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Pédagogie ou aliénation

POA est un collectif d’enseignant.es, d’acteurs et actrices de l'éducation populaire et d'artistes

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Billet de blog 9 mai 2020

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À quel stade notre passivité nous rend-elle complices ?

La passivité est l’expression même de notre oisiveté. Elle germe dans cette illusion du confort et de la sécurité qui envahit l’espace-temps et s’empare de notre capacité d’action. Elle nous fait fermer les yeux, elle cherche à créer en nous le consensus en intégrant notamment tout un ensemble de codes et d’éléments de langage qui nous enracinent dans l’impuissance collective.

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Illustration 1

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Sous les yeux d’un observateur avisé de notre société, la passivité s’incarne évidemment par la forme la plus visible qui soit. Elle est massive, compacte, et bien qu’elle fasse sens en s’instituant comme culture, elle peut se montrer très imprévisible. Elle s’adapte, feint l’originalité mais se montre surtout viscéralement attirée par toutes les formes d’aliénation possible : la télévision qui capte l’attention, les chaînes d’info en continu qui dévorent l’esprit critique, le frigo rempli de sal***ries qui s’emparent de l’organisme, un téléphone pour détourner du réel et un canapé à peine confortable pour figer notre âme.

Cela nous fait mal mais nous sommes toutes concernées, tous concernés, à des degrés différents.

La passivité est l’expression même de notre oisiveté. Elle germe dans cette illusion du confort et de la sécurité qui envahit l’espace-temps et s’empare de notre capacité d’action. Elle nous fait fermer les yeux, elle cherche à créer en nous le consensus en intégrant notamment tout un ensemble de codes et d’éléments de langage qui nous enracinent dans l’impuissance collective. On ferme encore plus les yeux et on regarde ailleurs pour se donner bonne conscience. On essaie de déconstruire les discours pour se montrer actif, on répète sans cesse que l’on veut que ça change mais on troquerait bien cinq minutes de notre vie au diable pour avoir l’esprit tranquille et le droit de souffler un peu.

Effectivement. Notre oisiveté est la récompense de notre travail qui rythme en cadence l’ordre du monde. Les individus qui ont accepté tous les vices de la représentation du pouvoir et ses formes de destruction se battent sans relâche pour préserver cet état : « dégagez de là,  y’a rien à voir, on verra plus tard ». Celles et ceux qui assistent impuissant.es à la décomposition exponentielle de la planète baissent les yeux et les bras : « c’est comme ça, on n’y peut rien, un jour peut-être… ». Et pour les plus mobilisé.es d’entre nous : « Ce sont les autres les responsables ! ». Le « nous » est évidemment imaginaire, rhétorique et supposé, mais il existe aussi comme force agissante de la passivité. Et malgré toutes ces différences, le « nous » s’élargit et fait corps car « nous » sommes bien tou.te.s esclaves des mêmes règles du jeu, intégrées, que nous ne maîtrisons pas.

Le temps libre, lorsqu’il existe, est devenu une temporalité d’asservissement et c’est bien durant cet instant dit privilégié que tout le vrai travail commence. Tous les mécanismes permettant de déposséder l’individu se mettent en marche et contrôlent les agissements, les pulsions ou même pire : la motivation, la voix, l’action, l’innovation.

Il est vrai que les personnes qui représentent, cautionnent et défendent ce monde sont les formes les plus abouties et les plus visibles contre lesquelles lutter. Mais qu’en est-il du « je » au milieu du « nous » ? À quel stade ma passivité me rend-elle complice de tout ce bordel ? Comment mesurer mon degré d’aliénation et son impact ? En tant que prof, j’ai fait beaucoup grève, de nombreuses manifs, participé à la diffusion d’idées sociales, certainement plus justes. Pourtant, je ne reste au final qu’un maillon rongé par sa passivité, justifiée certes par ces dits combats, mais pourtant bien réelle et effective. Ne pas vouloir avoir de recul face à cela me donne de la responsabilité comme celui ou celle qui s’y adonne corps et âme. Aller pleurer et râler à la DSDEN n’aide ni mes élèves, ni l’institution, ni le pays ou l’univers. Je suis exactement là où on veut que je sois, inutile, passif. Que l’on ne se laisse pas tromper. On n’a pas eu le courage de tout arrêter lorsque la planète s’est mise à flamber ou lorsque la Terre s’est arrêtée de tourner. Mais que nous faut-il de plus ? On en a bien conscience mais on ne « peut » pas. Dépossédé.es du « pouvoir », on n’y arrive plus. On court nous aussi, on court, on râle, on rage, on abandonne et on désespère en entretenant l’illusion qu’on n’y est pour rien. On reprend le travail en faisant mine qu’une meilleure chance se présentera. Et si cette chance venait enfin de se présenter ?

Je sais, j’inclus également très injustement toutes les personnes les plus engagées et qui font le plus d’actions et de mobilisations possibles durant leur temps libre. C’est vrai. Mais il est de la responsabilité chacun de reconnaître également les formes de passivité intellectuelle et pratique aussi lourdes de conséquences. Ne pas rendre le message audible. Ne pas réussir à le diffuser. Ne pas réussir à réaliser une toute petite union au premier tour des dernières présidentielles pour éviter de se farcir un simulacre de démocratie au deuxième. L’enfer reste pavé de bonnes intentions.

Toute cette passivité me rend complice. Tous les jours. Sans exception et m’enferme à chaque occasion. Avoir peur de m’exprimer, avoir peur d’exprimer une idée et de me faire lyncher car j’aurais pu avoir le malheur d’oublier un « s » dans une phrase. De ne pas avoir pensé à la quinzième interprétation possible d’un mot malheureux qui me rendrait coupable d’un crime qui justifierait l’ostracisme. Avoir honte, douter, refuser, me rabaisser alors que des pompiers pyromanes s’expriment en toute impunité et se trouvent être responsables de la destruction de toute forme de vie. Mais comment le pouvoir a-t-il fait pour autant s’emparer de moi, de mon corps, de mon esprit pour en arriver à la seule et ultime satisfaction que pourrait m’offrir ce monde : être passif...

Evidemment je n’invente rien car on croule sous tout ce savoir qui n’a aujourd‘hui presque plus de poids face à ce système. Une telle accumulation et conservation de connaissances n’a au final que peu d’impact face au discours à l’emporte-pièce fallacieux, massivement diffusé, intégré, digéré et solidement adapté à notre temporalité dévastatrice actuelle. Alors on se querelle entre chapelles, on ne veut pas se comprendre pour mieux se détester et on s’oppose entre résistances, toujours avec conviction c’est vrai, mais pour lutter contre un ennemi beaucoup trop organisé et beaucoup trop protégé.

Mais il se trouve que cet ennemi est mal en ce moment et montre une marque de faiblesse qui oblige à ne pas accepter la passivité et ni les misérables petits outils qui lui permettent de m’envahir au quotidien. Il perd la tête et ne sait plus où en donner. Il fait face à la plus grande grève de la production et de la consommation à laquelle il n’a JAMAIS fait face par le passé. Le château de cartes est en train de s’effondrer pendant que notre sort se joue sur notre capacité à s’entendre, à s’écouter et à s’organiser. Maintenant.

Je plaide coupable. Avec circonstances atténuantes je dirais, mais le résultat reste le même.

« Tu crois qu’on t’attendait ? Tu crois que tu vas changer quelque chose ?

- Non je n’ai pas de croyance mais qu’une seule certitude : la passivité, l’antichambre de la collaboration ».

Lewis Hartog

http://www.pedagogie-ou-alienation.fr/

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