L’école de 3ème génération et les fonctions exécutives

L’école de 3ème génération, qui n’est ni l’école traditionnelle ni l’école alternative devenue classique, sera une école où la pédagogie aura pour fondement le développement des fonctions exécutives des élèves.

On constate actuellement, peut-être à tord à cause de la mode du « testing », que de plus en plus d’élèves sont diagnostiqués « DYS « ou « TDAH ». Toutefois, des analyses complémentaires permettent souvent de requalifier ces diagnostics tout simplement parce que l’on découvre que le trouble du comportement observé chez l’enfant est plutôt la conséquence d’une déficience d’une ou de plusieurs fonctions exécutives.

Il faut savoir qu’avant 6 ans, il est difficile de diagnostiquer un trouble, car l’enfant est encore en transformation : ses attitudes, émotions et pensées n’ont pas encore acquis un degré de stabilité suffisant pour être « mesurés » de façon satisfaisante. Cela n’exclut pas le fait que des troubles du comportement puissent apparaître très tôt et engendrer des difficultés dans les relations familiales, sociales et des apprentissages scolaires : entre 25% et 40% des enfants d’âge pré-scolaire (Campbell, Shaw & Gilliom, 2000; Roskam, Noël & Schelstraete, 2011).

Les plaintes des parents ou des enseignants concernent en général des difficultés d’ordre scolaires (écriture, lecture, mathématiques) voire comportementales (agitation, opposition, provocation, agressivité, impulsivité, instabilité émotionnelle). Mais ces difficultés ne sont que la partie visible de l’iceberg. Ces dernières années, il a été mis en évidence que dans la partie cachée, les fonctions exécutives jouaient un rôle primordial dans le développement d’une personne. Des études ont même démontré que des dysfonctionnements de ces fonctions enregistrés au plus jeune âge étaient prédictifs de difficultés sociales futures (Roskam, I., Meunier, J.C., Stievenart, M., & Noël, M-P. 2013. When there seem to be no predetermining factors: Early child and proximal family risk predicting externalizing behavior in young children incurring no distal family risk. Research in Developmental Disabilities, 34, 627-639.)

Quelles sont ces fonctions exécutives ?

Les stratégies d’apprentissage et de résolution de problèmes s’organisent autour de grandes stratégies :

  • les stratégies cognitives qui comprennent :
    • les fonctions exécutives que nous allons détailler
    • les fonctions visuospatiales (s'orienter dans l'espace, de percevoir les objets de notre environnement et de les organiser en une scène
    • les mémoires (court terme, sémantique, épisodique, perceptive et procédurale)
    • les praxies (l’ensemble des fonctions permettant l'exécution intentionnelle d'un comportement moteur finalisé i.e. la coordination et l'adaptation des mouvements volontaires de base dans le but d'accomplir un mouvement symbolique ou une tâche donnée).
    • Les gnosies (l'identification perceptive (visuelle, auditive, tactile, corporelle).
    • Les stratégies affectives (émotionelles et motivationnelles) : elles sont fondamentales, car elles connotent les fonctions exécutives en contions dites froides ou chaudes. Les fonctions exécutives chaudes sont celles qui impliquent une stratégie affective. On sait désormais que la gestion des émotions va de pair avec le développement des fonctions exécutives et que les deux sont fondamentales pour l’apprentissage.
    • Les stratégies ressources : capacité à chercher et utiliser les ressources qui nous entourent
    • Les stratégies sociales : capacité à utiliser les relations avec autrui
    • La métacognition : une sorte de système expert qui gère les fonctions exécutives et qui commande et dirige les stratégies d’apprentissage.

Fonctions excutives © Philippe de Carlos Fonctions excutives © Philippe de Carlos

  • Les fonctions exécutives comprennent :
    • L’inhibition : capacité à résister, réfléchir avant d’agir
    • La flexibilité : capacité à passer d’un mode à un autre mode
    • La mémoire de travail (mise à jour) : capacité à mettre à jour et à garder une information temporairement pour une réutilisation
    • L’initiation : capacité à impulser une action (liée à la motivation)
    • La planification : capacité à découper, organiser une action complexe
    • La décision : capacité à prendre une décision, à opérer un choix entre plusieurs possibilités
    • L’attention (soutenu, divisée et sélective) est une fonction exécutive un peu particulière, car elle intervient en association avec toutes les autres. Elle joue parfois le rôle de superviseur. Elle est parfois considérée à part.

