Ladite «crise des migrants» est une crise de l'imagination

Plus de 400 personnes ont été évacuées mardi 4 février du dernier campement de migrants au Nord-Est de Paris, une semaine après celui de la Porte d’Aubervilliers. C'est un nouveau signe de la mascarade que nous entretenons autour de la « crise migratoire », nous aveuglant nous-mêmes sur sa signification, refusant d’y voir l’esquisse d’un avenir qu’il nous faut dessiner en commun.

« Paris, Porte d'Aubervilliers, 28 janvier, 5 heures du matin, un nouveau camp de migrants évacué ». Le journaliste fait semblant de transmettre des informations nouvelles sur les opérations en cours et de trouver un sens inédit aux communiqués municipaux et préfectoraux du jour. Il prend la peine d'interroger le devenir des personnes, de l'espace, des politiques publiques en la matière, comme si demeurait à leurs endroits un brin de mystère. Il cultive une certaine candeur qui lui vaudra probablement d'être remobilisé lors de la prochaine évacuation pour répondre à la croyance, s'il en reste, que quelque chose de sensé peut advenir d'un tel tumulte. Parce que tous autant que nous sommes, services municipaux comme préfectoraux, exaspérés comme indignés, pro comme anti, savons que la répétition des mêmes mesures, des mêmes gestes, des mêmes paroles garantit que rien ne va changer, que tout va s'aggraver. Nous savons que dans quelques jours « un nouveau camp de migrants » se réinstallera un peu plus loin, se dégradera un peu plus rapidement, fera l'objet de notre colère un peu plus profonde, sera le théâtre d'une opération d'évacuation plus impressionnante encore.

Chacun porte son masque : aux forces de l'ordre un tissu blanc sur le visage assurant que le péril est imminent et que malmener des personnes terriblement fatiguées au petit matin est bien nécessaire ; aux acteurs publics, Maire de Paris et Préfet d'Île-de-France au premier chef, la récitation en boucle des mots « indigne », « insupportable », « humanitaire », « abri » comme autant de preuves tautologiques du caractère raisonnable de l'intervention d'envergure qu'ils supervisent affublés d'un gilet fluorescent pour signifier la crise ; aux militants, sur les réseaux sociaux, le concert bruyant des cris d'orfraie attestant que tous sont des salauds car, débite-t-on, les solutions définitives existent et ne manque que la volonté qu'un racisme indécrottable anéantit. Tout s'entretient et tous s'entretiennent : ne cessant d'arguer du cynisme des énoncés d'en face, chacun se convainc de l'incontestabilité des siens, les répétant indéfiniment sans que la détresse des personnes réfugiées en bordure de périphérique ne s'en trouve allégée. Alors voyons-nous se multiplier chez tous les acteurs de cette dramaturgie les symptômes d'une dépression similaire à celle des Shadoks qui pompent et pompent et pompent, parfaitement conscients que ce faisant rien ne saurait advenir de mieux, mais supputant qu'arrêter de pomper pourrait engendrer pire encore. Des êtres humains se présentent à nous dans le dénuement que l'on sait, et nous répondons collectivement par une mascarade, par un écran d'actes et de mots inconséquents. Tout est fait pour ne pas nous retrouver à la hauteur de la situation, et travailler alors à répondre à ce qu'elle nous annonce.

