Covid-19 : la panique du gouvernement, fruit de l’incompétence de ses décideurs

Dans un communiqué publié aujourd’hui, l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament souligne que le confinement est « rendu nécessaire par la saturation des services hospitaliers » dont « la situation inacceptable et dramatique est l’aboutissement des politiques d’austérité prônées depuis vingt ans ». C’est exact et s’explique aussi par un niveau d’incompétence désespérant.

Il me semble que le ton délibérément alarmiste, infantilisant et culpabilisateur du discours gouvernemental révèle avant tout la panique qui l’a définitivement gagnée à l’idée de se trouver dans l’incapacité de gérer cette « saturation » des hôpitaux publics. Mais nos décideurs et autres experts qui les conseillent ne veulent pas reconnaître et surtout ne veulent pas que l’on découvre le niveau d'incompétence qui caractérise leur action : ils ont fort heureusement pour eux cette chance d’avoir de leur côté une majorité de médias, dépourvus pour la plupart de tout esprit critique et de toute volonté d’investigation !

Le problème immédiat pour le gouvernement est donc celui de gérer les flux (ou plutôt d’en réduire l’intensité) de malades qui se présentent aux urgences des seuls hôpitaux publics. Le Premier ministre, Jean Castex, a d’ailleurs laissé apparaître son inquiétude en déclarant il y a quelques jours que « Rien ne doit être exclu quand on voit la situation dans nos hôpitaux ». De même, peu auparavant, le ministre de la santé, Olivier Veran, a annoncé l’ouverture d’une enveloppe de 50 millions d’euros « pour assurer l’ouverture de 4000 lits dans l’ensemble des hôpitaux du pays » en ajoutant que c’est « parce qu’il y a urgence pour être capable de faire baisser la pression dans les hôpitaux et de créer de la place là où il y en a » afin « qu’on ne manque jamais de lits quand on en a besoin ». Créer des lits est une chose, mais quelle en est l’utilité optimale si le personnel n’est pas là en nombre suffisant pour soigner ceux qui les occupent ? Et que penser de ces hôpitaux qui en sont arrivés à prendre des mesures pour le moins préoccupantes : ainsi, le quotidien Ouest-France rapporte que « Faute de remplaçants, des soignants positifs travaillent au CHU de Nantes » en justifiant cette mesure désespérée sur un avis invraisemblable du 23 mai 2020 du Haut conseil de la santé publique qui « autorise par dérogation, dans des circonstances exceptionnelles et afin d’assurer la continuité des soins (un impératif), des professionnels positifs au Covid-19 de venir travailler » !

Loin de moi l’idée que la Covid-19 ne serait pas une maladie sérieuse qui peut provoquer la mort, mais force est tout de même de constater, comme beaucoup de spécialistes sérieux, que son caractère létal touche essentiellement une population dite « fragile ». Ainsi, dans une note récente mise à jour le 16 octobre dernier, l’INSEE (qui est un organisme gouvernemental…) constate que « Entre le 1ᵉʳ mai et le 5 octobre 2020, 247 613 décès sont enregistrés en France à la date du 16 octobre, soit 1 % de plus qu’en 2019 et 2 % de plus qu’en 2018 », un pourcentage qui sera probablement « révisé à la hausse dans les prochaines semaines », mais en précisant que « La hausse est surtout marquée au-delà de 65 ans tandis que le nombre de décès continue de diminuer en dessous de 50 ans ». Ce n’est, certes, qu’une statistique (solide) qui porte sur les décès en France toutes causes confondues, mais elle permet, outre de s’interroger sur le caractère excessif ou non de l’alarmisme dominant, de définir des axes de priorité des prises en charge hospitalières.

Le critère de l’âge est important (y compris celui des résidents des EPHAD scandaleusement délaissés !), tout autant que celui des patients, quel que soit leur âge, qui souffrent de pathologies graves, telles l’insuffisance cardiaque, le cancer, le diabète. Sur ce point, l’organisation d’un protocole de mesures préventives visant ces personnes (faciles à identifier par les caisses d’assurance maladie) aurait pu être mise en œuvre sans grandes difficultés. Expliqué après une première consultation obligatoire, puis coordonné par le médecin traitant, ce protocole permettrait un suivi efficace de ces personnes, fragilisées par leur pathologie, qui pourraient aussi, par exemple, être astreintes à subir régulièrement et prioritairement, selon une périodicité à définir, des tests Covid et bénéficier de la prise en charge gratuite de masques FFP2. Le problème est que l’expression « politique préventive » est fondée sur les notions de précaution et de prévention lesquelles, pour nos décideurs, semblent ne constituer que des « gros mots » sans grand intérêt.