Pourquoi sont-elles fondamentales pour apprendre ?

 Un élève qui doit traiter plusieurs informations simultanément, car la feuille qu’on lui donne comprend plusieurs exercices et plusieurs consignes, aura de grosses difficultés s’il possède un dysfonctionnement en :

  • mémoire de travail : retenir une consigne utile pour pouvoir traiter la suivante
  • inhibition : ne pas tenir compte de telle ou telle information pour ne pas être perturbé et resté focalisé sur le traitement de la tâche en cours ou encore stopper son action pour vérifier sa réponse
  • flexibilité mentale : des difficultés à passer d’une tâche à un autre

Dès lors, il devient impossible pour cet élève à planifier son travail : il prend du retard, il n’arrive pas à prendre des décisions et il se retrouve finalement en difficulté scolaire. On entendra de lui qu’il est « lent », « inatentionné », « désorganisé ». Il peut très vite être qualifié de « mauvais élève » et parfois étiqueté de dyspraxique, dyscalculique, dysorthographique, etc.

Il aurait pourtant suffi de quelques aménagements pour l’aider : une seule consigne par feuille d’exercice, la mise en évidence de l’information en la surlignant ou en jouant sur la taille de la police, l’ajout d’images ou de pictos, l’utilisation de modes de communications variés (visuel, auditif, par exemple).

L’inhibition joue également un rôle dans la gestion comportementale. Un enfant hyperactif bouge, car le mouvement lui permet de réguler son attention. Lui interdire de bouger l’empêche de canaliser son énergie et donc de focaliser sur la tâche demandée. Là aussi, un aménagement est possible avec des sièges qui autorisent le basculement ou encore la possibilité de circuler dans l’espace classe comme c’est le cas chez Montessori.

Il existe un lien étroit entre les fonctions exécutives comme entre inhibition et mémoire de travail car l’inhibition consiste à suspendre ou à supprimer des informations non pertinentes en fonction d’un but. L’existence d’un but implique la planification tandis que l’attention intervient pour maintenir le but à atteindre (rôle de supervision pour éviter la dispersion).

Les fonctions exécutives n’apparaissent pas toutes au même moment au cours du développement de l’enfant et le seuil d’efficacité des capacités est variable : la mise à jour (mémoire de travail) fonctionne à 6 mois, mais est réellement efficace à partir de 2 ans… L’inhibition apparaît vers 1 an, mais devient efficace à 90% vers 3 ans, la flexibilité est à 20% à 2 ans et 70% à 4 ans…

On comprend dès lors qu’il est impossible d’attendre de certains enfants qu’ils réalisent certaines tâches scolaires comme l’adulte le souhaiterait. Cela explique les difficultés d’enfants dont les fonctions exécutives ne se sont pas développées correctement.

Que faire à l’école ?

Une école moderne de 3e génération devrait intégrer la question des fonctions exécutives au sein de son projet éducatif. Il ne s’agit pas de mettre de côté les apprentissages scolaires de base (lire, écrire, compter) qui sont bien évidemment importants. Mais ces apprentissages ne pourront se réaliser que s’ils s’appuient sur des fondations solides. Les fonctions exécutives permettent d’apprendre à apprendre. Elles sont donc plus que nécessaires. Pour cela, l’école pourrait intégrer des temps, des espaces et des outils spécifiques destinés à travailler ces fonctions. De même que la pédagogie Montessori prévoit un espace « sensoriel », « langage », « mathématiques » « culture et « vie pratique », il serait par exemple judicieux d’y adjoindre un espace spécifiquement dédié aux fonctions exécutives.

Conclusion

Il est possible de travailler les fonctions exécutives à travers une remédiation c’est-à-dire en proposant un accompagnement à l’enfant en difficulté.

Il est aussi possible de prendre en compte ces fonctions exécutives de manière préventive, dès le plus jeune âge, pour assurer un mieux-être scolaire non seulement chez les enfants, mais aussi chez les enseignants. Les premiers seraient moins en difficulté et capitaliseraient sur des compétences qui leur serviraient tout au long de la vie, les seconds auraient plus de facilité à transmettre et à faire appendre.

Parce que les fonctions exécutives sont au centre de l’apprentissage, elles doivent être au centre du projet éducatif d’une école innovante de 3e génération.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.