Innovation & Éducation : quel modèle éducatif pour le 21e siècle ?

Il faut s'attendre désormais à d'autres pandémies ou problèmes de type mondialisé. Il s'agit donc penser autrement l'après Covid19 et ne pas continuer "la vie d'avant". Apprendre c'est comprendre ses erreurs et s'en servir pour s'adapter au changement. Aller de l'avant ou régresser ? Quel modèle éducatif devons-nous mettre en place pour ce 21e siècle ?

Constat

  • Cette crise aura montré les limites d'un système essoufflé : les parents deviennent enseignants tout en travaillant, le numérique n'est pas au rendez-vous et accentue les disparités. Lorsqu'il est utilisé, c'est de façon très basique mais il n'a pas grand chose à voir avec le digital learning et de l'ingénierie pédagogique... 
  • Les enseignants n'ont pas été formés (ou très mal) même s'il existe des dispositifs (ENT, Pronote ou le CNED) : ceux-ci restent toutefois limités. Ils n'ont pas non plus appris à collaborer et à utiliser les outils digitaux pour le faire ni même appris à communiquer vraiment sur leur pédagogie. 
  • Quant aux parents, ils se situent entre le marteau et l'enclume: travailler à la maison et faire travailler les enfants ! Les parents ont besoin de repères et les élèves d'une approche personnalisée (comme dans les pédagogies différentes !).

Il faut donc repenser le modèle éducatif.


L’innovation et l’adaptation

  • L’innovation est sans aucun doute une certaine forme d’adaptation, mais cette adaptation s’opère de deux façons et rejoint, d’une certaine manière, le modèle biologique de l’évolution.
  • Elle mixte le modèle ponctuel et le modèle graduel.
  • Le ponctualisme[1] offre des modifications soudaines qui offrent des possibilités jusque là inexistantes (ex. : modification de la hanche pour la bipédie ; ex. : modification de la structure, de la forme et de la taille du cerveau). La transformation ponctuelle est un fait qui va ensuite s’inscrire dans une tendance (si le fait entre en correspondance avec l’environnement[2]). La bipédie va s’affiner et le cerveau va se développer au cours du temps. C’est l’évolution graduelle[3].
  • La première est une innovation de rupture, la seconde une innovation de continuité ou incrémentale (discontinue ou continue)[4]. L’innovation de rupture ne peut fonctionner que si elle est en phase avec le milieu dans lequel est prend place, sinon elle est oubliée et disparaît temporairement ou définitivement. Le marché est, dans une certaine mesure, assimilable au milieu. L’arrivée d’une innovation doit être « time to the market »[5] pour reprendre la terminologie du marketing. Une innovation trop en avance sur son temps est risquée

  • De nombreuses pédagogies alternatives se retrouvèrent en avance, en rupture avec l’école traditionnelle ,comme la pédagogie Montessori (Illustrations n°1 et illustration n°2). Malgré l’originalité de la proposition, cette pédagogie a dû attendre pour être reconnue et prendre son envol (elle n’est accréditée aux États-Unis qu’en 1995).
  • Il est intéressant de constater que Montessori, Steiner ou Freinet (pour reprendre 3 modèles éducatifs connus en France) ont su se développer avec un succès variable selon les pays, mais ils n’ont jamais réussi à supplanter le modèle canonique de l’Éducation nationale française, car le milieu ne leur était pas favorable : 21 écoles Steiner, 22 écoles Freinet, 200 écoles Montessori en France[6]… D’autres pédagogies alternatives très variées sont restées en marge bien qu’elles existent dans plusieurs endroits du monde. Parmi ces dernières, il y a les écoles qui fonctionnent sur le modèle dit « démocratique »[7].
  • Depuis 1920 l'éducation est une innovation graduelle. Nous n’avons rien inventé depuis un siècle[8] (Illustration n°3) : la transformation est due essentiellement au milieu (importation des TIC) et à la porosité entre modèles (ex. : les méthodes actives dans l’Éducation nationale). Elle se fait progressivement. Les pédagogies différentes, qui toutefois restent des modèles novateurs en comparaison du modèle traditionnel, se font diluer (Freinet) ou n’évoluent guère car elles souhaitent, comme Montessori, garantir la même méthode urbi et orbi[9] (Illustration n°4). 
  • Même si tous les modèles sont soumis à une pression du milieu qui oblige à une certaine transformation graduelle, ils se sont institutionnalisés au cours du temps et font partie du décor éducatif connu, au point, paradoxalement, d’entrer en concurrence avec ceux qui divergent dans leurs propres rangs (ex. : les écoles Montessori qui s’ouvrent à une certaine hybridation ou les initiatives tournées vers les neurosciences[10]).

