LETTRES AUX HABITANTS DU SQUAT SPIN TIME À ROME

Le 9 juillet s'ouvre l'exposition des pensionnaires de la Villa Médicis. Sébastien Thiéry, coordinateur du PEROU, y présente une plaque à installer en fin d'exposition sur le bâtiment du squat Spin Time ainsi qu'une lettre à ses habitants traduite en arabe et en italien. Où il est question de reconnaître ce qui a lieu dans le squat comme l'un des chefs d'oeuvre de Rome en ce 21e siècle.

Mes amies et amis de Spin Time,

 

Je vous écris de l'Académie de France à Rome où, vous le savez, je suis aujourd'hui pensionnaire. Vous savez aussi que cette institution a été créée afin que des artistes viennent s'inspirer des chefs d'œuvre qui peuplent la ville alentour. Au 17e siècle sur le Gioanicolo et depuis le 19e siècle à la Villa Médicis, l'Académie est un lieu à partir duquel on porte un regard ébloui sur Rome. C'est un lieu donnant sur la ville éternelle et offrant à ses résidents la possibilité d'étudier et de copier tout ce que l'humanité a ici même créé de prodigieux. Le projet est civilisationnel. L'artiste pensionnaire à l'Académie de France à Rome contribue en effet à faire se perpétuer les savoirs et les savoir-faire les plus précieux de ce monde. Il est un passeur de ce à quoi tient l'humanité.

 

J'ai candidaté à l'Académie de France à Rome en 2019 alors que Matteo Salvini était au pouvoir en Italie et magnifiait les visions xénophobes que vous savez. La haine de l'autre n'est pas une création contemporaine, elle est même l'une des matrices de notre civilisation occidentale. Jean-Baptiste Colbert, fondateur de l'Académie de France à Rome en 1666, était alors Ministre de Louis XIV, ledit « Roi Soleil ». À ce poste, il fut aussi l'un des fondateurs du Code noir, ordonnance royale de 1685 légalisant les crimes de la traite négrière, de l'esclavage, d'un racisme dont nous mesurons aujourd'hui encore sur nombre de nos places, et dans bien des têtes, le profond enracinement. C'est aussi à partir de cette vision haineuse à l'endroit d'une prétendue sous-humanité noire, incertaine, barbare, que le projet royal et solaire de l'Académie est né, que l'amour de certains chefs d'œuvre plutôt que d'autres s'est instauré, que l'Occident s'est bâti comme la civilisation que nous connaissons.

Depuis le 17e siècle, en France et en Italie comme en Europe entière, nous avons écrit de très nombreuses lignes célébrant la fraternité, l'égalité des droits, la dignité de toutes et tous. Pourtant, nous avons été incapables de bâtir une civilisation rayonnante à partir de ces textes, parfois légaux, constitutionnels, voire supra-constitutionnels. Nous avons été incapables d'inscrire l'amitié politique, si manifeste dans bien des chapitres de notre histoire commune, au rang d'acte de civilisation et d'en faire alors la matrice des mondes présents comme à venir. C'est peut-être parce que nous avons été incapables de donner rang et valeur de culture à tout ce qui a résisté et résiste encore à la haine. C'est peut-être parce que nous avons été incapables de percevoir dans les gestes, dans les lieux, dans les langues de l'amitié politique, des chefs d'œuvre de notre humanité. Nos textes dits fondamentaux sont restés fragiles, mille fois contredits en haut-lieu, sous les applaudissements. Ils sont demeurés sans retentissement, pâles malgré toutes les majuscules, privés d'amour.

