schoelcher vous prend à la gorge et vous fait avouer, piteux et confondus, que vous en avez menti, que le nègre n’est un singe dans le dictionnaire de Déterville et dans le dictionnaire de Panckoucke que parce que notre stupidité constitutionnelle était indispensable à la paix de certaines consciences comme à la prospérité de certaines      fortunes. » ;

« On comprendra ce que je veux dire lorsque je dis que toute l’œuvre de Schoelcher est à relire et qu’il y a là pour tout colonisateur comme pour tout colonisé, pour tout homme politique et pour tout homme tout simplement, un manuel de dignité et un bréviaire de sagesse. » ;

« Et nous voilà ainsi acheminés vers la transfiguration finale de Victor Schoelcher, sa transfiguration de pamphlétaire et de doctrinaire en homme d’Etat, je n’hésite pas à le dire, le plus clairvoyant, le plus sage qui se soit jamais penché sur la question coloniale. » ;

« Et Schoelcher d’écrire cette phrase étonnante, véritable chartre du colonisé : « Les Chambres d’Europe, selon nous, auraient à faire, avant toute chose, une déclaration des Droits de l’Homme Colonial, qui servirait de base à la législation de règle à tout ordre administratif, de digue à tout caprice ministériel. La résistance, même à main armée, à tout acte royal ou autre qui violerait ces principes serait légal et louable ». » ;

« Tel est le très haut enseignement de Victor Schoelcher. Il n’est pas inutile, je crois, de le méditer à l’heure où la France cherche sa voie, à l’heure où la France s’inquiète de son propre destin et s’interroge sur le meilleur moyen d’administrer les milliers d’hommes qui vivent dans ce qu’il est convenu d’appeler l’Empire. Victor Schoelcher est un homme actuel dans toute la force du terme. Aucune des qualités que requiert la gravité du moment ne manque à Victor Schoelcher. Contre la timidité dans les projets, il y a un antidote : l’esprit de Victor Schoelcher. Contre la propension à la tyrannie, il y a un antidote : l’esprit de Victor Schoelcher. Contre le préjugé et l’injustice, il y a un antidote : l’esprit de Victor Schoelcher. ».

Je ne pense pas un seul instant que le grand Aimé Césaire se serait trompé à ce point. Et j’ai alors d’autant plus de mal à comprendre les raisons pour lesquelles « Le déboulonnement des deux statues de Victor Schoelcher en Martinique » serait légitime. Ou alors, cela reviendrait à admettre la légitimité d’un déboulonnement en règle de la pensée d’Aimé Césaire, ce que personnellement je n’accepterai jamais.

Et puis, pour Césaire, ce qui compte c’est l’esprit de Victor Schoelcher, quelque chose qui, de toute façon, ne se déboulonne pas.

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