La présidentielle de 2022 : une nouvelle tragi-comédie en préparation

Une campagne électorale, c’est comme une pièce de théâtre appartenant au registre de la tragi-comédie. S’agissant de celle qui se prépare pour l’élection présidentielle de 2022, on n’en connaît ni le texte définitif, ni officiellement le nom des acteurs principaux. Ce qui m’inquiète quand même, c’est de revoir une pâle ou mauvaise reprise de la pièce précédente, faute de scénariste à la hauteur.

Les mots révèlent une intention, une volonté, parfois une simple réaction spontanée ou un appel à l'aide, souvent une idée plus ou moins élaborée surgie du fond de celui qui l'exprime et qui, pour convaincre son interlocuteur, enrobe alors ces mots d'une forme charnue faite pour attirer l’attention et parfois pour séduire.

Il en est ainsi des discours politiques d'où fusent ces mots destinés à faire mouche pour appâter les citoyens, mais avec cette particularité que ces mots sont triés, pétris puis ciblés et commentés comme il se doit, en sorte que ceux qui gobent cette mouche n'aient à savourer que l'intention du moucheur de gagner à tout prix une élection et lui donner le droit de s’agripper quelques années au pouvoir. Gagner, c'est le maître mot ! J'ai bien envie, à ces citoyens séduits ou sceptiques, mais souvent désemparés, de leur offrir un mouchoir et les inviter à bien se moucher ... avant de glisser leur bulletin dans l'urne.

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A y regarder de près, une campagne électorale, c’est du théâtre. D'ailleurs, Victor Hugo n'a-t-il pas écrit que « Le théâtre est une tribune. Le théâtre est une chaire. Le théâtre parle fort et parle haut »[1] ? L'idée m’a donc taraudé d'entrouvrir la porte de ce lieu de spectacle un peu particulier, déjà pour lorgner discrètement les préparatifs de la mise en scène qui, de loin, ne ressemble pas vraiment à celle d'une comédie ni davantage d'une tragédie, mais laisse apparaître quelque chose des traits d'une tragi-comédie.

La tragi-comédie ne connait pas, telles la comédie et la tragédie, les règles du temps des vingt-quatre heures, de l’unité de lieu et de l’unité d’action. C’est un genre théâtral dont Shakespeare a signé les lettres de noblesse et qui, en France, a atteint son apogée dans la première moitié du 17ème siècle avec le Cid de Corneille. Aujourd'hui tombée en désuétude, l'on peut lire[2] que des passions amoureuses où elle puise ses sources, la tragi-comédie tient d'elles « une esthétique de la profusion, un mode de composition décousu ... De l'esthétique du roman baroque, avec ses multiples personnages, ses intrigues entrecroisées et emboitées, ses rebondissements multiples, il est passé quelque chose dans la tragi-comédie. Elle joue souvent de sujets complexes où ... prolifèrent les péripéties ... : travestissements et déguisements, méprises et reconnaissances, duels et batailles, poursuites judiciaires et jugements solennels, scènes de violences, folies réelles ou feintes, et autres scènes à effets ».

C’est donc un genre théâtral où la passion amoureuse tient une place prépondérante, et cela tombe bien : qui n'entend pas nos candidats en campagne pour l’élection présidentielle déclamer avec ardeur leur amour pour le pays, pour la patrie, pour son peuple, bien entendu pour Marianne, en y mêlant quelques idées de rêves sans lendemain, mais aussi des tromperies, la haine de l’adversaire qu’il faut bien sûr désarçonner ! Et nous, spectateurs, encadrés comme il faut par les médias et les instituts de sondage, n’avons d’autre choix que celui de nous délecter en silence de ces scènes en trompe-l’œil au cours desquelles, pour tous candidats, l'exercice d’illusion à réussir du mieux possible - il s'agit d'une épreuve incontournable de communication politique - est à la fois de flatter les uns, compatir aux malheurs des autres, promettre le bien-être immédiat pour tous, éviter de parler du futur un peu lointain, mettre parfois en avant quelques boucs-émissaires bien ciblés, évidemment anéantir sans pitié ses adversaires, et surtout ne pas laisser se propager, sous peine de voir ses rêves de victoire s'effondrer, le moindre bruissement de mépris à l'égard de l'électeur ... ce précieux spectateur qu'est l'électeur. 

Après, une fois l'élection passée, le rideau tombe et l'on joue une autre pièce – comédie parfois burlesque pour les uns ou tragédie pour quelques autres -, tout en répétant inlassablement le texte d'une future pièce tragi-comique en préparant son onéreuse, très onéreuse mise en scène ...

