FAIRE SOCIÉTÉ : LES HÔTES DU TRÈS GRAND HÔTEL

Atelier ouvert du Très Grand Hôtel, contre-centre d'hébergement pour Paris et au delà. Etude n°1 – dessins : Maëlle Berthoumieu.

1. Imaginer le Très Grand Hôtel comme une forme architecturale et urbaine d'amplification de nos élans.

En tout premier lieu, il nous faudrait savoir faire la liste précise, nourrie, argumentée, toujours actualisée, de tout ce qui menace nos actes d'hospitalité épars.

Nous savons bien décrire les lois qui criminalisent (notamment la loi L- 622-1 du Code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, cassée en partie par la décision n° 2018-818/718 du Conseil constitutionnel du 6 juillet 2018), les manœuvres policières qui cassent (sur décision préfectorale comme municipale à Paris, on intimide, contrôle, violente, expulse, éloigne, comme si la République voyait en l'accueil une mise en péril alors qu'elle devrait y voir une preuve reconduite, manifeste, de ce qui la tient vivante), les dispositifs urbains qui, prétendant nettoyer et libérer, salissent et défigurent la cité (les kilomètres de barrières, plots, cailloux, jeux et jardins factices, qui saturent les espaces du nord de Paris depuis 2015 comme si faire fuir ne serait-ce qu'un seul homme pouvait s'entendre comme politique de la ville), la bêtise profonde qui, télévisée, fait passer la violence pour une option raisonnable (accueillir serait anéantir nos identités, insulter nos ancêtres et nos enfants, ressassent les théoriciens à audience du « grand remplacement »).

Nous ne savons pas bien décrire combien et comment nombre de nos prises de positions militantes, tribunes indignées, paroles publiques et posts sur réseaux sociaux assomment et démobilisent, jetant le discrédit sur l'accueil dont nous sommes pourtant des artisans. Une liste de nos évidences qu'il nous faudrait constamment discuter pour que jamais elles ne s'imposent comme évidences est à tenir, sans cesse. Dont voici une tentative, non exhaustive : l'acte d'hospitalité « pallie à » l'Etat, il n'est que politique par défaut, il ne devrait normalement pas avoir lieu, il déresponsabilise le responsable officiel de l'accueil qui ne peut être, laissons-nous croire, qu'affaire d'Etat ; l'acte d'hospitalité n'est qu'anecdote sympathique, pauvre geste mineur, insatisfaisant par nature, trop gentil alors que c'est de colère qu'il nous faut nous armer ; l'acte d'hospitalité aménage la misère, rend soutenable ce qui ne devrait l'être, étouffe le crime en adoucissant ses effets, enjolive la réalité profondément sombre (ce qu'il nous faut répéter sans relâche pense-t-on), empêche de faire retentir la plainte, joue contre son propre camp ; l'acte d'hospitalité est terriblement dissymétrique trop souvent, il porte atteinte en prétendant porter assistance, il est essentiellement colonialisme recyclé, si ce n'est charité resucée, il manque quasiment toujours à l'impératif sacro-saint de réciprocité, il est si plein d'écueils manifestes ou latents que le suspecter s'impose, que le célébrer indispose.

Suivant les expériences du PEROU à Calais, Paris, Arles, Avignon, Ris-Orangis, Grigny, Rome, et bien au-delà, nous faisons l'hypothèse d'une tout autre riposte à la violence qui gouverne : non par la déploration de tout ce qui casse, mais par l'intensification de tout ce qui bâtit. Faire le « Très Grand Hôtel » aujourd'hui, c'est d'abord reconnaître les puissances, les promesses, les avenirs possibles des gestes épars d'hébergement qui s'invente à Paris notamment. Faire le « Très Grand Hôtel » à Paris puis ailleurs, c'est inventer, en s'inspirant de ces gestes, des tactiques urbaines pour les faire s'intensifier, s'augmenter, se multiplier. Nous faisons l'hypothèse, pour sortir du marasme, pour creuser une brèche dans nos organisations mentales sans issue, d'une politique de l'affirmation de ce qui a lieu, de ce qui pourrait avoir lieu, de ce qui aura lieu.

 

2. Puissance des hôtes. Reconnaître une communauté politique d'avenir.

Il nous faut encore enquêter sur ce qui naît de et dans l'expérience de l'hébergement solidaire, sur ce que seuls les gestes d'accueil nourrissent, inventent, bâtissent, sur ce que les dispositifs d'urgence administrés ne sauraient faire advenir, sur ce que les opérations de gestion de crise anéantissent.

