COHABITER : LES CHAMBRES DU TRÈS GRAND HÔTEL

Atelier ouvert du Très Grand Hôtel, contre-centre d'hébergement pour Paris et au delà. Etude n°2 – dessins : Maëlle Berthoumieu.

1. Conspirer. 

Nous ne manquons pas de dispositifs de prise en charge, de leur appareillage comme de leur vocabulaire détraqué. Nous savons ce que la « prise en charge » peut induire de violence en dégradant de facto les personnes au rang de corps pesants, de fardeaux à gérer. Nous entendons alors dans son programme la conséquence d'un effort consenti par la collectivité, d'un « devoir d'accueillir », comme si faire l'hospitalité pouvait coûter. Nous ne bâtirons rien sans envisager l'hospitalité comme un horizon de désir, non comme une lourde peine à s'infliger par temps de malheur. Nous ne bâtirons rien sans la conscience vive que c'est de joie explosive et de constructions pour les générations à venir dont il est question.

Nous ne manquons pas de dispositifs de gestion de crise, d'opérations d'urgence désignant le migrant comme sujet brûlant à évacuer, comme catastrophe imminente, comme problème à placer et déplacer au loin, comme danger pour lui-même à contenir en conteneur sans décor, comme inhabitant destiné à l'inhabitable modulaire, temporaire, transitoire, jamais inscrit dans la ville comme l'une de ses vitales composantes. Nous ne bâtirons rien sans l'intime conviction que faire d'un étranger un hôte constitue l'épaisseur même des villes à venir. Nous ne bâtirons rien sans concevoir enfin le lieu de l'accueil comme co-habitation magnifique et crucial pour la collectivité tout entière, sans reconnaitre l'hospitalité qui a lieu aujourd'hui en Europe comme mouvement de conspiration, comme un art d'avant garde de respirer ensemble. 

 

2. Nouer. 

Bâtir le Très Grand Hôtel à Paris comme ailleurs, c'est partir d'un territoire de gestes existants, fragiles et puissants tout autant, c'est reconnaître le vif, le vital, le vivace dans les rapprochements qui se dessinent, c'est mesurer la portée de gestes d'hébergement qui s'inventent, c'est saisir la portée de l'hospitalité civile qui s'affirme depuis 2015, individuelle ou associative, organisée ou spontanée, malgré la violence, l'intimidation, la criminalisation. Bâtir le Très Grand Hôtel à Paris comme ailleurs, c'est construire en contre-feu un contre-centre d'hébergement comme on cultive et jardine, comme on épaule et augmente de proche en proche, comme on célèbre et fait retentir. Ici et maintenant, la ville regorge d'espace et de soins existants déjà pour certains, potentiels pour tant d'autres. Il est temps de les rendre manifestes.

Autour de la Cour du Maroc, lieu de distribution quotidienne de petits déjeuners dans le 19e arrondissement, c'est un canapé, c'est un lit, c'est une chambre, l'espace de quelques jours parfois, ou bien davantage, chez Nicole, chez Alain et Catherine. C'est un appartement entier, chez Lise, l'espace de quelques mois. C'est le logement de bien d'autres amis chez qui vivent aujourd'hui Aliou, Ahmed, Salim. C'est l'étendue magnifique qu'il nous faut reconnaître, qu'il nous faut représenter sur la carte de notre territoire commun, qu'il nous faut décrire et écrire contre la fable du grand vide et de la fin de tout. C'est un espace dense et discontinu à dessiner, c'est une constellation à intensité variable mais durable dont il faut décrire minutieusement le mouvement comme la permanence : telle chambre est disponible telle semaine, tel appartement tel mois, tel canapé tel jour. C'est un bâtiment fragmenté mais articulé, solide de ses liaisons, pluriel et unique. C'est un bâtiment clandestin nécessitant des aménagements encore, de l'ameublement, du confort bien davantage. Et une reconnaissance manifeste comme « haut-lieu » de la ville, comme l'un de ses plus précieux patrimoines. 

Prêter main forte, équiper, maintenir, tels sont les enjeux d'une permanence architecturale dédiée au Très Grand Hôtel de Paris à instaurer avec les étudiants des six écoles d'architectures alentour et des écoles d'arts et de design plus nombreuses encore, avec les ateliers voisins, avec les artisans et bricoleurs du coin, avec les services municipaux et les réserves de matériaux dont ils disposent. C'est un bâtiment-milieu, tissé dans la ville, palpitant de toutes ses articulations, nourri des ressources alentours, publiques, privées, associatives, individuelles, qu'il faut lister scrupuleusement. C'est la force d'une cartographie en temps réel à élaborer, à actualiser, à tenir, à faire vivre. 

 

3. Elargir. 

Bâtir le Très Grand Hôtel à Paris comme ailleurs, c'est faire un pas de plus, à côté de l'existant, au-delà de ce qui a lieu aujourd'hui, vers ce qui doit avoir lieu demain. C'est, en portant haut le témoignage de ce qui s'invente ici-même, éveiller un nouveau geste chez le voisin d'Aimée, retraitée de 90 ans, dans l'immeuble de Marc ou dans la rue d'en face, au sein du théâtre du quartier ou de l'entreprise donnant sur la place. C'est contribuer un peu davantage à la transmission des savoirs et savoir-faire, c'est, en s'appuyant sur l'expertise des associations créées à Paris depuis 5 ans pour la plupart, faire proliférer l'expérience de proche en proche, de la main à la main. C'est non trouver des vides à occuper, mes des lieux à co-habiter, à ménager dans l'épaisseur urbaine : une chambre d'amis encore, un lit chez la personne âgée de l'étage du dessus, un espace dans la boutique au rez-de-chaussée inoccupée la nuit sur lequel nous pouvons tous veiller. Et ne cesser d'affirmer que sont non les murs qui rendent l'accueil respirable, mais les relations qui se bâtissent entre eux.

Et davantage encore, à peine plus loin de la Cour du Maroc, dans la perpendiculaire et la parallèle, c'est un bon nombre de logements vides parmi les 150 000 que compte Paris intra-muros, c'est la dizaine de logements équipés parmi les 20 000 disparus ces 5 dernières années dans la location touristique. Tout autour, ce sont des logements voisins disponibles où tu peux te rendre pour y installer un « invité » des Petits déjeuners solidaires, où il peut apporter un surplus de courses, où elle peut déposer du linge, où nous pouvons simplement passer pour échanger un mot. C'est la vacance de proximité, à relier dans le milieu, à inscrire entre nous, à mobiliser par la puissance publique comme l'y autorise l'ordonnance de 1945 dite « de réquisition » encadrant la mise à disposition et prévoyant même une rémunération du propriétaire, et non une quelconque expropriation comme le laisse entendre la légende. C'est le dernier étage dans l'immeuble d'à côté, c'est la dent creuse à côté de chez elle, ce sont le loges du théâtre où nous étions hier soir, c'est la boutique abandonnée au rez-de-chaussée, ce sont les combles de la Mairie d'arrondissement à aménager à la force d'un travail architectural d'acupuncture dont le coût ne sera évidemment jamais de 10 millions d'euros, comme ce fut le cas pour le très temporaire Centre de premier accueil de la Chapelle, dit « la bulle ». C'est un investissement pour la ville entière dont les pratiques d'hébergement ne constituent pas son revers, sa part sombre et triste, mais sa preuve éclatante, son devenir monde. C'est une histoire en actes, de la hauteur d'un patrimoine mondial, faisant de l'étranger non un corps en trop, mais un habitant de plus, un cohabitant de mieux. 

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