Il nous faudrait d'abord entendre que, contrairement à ce que racontent les chiffres, c'est bien davantage que 1 400 personnes migrantes qui sont présentes ce mardi 28 janvier à 5 heures du matin Porte d'Aubervilliers. La réalité que nous nous efforçons collectivement de ne pas voir, c'est-à-dire le problème qui nous regarde Porte d'Aubervilliers, c'est le fait que ces personnes migrantes sont innombrables. Ce camp ne fait qu'un avec ceux de Vintimille, Calais, Lesbos ou Palerme, comme avec ceux qui se reconstruiront demain au centuple ici-même et bien au-delà. Ce camp est constitué de la matière même des bouleversements du 21e siècle et s'expose à nous comme une position avancée sur un futur caractérisé par des mouvements migratoires inimaginables. Continuant de le décrire comme une avarie contrôlable, soluble, dissolvable, nous maintenons à distance ce qu'il nous enseigne des mondes à venir et nous nous épargnons ainsi de faire exploser nos certitudes, et de faire alors tomber les masques. Par tous les moyens nous rabâchons notre cécité, campés sur nos rapports de force qui s'avèrent des rapports de farce. Ainsi, tribunes, invectives ou harangues martèlent régulièrement que les migrants ne sont pas si nombreux qu'on le prétend et qu'il est donc fort aisé d’accueillir pour peu qu'on le veuille. L'énoncé est scabreux en cela qu'il assimile les personnes à des éléments potentiellement toxiques dont le taux resterait heureusement bas, mais il est devenu nécessaire à nos controverses ressassées : s'en tenant au fait mathématique et non historique, nous le répétons pour nous persuader que tout pourrait rentrer dans l'ordre. À la force de cette cécité bien orchestrée, nous pouvons alors prétendre qu'il suffit d'appliquer des droits sur une réalité contenue, des quotas sur des foules que nos outils de gestion sauront administrer, une science mathématique sans inconnue pour la création raisonnée de places en plus pour les corps décomptés. Ce refus de voir ce qui vient gouverne tout autant les tenants de ladite prise en charge que les tenants du refus de celle-ci : aveugles à l'innombrable et l'incertain qui se présentent, les uns comme les autres croient et font croire que cela peut se régler par une disparition. Notre détermination à ne pas entendre est immense, et formidablement partagée.

Nous demeurons collectivement tétanisés par cette annonce que nous fait le camp de la Porte d'Aubervilliers comme tous les autres car nous ne savons pas la recevoir autrement que comme l'annonce d'une catastrophe. Entendre l'innombrable qui se présente à nous c'est effectivement voir nos outils de pensée et d'action tomber en ruine : le droit positif est exsangue, la production d'espaces modulaires ou temporaires risible, l'opération de mise à l'abri au petit matin indécente. Alors étouffons-nous la réalité, suivant les Shadoks toujours : « S'il n'y a pas de solution, c'est qu'il n'y a pas de problème ». Seule une extrême-droite entend et formule ce qui se présente, et ne cesse d'en rendre compte dans les termes d'un désastre exigeant le déploiement d'une violence démultipliée, renonçant aux mondes qui viennent et prenant le parti de la mort, comme s'il s'agissait d'une option. Entendre ce qui s'annonce tout en prenant le parti de la vie, tel est l'enjeu contemporain qui exige de nous de décrire la part désirable de ces futurs qui insistent, et d'inventer les outils de pensée et d'action pour la suivre et la construire.