Que vaut d'être accueilli avec bienveillance chez quelqu'un ? Que vaut d'être accueilli au beau milieu de la ville, à deux pas des amis ? Que vaut le témoignage de la confiance d'un hébergeur, sans la moindre exigence en retour ? Que vaut l'expérience de trouver un lit, une chambre soigneusement aménagée, quelques objets posés là, juste pour soi ? Que vaut un simple signe de bienvenue, quelques premiers mots, un sourire répété ? Que vaut le témoignage d'une amitié nouvelle, inattendue, improbable, imprévue, sans condition ? Que vaut d'être accompagné, conseillé, informé, avec affection ? Que vaut un quotidien peuplé enfin par des gestes de considération ? Que vaut de témoigner de la joie que tout cela procure ?

Que vaut d’accueillir chez soi un inconnu venu de si loin ? Que vaut de passer outre l'appréhension ? Que vaut d'offrir à l'étranger un espace, des objets, des habits à soi, à ses parents, à ses enfants ? Que vaut dans sa propre vie de confier, un seul jour comme cent, son canapé, sa chambre, son appartement, sans attendre le moindre geste de réciprocité ? Que vaut de rencontrer autour de chez soi d'autres hébergeurs, de faire communauté de nos simples gestes noués ? Que vaut un réseau de nouvelles alliances dans le quartier, de nouvelles amitiés politiques de palier ? Que vaut d'apprendre les rudiments d'une autre langue, d'arpenter les gouffres d'une histoire inouïe, de recevoir un signe de gratitude malgré tout ? Que vaut de témoigner de la joie que tout cela procure ?

 

3. Fragilités des hôtes. Un Très Grand Hôtel pour aider les aidants.

Il nous faut décrire mieux, dans le détail des expériences éparses, les difficultés, les fatigues, les erreurs, les problèmes, les écueils, les douleurs, les angoisses, les abandons. Il nous faut comprendre mieux pourquoi il ou elle a renoncé à accueillir. Il nous faut comprendre mieux pourquoi il ou elle n'a encore jamais osé accueillir. Il nous faut comprendre mieux ce que il ou elle pourrait apporter de soutien, de service, d'accompagnement, d'aide aux aidants, sans accueillir pour autant. Il nous faut comprendre ce qui fait encore défaut, ce qui manque, ce qui n'a pas lieu, et que pourtant nous saurions susciter, créer, inventer.

Sommes nous définitivement esseulés ? Que gagnerions-nous à voir et savoir combien nous sommes nombreux dans le quartier à accueillir, à avoir accueilli, à vouloir accueillir, à vouloir aider celles et ceux qui accueillent ? Que gagnerions-nous à voir constituée sur un seul document (un atlas des mobilisations, un paysage de nos constructions) la liste des lieux, des structures, des associations, des professionnels, des groupes informels, susceptibles d'équiper et d'outiller les mobilisations ?

Sommes-nous définitivement démunis, incompétents, inaptes au droit, à la psychologie, à l'accompagnement social ? Que gagnerions-nous à rassembler dans le quartier nos ressources multiples, à mettre en commun nos questions et nos réponses conquises par l'expérience, à tenir à jour une liste des voisins professionnels ou amateurs se déclarant disponibles pour de grandes ou petites aides, à créer en bas de chez nous une permanence sanitaire, sociale, juridique ?

Sommes-nous définitivement épuisés, à bout de bras, écoeurés par l'épreuve ? Que gagnerions-nous à mutualiser dans le quartier nos disponibilités, à ouvrir nos chambres un temps pour libérer celle des voisins, à mettre en commun l'histoire de nos victoires quotidiennes, à se les échanger tous les quatre matins, à créer juste en bas de chez nous un lieu pour qu'école libre et constante des langues s'y installe ?

Sommes-nous définitivement inconséquents, auteurs de soins palliatifs plus que de soins intensifs, acteurs politiques à la petite semaine ? Que gagnerions-nous à affirmer haut et fort ce que nous bâtissons au quotidien, à déclarer sur place publique tout ce que nous mettons en œuvre comme autant d'actes de civilisations, à faire apparaître notre constellation comme un territoire d'avant-garde, à transmettre à Rome, Athènes, Barcelone, Hambourg ce que nous bâtissons afin que d'autres s'emparent de cette certitude, que nous aurons conquise, qu'il est pensable et possible de bâtir encore ?

 

Voici autant de questions auxquelles hébergeurs et hébergés en tout premier lieu ont des réponses, qu'il nous faut recueillir, qu'il nous fait rassembler, qu'il nous faut discuter et travailler ensemble. Les commentaires sont ci-dessous ouverts à tous les vents, contraires y compris bien sûr. Pour celles et ceux qui souhaitent s'impliquer plus encore, vous pouvez nous écrire ici : contact@perou-paris.org

 

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À la semaine prochaine pour l'étude n° 2 sur les chambres du Très Grand Hôtel, sur l'art et la manière de transformer les espaces alentours, de mobiliser la vacance sous toutes ses formes, d'inscrire l'accueil dans l'épaisseur même du territoire.

 

 

 

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