Modification du milieu : changement en perspective ?

  • un alignement s’était pourtant opéré ces dernières années entre la société d'une part et l’innovation de continuité de l’éducation d'autre part. La demande d’une éducation plus qualitative et tournée vers l’épanouissement de la personne a augmenté et le nombre d’écoles privées hors contrats (et sous-contrat) a explosé. Face à cette impulsion qui aurait pu être interprété comme un signal fort pour du changement, le système éducatif principal n’a pas passé le Rubicon. Il est resté dans une posture ambivalente avec une forme scolaire inadaptée aux mutations sociales, culturelles, économiques et environnementales.
  • Et justement, en 2020, le milieu s’est encore modifié notamment sous la pression biologique du Covid19[11]:
    • la forme scolaire traditionnelle a très largement montré ses limites dans le maintien d’une continuité pédagogique.
    • de nombreuses écoles alternatives ont montré leur quasi incapacité à assurer la « continuité pédagogique » dans le cadre d’un confinement. Cela se comprend : la pédagogie Montessori construite sur la main et le sensoriel ainsi que sur un matériel spécifique n’est pas adaptée sur le fond comme sur la forme à du digital learning.
  • Au regard de ces éléments, l’éducation du 21e siècle fait face à un défi. Il consiste à passer assurément d’un modèle disciplinaire classique (matières enseignées compartimentées) à degrés (classes d’âges) vers une organisation modulaire[12] et cyclique (comme les pédagogies alternatives) pour aller vers un modèle encore différent, totalement hybridé et holistique.
  • Cette école hybridée et holistique du 21e siècle devra être en mesure de conjuguer les différents apports des pédagogies alternatives, mais aussi des sciences tout en mettant l’humain au centre (le bonheur et le bien-être) ainsi que son environnement (naturel, architectural, social) dans un cadre démocratique (coopératif, démocratie participative et directe) au sein d’une vision commune partagée qui prennent en compte la globalité de l’être humain. Il devra aussi intégrer les nouvelles technologies et être en mesure de proposer une offre éducative dématérialisée sans pour autant sacrifier au présentiel, car la médiation humaine est essentielle en pédagogie.

Comment et quand changer ?

  • Pour opérer cette transition, l’école doit d’abord s’inscrire dans l’innovation de continuité en proposant un système de transition dont les modalités anticipent le passage à un système innovant affirmé. En effet, une modification de forme scolaire se confronte inévitablement au changement des mentalités, des parents comme des professionnels[13].
  • Sans être les anciens modèles, classiques ou alternatifs, ni le nouveau modèle, le système éducatif de cette nouvelle forme scolaire sera une forme transitoire. Il permettra de répondre aux besoins et inquiétudes des parents et des institutions (évaluation, accès à l’emploi, etc.) c’est-à-dire à la pression sociale prégnante tout en répondant paradoxalement à une demande croissante (pas encore totalement assumée au point de valider une organisation uniquement construite autour d’un tel système) de la part de ces mêmes parents et institutions au besoin d’une éducation différente, plus orientée sur l’épanouissement personnel (soft skills).
  • Cette nouvelle forme scolaire permettra la mise en œuvre, à terme, d’une forme scolaire définitivement transformée, en rupture avec les formes scolaires actuelles, et parfaitement assumée par la société.