Beaucoup est évidemment à bâtir dans ce paysage politique en ruines, mais des fertilités sont manifestes à qui porte une attention renouvelée à ce qui a lieu, à ce qui fait lieu. Dans les bidonvilles de l'Essonne, d'Arles, ou de Calais où avec le PEROU nous avons œuvré, nous n'avons cessé de le constater et de tenter de le faire savoir : l'indigne du camp, c'est sa dégradation en lieu invivable alors qu'il s'est ouvert par un acte de construction d'un lieu de vie qui appelait des gestes de ménagement, d'accompagnement, de bienveillance ; l'insupportable de la situation de celles et ceux qui cherchent refuge parmi nous, c'est ce qu'engendrent nos violences et mascarades articulées, alors que ces personnes se sont avancées jusqu'ici pleines de rêves colossaux et de désirs inouïs qui appelaient des mouvements de reconnaissance et de célébration. Voilà ce qu'il nous faut entendre : que ce sont d'innombrables sujets et mondes qui se présentent, non des corps-rebuts déferlants. Alors, à toute politique de gestion de crise par le droit, le parcours, le placement, le déplacement, la prise en charge, ou l'architecture d'urgence, il nous faut opposer ce que tracent d'ores et déjà les actes d'hospitalité démultipliés qui, reconnaissant des sujets sans compter, énoncent les termes fondamentaux d'une politique de l'amitié. Cette politique s'écrit aujourd'hui à bas bruit, et nous ne savons pas encore la décrire et l'imaginer comme programme d'une politique commune possible. Parce qu'elle réfute la partition des responsabilités telle que dressée dans nos controverses ressassées : dans l'acte d'hospitalité s'invente un abri relationnel qu'aucune puissance publique ne saurait administrer et s'esquisse alors un programme à hauteur de citoyennes et citoyens qui, de facto, s'avèrent aux responsabilités. Parce qu'elle récuse notre passion des grandes manœuvres définitives : dans l'acte d'hospitalité s'affirment des langues, des gestes, des lieux toujours en devenir, esquissant des politiques de proximité créatrices que tous les dispositifs de prise en charge ne cessent et cesseront de casser. Partout en France et bien au-delà, tout autour de la Méditerranée, des citoyennes et citoyens vont à la rencontre de l'innombrable et, l’accueillant, bâtissent des politiques d'avenir d'où s'élancent des histoires, des lieux, des langues, de la vitalité à n'en plus finir. Il nous faut considérer comme un bien commun crucial et réjouissant ce qui s'affirme dans ces mouvements, il nous faut en saisir la dimension pionnière. Il nous faut consigner précisément tous les savoirs et savoir-faire constitués par celles et ceux qui œuvrent ainsi au quotidien par le soin, l'hébergement, l'écoute, l'attention, l'accompagnement, c'est à dire par l'affirmation, en actes, qu'aucune de ces vies plurielles et innombrables ne vaut moins qu'une autre. Ainsi reconnaîtrons-nous enfin que ces concitoyens n'agissent pas par défaut de véritable politique, mais qu'ils font véritablement de la politique.

Il n'y aura donc pas de politique d'hospitalité sans la reconnaissance de la puissance et de la portée des mouvements de solidarité qui s'inventent depuis quelques années sur les chemins migratoires en Afrique et en Europe. Il n'y aura pas de politique de mise à l'abri comme on dit, sans la compréhension que ce sont les actes d'hospitalité s'affirmant au quotidien qui font abri et recèlent tout le vocabulaire et les plans des politiques à venir. Voilà qui exige que nous reprenions le travail et que, à la force d'une imagination décuplée nourrie des bruissements des temps présents, nous formulions et dessinions ce à quoi pourraient ressembler une place, un quartier, un territoire, une ville, un pays, un continent, et des mers désirables, transformés par nos constructions communes. Il nous faut enquêter à nouveaux frais, avec la plus grande des attentions, sur la joie qui retentit chaque fois qu'un geste fait d'un étranger un hôte. Il nous faut décrire cette joie bâtisseuse, la sortir du silence dans lequel elle demeure prostrée faute de reconnaissance, faute de considération, et la traduire enfin comme matrice de politiques à venir. C'est précisément ce à quoi nous nous employons aujourd'hui encore avec le PEROU et des amis tout autour de la Méditerranée en réunissant les pièces nécessaires au dossier d'inscription, par l'UNESCO, de l'acte d'hospitalité au Patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Ainsi travaillons-nous à décrire ce qui a lieu, ce qui fait lieu, ce qui pourrait avoir lieu et à énoncer ce faisant les termes d'une politique d'hospitalité commune, pensable et possible. Ainsi travaillons-nous à reconnaître les puissances des temps présents et à imaginer, à partir de celles-ci, des futurs désirables et nécessaires, nécessaires parce que désirables. Ainsi travaillons-nous en contre-feu des politiques d'aggravation de la situation qui prévalent encore aujourd'hui, ne répondant pas mais contribuant à ladite « crise des migrants », qui s'avère une crise de l'imagination.

 

Ce texte, écrit par Sébastien Thiéry, coordinateur des actions du PEROU, a d'abord été publié le 5 février sur AOC. 

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