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Un citoyen qui revendiquerait, non sans culot, le droit de monter sur les planches réservées aux candidats à l'élection ne pourrait guère se voir confier, avec un peu de chance, qu'un rôle de fanfaron et, s'il insiste, celui d'un effronté. Pourquoi ? Parce que la plupart de nos candidats attendent avant tout des citoyens d'être les spectateurs des ébats de leurs egos, de s'enivrer de leurs mots, de leurs invectives, de retenir comme vainqueur celle ou celui qui aura le plus efficacement anéanti son adversaire. En revanche, rares sont ceux qui voient d'un bon oeil un simple citoyen venir leur donner frontalement la réplique. Il faut toutefois reconnaître, c’est vrai, que pour ce citoyen téméraire, l'exercice n'est pas simple puisqu'il ne maîtrise pas forcément l'art de déclamer des idées creuses ou, à l'inverse, d'exprimer de bonnes idées, mais alors en creux pour ne pas trop effrayer l'électeur ou encore, réseaux sociaux obligent, l'e-lecteur impatient. C'est là, en effet, tout un art qui demande une sérieuse habileté, beaucoup de savoir-faire et de moyens !

Mais au fond, peu importe. Shakespeare n'a-t-il pas dit que « Le monde entier est une scène, hommes et femmes, tous, n'y sont que des acteurs » ?[3] Tous ? Alors, il faut oser, car une démocratie qui privilégie les monologues ou, au mieux, des dialogues stériles entre seuls acteurs de la politique cajolés par des médias complaisants, sombre dans la somnolence et perd vite les attributs qui lui permettent de rester vivante. Le citoyen ne saurait par conséquent être privé de la possibilité de témoigner, d'exprimer une opinion perceptible, et personne n’est en droit de s'acharner à tenter de le maintenir en état de coma forcé en lui interdisant, à ce citoyen, même revêtu de jaune, de donner des signes de vie.

Je tiens quand même à rassurer. Mon propos n'est pas, évidemment, de discréditer le monde politique et ce qui l'entoure pour contribuer à en préparer un quelconque faire-part de décès. Bien au contraire. « Au chef, il faut des hommes et aux hommes, il faut un chef » dit un proverbe africain, et l'homme politique élu, qu'on le veuille ou non, est bien ce chef indispensable choisi par le peuple pour le représenter et, dans certaines fonctions suprêmes, le guider sur des chemins incertains. L'histoire de notre pays ne manque pas d'exemples de ces hommes et de ces femmes dont la vision et le courage ont permis à la France d'être aujourd'hui ce qu'elle est. Le malheur aujourd’hui, c’est que le pouvoir semble bien en être actuellement dépourvu.

Non, la question n'est pas là. Elle est plutôt celle de savoir si, aujourd'hui, sont crédibles les paroles de l'homme politique pris au piège de la dictature des techniques de l'information et des exigences de l'immédiat. Les comportements et les jugements qui divisent, les mots qui humilient, les sujets qu'il ne faut surtout pas évoquer, les propositions utopiques ou manifestement illusoires, l'absence de vision d'avenir, les promesses non tenues, les projets remis en cause sans raison, les silences pesants, les mensonges parfois, ne manquent plus, en effet, pour alimenter les déceptions.

Or, me semble-t-il, ce qu'attendent clairement les citoyens des responsables politiques, c'est d'abord que les candidats à la fonction présidentielle et aux fonctions parlementaires aient le courage, avant de décliner des propositions qui, le plus souvent, n’ont de sens que sur le court terme, de décrire la vision qu’ils et elles ont de la France et du monde en 2030 et en 2050 en matière climatique, environnementale, démographique ou encore économique. Leurs propositions ne peuvent désormais avoir un sens que placées dans tel contexte. C’est quelque chose qu’il faudrait exiger, à peine d’élimination. Ensuite, les citoyens attendent que ces candidats cessent de recouvrir de vaines paroles leur aveuglement, la médiocrité de leurs projets ou encore leur manque d'imagination, de volonté, voire de courage, pour combler, ne serait-ce qu'un peu, ces grands fossés qui écartèlent de plus en plus nos sociétés.

Fossé creusé par des élites de toutes sortes qui ignorent le peuple laborieux ou démuni dont la misère, pas seulement matérielle, les laissent indifférentes. Fossé entre, d'une part, l'économie financière qui manipule, ni vue ni connue, le fonctionnement des sociétés, d'autre part, l'économie réelle, ici et là agonisante : les pauvres, de plus en plus pauvres, n'en peuvent plus, et les très riches s'en fichent, pour peu qu'ils puissent s'enrichir encore plus. Quant aux classes intermédiaires, dites moyennes, elles paient dans tous les sens, se précarisent lentement, puis désespèrent.

Et c'est ainsi que des embruns malodorants s'imprègnent des plaintes laissées sur les bas-côtés et pénètrent dans nos démocraties épuisées. Tout cela pourrait mal finir.

Comme souvent dans une tragi-comédie …

 

[1] Victor Hugo, Préface à Lucrèce Borgia, 1833

[2] Boris Donné, « Présentation du Cid de Corneille », Flammarion, 2009

[3] William Shakespeare, Comme il vous plaira, 1623

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