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À la Une du Musée national d'histoire de l'immigration en ligne, ouvert pendant le confinement face au Covid-19, la vidéo Salines rouges revient sur le Massacre des Italiens dans la ville d’Aigues-Mortes en 1893.
J'ai découvert ce massacre dans le cadre du travail. Avant, je ne savais même pas que des Italiens avaient été tués par la population. On appelle ça un pogrom. Tués à coup de bâtons, de fusils, et noyés, par les habitants de la ville d’Aigues-Mortes. Pas tous. Certains en ont aidé et ont sauvé des Italiens. Ça s’est passé à tout juste 10 km de là où j’ai passé les 23 premières années de ma vie. Tout ce que je savais, c’est que mes origines italiennes ne m’ont jamais posé de problème. Même pour la Coupe du Monde 98 ou l’Euro 2000. C’était même plutôt cool ! Un « rital », c'est censé avoir du style. Le côté méditerranéen, vous savez. Bah, ils parlent fort, avec les mains. Y’a un côté folklorique. C’est des séducteurs, c'est ça qu'on dit, hein ? Un peu macho, mais ça fait leur charme, à ce qu'il paraît. Et puis, la bouffe italienne ! Pizzas, pâtes, mozzarella, salami, tiramisu, gelatti et tutti quanti. La réputation quoi. Mais la réputation, ça évolue suivant les époques.
Je me souviens que mon grand-père me racontait qu’il se bagarrait, « étant jeune ». Comme quoi parfois les autres garçons de son village l’insultaient. Lui, ses cousins ou d’autres enfants des Italiens qui habitaient là depuis 30 ans. Ils travaillaient à l’usine de tuiles ou dans les champs près d’Aramon, dans le Gard. On les appelait les « macaronis », rapports à ces trucs qu’ils mangeaient plein de sauce grasse et d’huile. On disait que c'était dégoûtant, à l'époque... En Occitan, on les appelait aussi les « babis », ces crapauds des mares insalubres qui passent leur temps à brailler. Je revois encore mon grand-père s’agiter sur sa chaise quand il se souvenait de ces mots : « babi », « macaroni ». On n’appréciait pas trop qu’ils tournent autour des Françaises, les babis…
Pourtant, des Italiens qui bougent, c’est pas tout neuf ! Même bien avant qu’ils s’appellent Italiens, ils bougeaient. On en trouve à toutes les époques, dans beaucoup de ports méditerranéens. Les Piémontais, les Lombards, les Toscans, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, fuyaient le nord de l'Italie. Mais c'était pas face à un virus. C'était la misère qui galopait et remontait les vallées depuis la Plaine du Po, centre industriel naissant du pays. Les usines dévoraient la laine. Le tissage ne complétait plus les revenus dans les villages de montagne. Il y a bien longtemps, au village, qu’on n’a pas vu un colporteur emporter des bobines de fil vers la vallée.
Alors, on a commencé à descendre à la ville. Au début pour quelques jours. Puis quand les villes furent pleines de gens descendus de leur montagne pour y trouver du travail, ben, du travail, il en manquait à nouveau. Alors sans travail, on allait plus loin. Pour plus longtemps. Jusqu'à la ville d'après. Mais comme dans la ville d'après, y'avait déjà plus de boulot, on allait plus loin. Puis pareil à la ville suivante. Puis plus loin. Puis plus loin. Et comme ça, de loin en loin, jusqu'en France. Mais... C'était pareil en France. Depuis longtemps. Et, en cette fin de XIXe, c'était "la crise" en France. Dans toute l’Europe d’ailleurs. Ça fait du chômage une crise. Et le chômage, pour qui achète le travail des autres, c’est une véritable aubaine ! C’était les soldes pour les acheteurs de travail, dans une Europe pleine d’États-nations en concurrence permanente. L'économie de la presse était en pleine expansion aussi. Un modèle économique qui se nourrit du moindre événement pour écouler du papier. Alors, le malheur, la misère, la détestation d'un tel ou d'un tel, et surtout de ceux de l'autre côté de la montagne, de la vallée, du fleuve, de la frontière... Peu importe ! C'est délectable parce que ça écoule de la feuille de chou.
Mais il existait une terre bénie : les Salins d'Aigues-Mortes ! Le sel. Quel dont du ciel ! Il a protégé nos vignes, à nous autres, Aigues-Mortais, alors que le phyloxéra renvoyait tous les vignerons d’Europe à l’Âge de Pierre. On était les seuls à pouvoir sortir des litres de rouquin, alors, on s'est engraissé. Et puis, on en fait bon commerce du sel. Pour la table, la chimie, naissante elle-aussi. Mais faut le sortir de l’eau. Et ces nuées de sauterelles « étrangères », venus d’au-delà les remparts construit par le bon roi « Saint » Louis, ne sont que tolérées, ici ! Tolérées parce qu’elles sont nécessaires pour extraire l’or blanc de la mer. Français, Italiens, vagabonds, qu’importe. Mais ces travailleurs ne sont pas d’ici. Chaque année, elles viennent traîner dans nos rues, ces vermines !
