Espérances

Jour 2. 18.03.2020. Espérances. Mieux vaut tard que jamais ?

« Le jour où l'on devra quitter le monde il sera plus important de laisser derrière soi un monde meilleur que d'avoir été bon »[1].

Le vrai faux-don de Bernard Arnault

Devons-nous nous féliciter de ce que nos milliardaires pour lesquels la crise sanitaire s’annonce terrible contribuent au bien public ? Nous avons pu remarquer ce jour l’incroyable geste de la première fortune de France – voir du monde[2] - Bernard Arnault, qui vient d’effectuer un nouveau don à l’Etat Français. Un premier don de 200 millions d’euros pour la reconstruction de Notre-Dame avait déjà marqué nos esprits l’année dernière. Mais aujourd’hui, alors même que celui-ci a déjà perdu près de 14 milliards d’euros, Bernard Arnault aurait « demandé à la branche parfums et cosmétiques de LVMH de mobiliser ses capacités de production pour fabriquer et offrir aux pouvoirs publics des quantités importantes de gel hydroalcoolique", précise un communiqué publié dimanche soir. Ces gels seront ensuite "livrés gracieusement aux autorités sanitaires françaises, prioritairement" aux 39 hôpitaux de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Une initiative qui durera "le temps nécessaire" [3]». Selon LVMH, douze tonnes de gels hydroalcooliques seront rapidement produits cette semaine et davantage les semaines à venir. Si certains s’offusquent de cette initiative, d’autres la louent. Et nous, nous la soulignons.

Que signifie ce don ? Selon Jacques Derrida, « à la limite, le don comme don devrait ne pas apparaître comme un don ni au donataire, ni au donateur.»[4] Le vrai don serait « le don de quelqu’un qui, sans raison, donne sans savoir qu’il donne à quelqu’un qui ne lui devrait jamais rien puisqu’il ne saurait pas qu’on lui a donné.[5] » Ainsi si Marcel Mauss[6] défendait l’idée selon laquelle tout don appelle un contre-don sans lequel aucun échange social, aucune réciprocité ne serait possible,  il soulignait aussi combien le don a tendance à ennoblir le donateur au dépend du donataire qui s’en sentirait débiteur. C’est pourquoi le véritable don altruiste se devrait d’être invisible. « La bonté a évidemment tendance à se cacher : elle ne veut être ni vue ni entendue. (…) Il est clair que dès lors qu’une bonne œuvre se fait connaître, devient publique, elle cesse d’appartenir spécifiquement au bien, d’être accompli uniquement pour le bien. La bonté qui paraît au grand jour n’est plus de la bonté même si elle reste utile en tant que charité organisée ou comme acte de solidarité. »[7] Sans discrétion, un don sous son apparence généreuse et spontanée, manifeste par son opulence l’allégeance du donataire. Violence symbolique de LVMH envers nos services publiques ? Démonstration de pouvoir de l’entreprise sur l’Etat ?  Je ne sais pas. Mais « n’allez pas pratiquer la vertu avec ostentation pour être vus des hommes. » La bonté n’existe que si nul ne l’aperçoit, pas même son auteur ; quiconque s’observe en train d’accomplir une bonne action cesse d’être bon, il est tout au plus un membre utile de la société ou un paroissien exemplaire. « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. »[8]
Alors « LVMH » signé en grosses lettres capitales sur chacun des flacons de gel hydroalcoolique, on aurait pu s’en passer. L’applaudir, sûrement pas. Mais ne rejetons pas le geste. Il fallait bien qu’un jour au moins, Bernard Arnault, lui aussi, tâche de faire preuve de solidarité.

 

Ce(ux) que nous applaudissons.Une fenêtre sur le monde.