Perspectives

Les pédagogies alternatives ont un train d’avance et peuvent, si elles le souhaitent, œuvrer ensemble pour devenir la locomotive du changement éducatif qui s’opère déjà à l’échelle mondiale mais pas forcément dans le bon sens[14].

Toutefois que l’on ne s’y trompe pas : le changement n’est pas à remettre à demain. Il doit s’opérer sans tarder, ici et maintenant !

 

Philippe de CARLOS

Docteur en Sciences de l’Éducation

Chercheur associé au laboratoire ADEF, Aix-Marseille

www.transme-lab.eu 

Cet article a été vérifié par un logiciel anti-plagiat


[1] Théorie des équilibres ponctués : un développement de la théorie de l'évolution proposée par deux paléontologues américains, Stephen Jay Gould et Niles Eldredge. Elle postule que l'évolution comprend de longues périodes d'équilibre, ou quasi-équilibre, ponctuées de brèves périodes de changements importants comme la spéciation ou les extinctions. (Wikipédia, consulté le 16 avril 2020).

[2] L’environnement est un facteur primordial. Il permet l’expression d’une innovation comme il peut en être à l’origine. C’était aussi très important pour maria Montessori : « Ce serait une très grande erreur que de considérer l’environnement comme un support matériel (…). C’est l’environnement qui contient les moyens de développement et c’est à lui que revient la tâche d’éduquer », Le manuel pratique de la méthode Montessori, Desclée De Brouwer, 2016.

[3] Théorie du gradualisme phylétique : hypothèse néo-darwinienne selon laquelle les espèces évoluent lentement par micro-mutations successives (Wikipédia, consulté le 16 avril 2020).

[4] Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Technologie_de_rupture (Consulté le 16 avril 2020).

[5] Le Time to market désigne le moment précis de lancement d’un produit. Ce choix est primordial pour éviter tout échec commercial. Il s’agit de prendre position sur un marché au moment le plus pertinent, en examinant la maturité de la demande, le niveau d’innovation du produit et la concurrence possible.

[6] Dans le monde : 22000 écoles Montessori et 1092 écoles Steiner. Le modèle Freinet est franco-français.

[7] Un modèle appelé aussi « école dynamique »qui varie selon les écoles mais qui a été initié à Sudbury-Valley (USA) : https://youtu.be/44ZFApMkFzk et http://www.ecole-dynamique.org/modele-comment/ ; 70 écoles en Europe dont 7 en France.

[8] Les pédagogies alternatives ont été une innovation de rupture au début du XXe siècle mais elles se sont inscrites dans la continuité depuis.

[9] Célestin Freinet : «  il n'y a rien de plus dangereux qu'une méthode qui se fixe, qui se fige dans sa forme, et qu'un auteur qui tient pour intangible son système "breveté"».

[10] Entre autre, l’initiative de Céline Alvarez.

[11] Trois articles à consulter : http://www.mlfmonde.org/covid19-il-faut-preparer-le-monde-pedagogique-post-crise/ ; https://www.innovation-pedagogique.fr/article6899.html ; https://educfrance.org/covid-19-gerer-limpact-sur-les-systemes-educatifs-dans-le-monde/

[12] Perrenoud, Ph. (1997). Pédagogie différenciée : des intentions à l'action. Paris : ESF Editeur.

[13] Selon Jean-Marie De Ketele, un des obstacles les plus grands dans les pays latins est de changer la conception de l’identité professionnelle des enseignants, essentiellement basée sur la maitrise des leur discipline de référence. Merhan, F., Jorro, A. & De Ketele, J. (2015). Mutations éducatives et engagement professionnel. Louvain-la-Neuve, Belgique: De Boeck Supérieur. doi:10.3917/dbu.mehan.2014.01.

[14] Delvaux, Bernard, Luc Albarello, et Mathieu Bouhon. Réfléchir l'école de demain. De Boeck Supérieur, 2015

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