Par ailleurs, la question de la saturation constatée du système hospitalier élude étrangement un élément discrètement écarté par les pouvoirs publics, les experts et les médias, à savoir que ce système n’est pas seulement public mais aussi privé. J’ai déjà évoqué dans un précédent billet (intitulé « Covid 19 et hôpitaux publics : c’est l’État qui a un problème d’organisation ! ») cette question de la participation des hôpitaux privés dont je résume l’essentiel.

Il est difficile, en effet, de comprendre la stratégie du gouvernement qui ne cible que les hôpitaux publics en oubliant l’existence de l’hospitalisation privée. Et pourtant, M. Lamine Gharbi, président de la Fédération des cliniques et hôpitaux privés de France déclarait le 22 mars dernier qu’ « Aujourd’hui, malheureusement, alors que les capacités publiques sont dépassées, les établissements privés restent sous-utilisés … Un grand nombre de nos lits qui ont été libérés restent vides », en demandant « solennellement à ce que nous soyons réquisitionnés pour épauler l’hôpital public ». A cet appel exemplaire, Édouard Philippe, Premier ministre de l’époque, n’a pas répondu. Aujourd’hui, le problème est le même, et M. Castex reste tout aussi silencieux.

Or, rappelons qu’en France il y a plus de 1000 cliniques privées comportant autour de 100 000 lits, des personnels soignants qualifiés et du matériel approprié pour soigner les affections respiratoires. La plupart de ces cliniques se situent d'ailleurs dans les agglomérations, à proximité des hôpitaux publics surchargés qui accueillaient jusqu’à 15 000 malades du Covid. L’idée aurait été par exemple, dès cette période où la pandémie atteignait son niveau le plus haut, de réquisitionner un nombre suffisant des lits disponibles des cliniques privées (5 %, c’est globalement l’équivalent de 5 000 lits) et diriger les patients les moins gravement atteints (par exemple ceux qui n’exigeaient pas l’utilisation de respirateurs) vers ces cliniques, au lieu d’affréter avions militaires et TGV pour déplacer des malades à des coûts invraisemblables sur des distances qui ne l’étaient pas moins. De même ces cliniques auraient pu accueillir bien des personnes âgées au lieu de les laisser mourir dans les EPHAD. Les hôpitaux publics, moins saturés, auraient été ainsi chargés de traiter les malades les plus sérieusement atteints dans des conditions matérielles et humaines plus acceptables, et sans remettre systématiquement à plus tard d’autres opérations urgentes, faute de lits et de personnels soignants disponibles.

Aussi, dans l'hypothèse où le discours anxiogène du gouvernement aurait un fondement, pourquoi ne pas répondre aujourd’hui à l’appel de M. Gharbi, toujours d’actualité ? N’y aurait-il pas à mettre enfin en œuvre une stratégie de partage des tâches entre hôpitaux publics et privés ? D’un point de vue juridique, M. Gharbi est légitime à réclamer une réquisition dès lors que les moyens en cause sont de nature privée, et il n’est pas nécessaire de légiférer sur ce point, puisque les textes sont inscrits de longue date dans la loi (article L. 3131-8 du code de la santé publique « Si l'afflux de patients ou de victimes ou la situation sanitaire le justifie, sur proposition du directeur général de l'agence régionale de santé, le représentant de l'État dans le département peut procéder aux réquisitions nécessaires de tous biens et services, et notamment requérir le service de tout professionnel de santé, quel que soit son mode d'exercice, et de tout établissement de santé ou établissement médico-social. L'indemnisation des réquisitions est régie par le code de la défense »).

Le problème n'est donc pas l'absence d'un cadre juridique ou d’une réticence de la Fédération des cliniques et hôpitaux privés de France, mais d'une volonté politique du gouvernement et d'un peu de travail de planification, de concertation et d'organisation qui devraient être mises en œuvre par les services de l'État. Et c'est pourquoi l'on peut se poser beaucoup de questions, parce que si cet instrument juridique était utilisé, les hôpitaux publics se trouveraient à l'évidence soulagés, et les malades (pas seulement ceux qui souffrent du Covid) soignés là et au moment où il le faut. De plus, le discours anxiogène du gouvernement le serait sans doute moins.

En définitive, mon opinion que je crois assez largement partagée n’est pas que le logiciel du gouvernement fonctionne mal, sur ce sujet comme d'ailleurs sur tant d’autres, mais qu’il est tombé en panne : et il semble que cette panne soit irréparable … La solution la plus démocratique ne serait-elle donc pas de le reconnaître et de retourner aux urnes pour changer de majorité, toutes affaires cessantes ? Je n’y crois malheureusement pas, et je crains alors le pire.

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