Sommes-nous contraints de ne comprendre que dans la nécessité, l’absence et le manque ce à quoi nous tenons ? Comment l’urgence permet-elle l’accélération des prises de conscience ? 
La crise sanitaire nous permet actuellement de reconnaitre le caractère fondamental du soin sous toutes ses formes : des espaces de soin, des instants de soin, et des pratiques des soins, sans lesquels notre monde ne tiendrait pas. Le soin est-il alors essentiellement invisible ou socialement invisibilisé ? Pourquoi donne-t-il l’impression d’une redécouverte de son utilité ?
Ce sont ces questions que nous sommes en droit de nous poser en ce jour qui signe le premier anniversaire de la mobilisation du personnel médical qui réclamait plus de lits et de personnels dans les hôpitaux publics afin de pouvoir tout simplement soigner leurs patients. Et c’est la question que réveille également le témoignage suivant. « Le JT montrait un journaliste dans les rues désertes du centre-ville. Il était 20 heures, les gens sortaient en masse sur leur balcon, pour applaudir le personnel hospitalier, comme ils allaient le faire tous ces prochains soirs. Je vis alors une larme perler au coin l’œil de mon infirmière. Je lui demandais : émue par ce soutien ? Elle secoua la tête... Non. Je me demandais juste : ces dernières années, à chaque fois que nous défilions dans leurs rues pour défendre le service public, ils étaient où : sur leur balcon? »[9] La réaction spontanée de cette infirmière semble tout à fait légitime au vu des manifestations inaudibles du personnel de santé, et de la souffrance et de la détresse que continue d’engendrer l’arrogance gouvernementale envers les hospitaliers. Mais il ne faudrait pas confondre l’orientation d’une politique néolibérale qu’une année de manifestations plurielles et de grèves – des gilets jaunes, suivis de différents corps de métiers, contre la réforme des retraites, contre et malgré le 49.3 – a souhaité dénoncer, avec ce que manifeste aujourd’hui une majorité de citoyens par leurs applaudissements. Car il me semble que ces applaudissements viennent davantage manifester une présence, seule action possible depuis notre apparent immobilisme. Si être confiné à ne rien faire c’est déjà agir, ces applaudissements nous permettent l’espace d’un instant de nous lier les uns aux autres depuis nos fenêtres, ne nous sentir relier malgré la séparation. Moment solennel, moment de joie, moment de dialogues, moment de partage de nos craintes, moment d’un « nous ».
Ces fenêtres sont nos espaces de soin. Soigner, c’est se montrer présent, c’est répondre à l’appel du présent. Et ces applaudissements sont la seule occasion de rendre visible collectivement notre mécontentement envers nos « responsables » politiques et notre reconnaissance envers ceux qui sont obligés de prendre des risques pour d’autres. Ces fenêtres sont aussi le seul lieu où nos temporalités se rejoignent : celles des soignants et celles des confinés. Seul moment où nous pouvons faire monde, faire communauté. Ainsi applaudir c’est manifester notre co-citoyenneté.  Et il serait injuste de faire porter sur l’ensemble de la population française, qui ne forme pas un tout indivisible, les choix d’une orientation gouvernementale capitaliste qui depuis des années fragilisent le système public, alors même que depuis une bonne année déjà, des protestations ne cessent de se manifester. C’est l’invisibilisation de ces expressions qu’il nous faut critiquer. C’est moins un immobilisme social qu’un dédain étatique qu’il s’agit de souligner ici et de ne pas oublier. Le premier acte de manifestation politique que rend visible ce confinement, et qui signe également un geste ultime de soin, est la co-présence.
Applaudir ce n’est certainement pas donner son assentiment à une gestion de crise qui se révèlera incontestablement critiquable, ce n’est pas seulement approuver la part inestimable du soin dans nos vies, mais manifester notre présence et notre reconnaissance envers tous ces travaux soignants aussi divers soient-ils, qui sont d’ordinaire invisibilisés, déniés et sous-payés, et ce de manière ostentatoire.

La Chine nous envoie des masques.

(L’information se suffit à elle-même.)



[1] Bertolt Brecht, Der Kaukasische Kreidekreis, écrit en 1944-1945, Le Cercle de craie caucasien, trad. A. Jacob et E. Pfrimmer, Théâtre complet, t.I, p.32.

[2] https://www.businessinsider.fr/voici-comment-bernard-arnault-a-construit-sa-fortune-et-investit-son-argent/

[3] https://www.lci.fr/population/coronavirus-lvmh-mobilise-ses-usines-pour-offrir-du-gel-hydroalcoolique-aux-hopitaux-covid-19-bernard-arnault-2148143.html

[4] Jacques Derrida, Donner le temps, Paris, Galilée, 1991, p. 26.

[5] Maurice Godelier, L’énigme du don, Paris, Fayard. 1996, p. 294.

[6] Marcel Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques, PUF, coll. « Quadrige Grands textes », 2007. 

[7] Hannah Arendt, « Le domaine public et le domaine privé », in Condition de l’homme moderne, tr. fr. Georges Fradier, Calmann-Levy, 1961 et 1983, p. 116-117.

[8] Hannah Arendt, « Le domaine public et le domaine privé », in Condition de l’homme moderne, tr. fr. Georges Fradier, Calmann-Levy, 1961 et 1983, p. 117.

[9] Sur leur balcon. 18 Mars 2020. PAR CYBERSTORIK. BLOG : LE BLOG DE CYBERSTORIK. Médiapart.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.