Aux Salins donc, au prix d’un effort harassant, d’une peine sous-payée en plein cagnard, une douzaine d’heures par jour, des moustiques qui mordent au sang, presque sans eau potable, on pouvait se faire un pécule en quelques semaines. Alors on venait arracher des grandes mottes de sel en Camargue. C’était pas payé bien cher la livre, mais fallait bien nourrir ceux restés au pays. Même obligation, qu’on soit Français ou Italien. Que la maison s’appelle Piémont, Toscane, Lozère ou Ardèche, Alpes ou Cévennes. Ou qu’on n’ait pas de maison d’ailleurs... Eh, tout n’est pas si facile ! Faut bien gagner sa vie.
Mais celui qui achète le travail des autres ne veut pas le payer cher, ce travail. Le profit, ça doit profiter. Eh, tout n’est pas si facile ! Faut bien garder son statut ! Alors on choisit le migrant italien. On vante sa robustesse, son endurance. Un vrai cheval de course ! Plutôt de trait en fait. On vante sa docilité aussi. Et pour pas cher en plus. Comme s’il avait le choix, le bougre. Regardez comme il est beau en plus. Rentrez vos filles, les gars ! Et faut dire ça devant tout le monde, de sorte que chacun sache à quelle sauce il va être mangé s’il ne travaille pas assez dur. La concurrence, c’est parfait ! Ça fait peur, ça empêche de penser et ça divise. Et on comble les effectifs avec des trimards. Ces vagabonds peuplent les routes d’Europe. C’est pas top, mais ça fait l‘affaire. Et au passage, « dumping » sur les salaires français. L’argent appelle l’argent, c’est ça qu’on dit ? Comme si c’était une loi « naturelle ». Une règle tombée du ciel, indépassable. Comme si…
Alors, le gars descendu des montagnes françaises, il commence à regarder le babi, la « vermine » étrangère, avec les yeux de Juda. Bouffeur de macaronis, foutu voleur de poules, christo fanatisé, anarchiste ou rouge fauteur de troubles, bandit, voyou, voleur, tueur. Et séducteur par dessus tout ! Ils viennent jusque dans nos bras violer nos filles et nos compagnes. Sauvages décivilisés ! Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage.
On nourrit sa haine... Lentement... Plutôt que de cesser le travail, sans quoi la récolte ne se fait pas. Plutôt que de cesser le travail, pour que le macaroni touche enfin pareil que le Français puisqu'il fait le même boulot. Plutôt que de cesser le travail, sans quoi tout le monde va être payé moins cher et on va tous y perdre. Plutôt que de cesser le travail alors que le seul qui s'y retrouve, au final, qui en récolte les fruits, c'est celui qui veut toujours payer moins pour une récolte qu'il ne fait pas. Et puis, un autre ouvrier pourrait le prendre ce travail, si on s’insurge. On a peur ! On le sait nous, que ceux qui achètent le travail n’aiment pas ceux qui réfléchissent à combien il vaut. Des dociles, des serviles, c’est ce qu’ils préfèrent. Des gens « loyaux », comme ils aiment dirent, pour faire croire que c’est valeureux de devoir baisser la tête…
Je ne suis pas docile, moi ! C’est un cri de colère qui exulte. Je ne suis pas servile comme ces foutus macaronis, qui nous tirent le sel sous le nez ! Je suis un homme, un vrai ! S’ils sont plus durs à la tâche, nous verrons ce qu’ils valent à la nage. De l’autre côté d’un canon ou d’un bâton…
Et un jour plus dur, plus chaud, plus tendu que les autres, une bagarre éclate… C’est dingue comme un marais salé, sec, sans plus grande verdure que la salicorne rase et quelques roseaux, peut s’embraser si vite. La bête a envahi nos terres et sème la discorde. Voilà l’ours !! La chasse est ouverte !
L'eau que l’on trouve dans les tables salantes, on la fait rentrer par des petits canaux d'irrigation qui la charrient depuis la mer. On les ouvre ou on les ferme pour réguler la hauteur d'eau. Avec le Mistral, la Tramontane, le soleil chaud et sec de l’été et la forte teneur en sel de la Méditerranée, on voit bientôt des nappes blanches cristalliser sur les bordures des tables rouges. Vous savez pourquoi l’eau des salines est rouge ? C’est simple, il y a beaucoup de sel. Des algues rouges se repaissent du sel et se multiplient. Plus la hauteur d’eau diminue, plus le sel et les algues se concentrent et plus l’eau devient rouge. A la vue de la couleur des tables salantes en été, rouge vif, on comprend que c’est de l’or qui décante. Les algues sont mangées par des crevettes qui vont nourrir ces grands oiseaux majestueux qui font la fierté de la Camargue. Des Flamands, qu’on les appelle. Encore des étrangers. Ils deviennent roses quand ils mangent les crevettes chargées d’algues et de sel.
A l'époque, pour noyer des migrants dans la Méditerranée, fallait leur tenir la tête sous l'eau des marais. Voyez comme la hauteur d’eau, c’est important. Tant pour la cristallisation du sel que pour la noyade des hommes. Mais maintenant, plus besoin de se salir. "Sans les mains !", comme dirait l'autre. Que ce soit pour le sel ou pour la noyade, tout est fait à distance maintenant. Pour le sel, les machines ont remplacé les équipes d'ouvriers. Pour le reste, on laisse faire la Méditerranée.
Vous connaissez le bruit que fait la surface de l'eau salée quand quelqu’un s’y noie ? Avant, on savait...
Celso Kouzmenko.