Si je suis venu à Rome en 2019 alors qu'étaient célébrées la violence et la haine, c'était en quête d'un tout autre chef d'œuvre qui se trouve ici même comme dans bien d'autres villes autour de la Méditerranée, qui se déploie clandestinement souvent de la main à la main, qui s'étend à bas bruit des bords du Tibre jusque sur la colline du Pincio, qui rayonne assurément à Spin Time et fait toute la richesse de ce palais qui est le vôtre : l'acte d'hospitalité. Celui-ci -compris comme l'art de faire d'un étranger un hôte, comme geste de reconnaissance d'un ami possible en tout inconnu qui se présente - nécessite de très précis savoirs et savoir-faire et une grande érudition en matière d'humanité. L'acte d'hospitalité fait en outre éclater entre des êtres humains une beauté jamais encore répertoriée comme telle. Cette beauté, je suis venu l'étudier, la décrire, la « relever » comme dirait l'anthropologue. Alors que Matteo Salvini faisait encore éclater cette haine profondément ancrée dans notre histoire, je suis venu à Rome pour travailler à décrire la joie qui a lieu et fait lieu à Spin Time, la puissance et la portée de ces gestes quotidiens d'accueil, de bienveillance, de soin, à l'endroit des personnes qui cherchent refuge parmi nous. L'acte d'hospitalité, je suis venu auprès de vous, avec vous, le répertorier comme un chef d'œuvre en vue de le faire inscrire par l'UNESCO au Patrimoine culturel immatériel de l'humanité.

 

La procédure de l'UNESCO sur laquelle je travaille depuis le mois de septembre à la Villa Médicis nécessite la production de ce qu'un artiste au 17e siècle devait sans doute patiemment recueillir déjà dans son atelier : des formes de description, sous divers angles, d'un chef d'œuvre. Le formulaire ICH-01 de l'UNESCO dédié à l'instruction pour la reconnaissance au Patrimoine mondial d'un élément immatériel implique en effet de rassembler des pièces décrivant précisément ce dernier par l'écrit, par l'image fixe, par l'image animée. Il s'agit de varier les échelles et les outils, de le décrire à partir de divers points de vue, de bien faire apparaître en quoi l'humanité peut tenir à lui, en quoi il fait tenir l'humanité présente et à venir.

Amies et amis de Spin Time, je vous propose que l'on travaille ici à Rome sur les images requises pour cette procédure : il nous faut « 10 photos récentes en haute définition » est-il précisé dans le chapitre 6.a du formulaire ICH-01. Je vous propose qu'avec le collectif Stalker et des amies et amis italiens, français, afghans, camerounais, et d'autres qui nous rejoindront peut-être en chemin, nous nous réunissions tous les jours, du 29 juin au 6 juillet, dans le Parco di Via Statilia où nous dresserons une tente sous laquelle nous veillerons à n'être jamais davantage que dix personnes. Je vous propose que sous cette tente nous ramenions chaque matin des images de lieux, de gestes, de personnes, de mouvements, d'objets, d'histoires, de relations qui portent à son incandescence selon nous l'expérience de l'hospitalité ayant lieu à Spin Time, mais aussi au delà, tout autour de la mer Méditerranée. Je vous propose qu'ensemble nous regardions ces images et réfléchissions à celles que nous souhaitons présenter à l'UNESCO ensemble, et que sous cette tente nous ouvrions ainsi une collection nourrie d'images qui nous seront confiées par des amis photographes de Rome mais aussi de Lesbos, de Calais, de Hambourg, de Briançon, de Lampedusa, et de bien au-delà. Je vous propose que ces images, nous en fassions des grands formats, que nous les collions sur des panneaux généreux, que nous les rendions manifestes dans ce parc attenant à Spin Time. Je vous propose que le 9 juillet, jour d'inauguration des travaux des pensionnaires de l'Académie de France à Rome, nous marchions avec ces images, en respectant les distances nécessaires, et ce tout droit pendant trois kilomètres jusqu'à la Villa Médicis pour les déposer à l'entrée de l'espace de l'exposition qui, cette année, a pour titre Dans le tourbillon du Tout-monde, Amicalement, quelques mots écrits à la main sur la première page d'un livre par le grand poète Édouard Glissant. Je vous propose que nous affirmions ensemble, par ce simple geste, que l'acte d'hospitalité est l'un des chefs d'œuvre de notre humanité et que cette civilisation de l'amitié est la seule viable en ces temps profondément bouleversés, irrespirables. Je vous propose qu'ensemble nous reprenions la marche à la fin de l'exposition, le 13 septembre, et qu'avec ces images et d'autres qu'entre-temps nous aurons réunies, nous nous dirigions vers la France, puis jusqu'au siège de l'UNESCO à Paris en 2021. Ici, avec d'autres collectifs, artistes, architectes, chercheurs, nous déposerons également des textes, des films, des documents, d'autres preuves manifestes de l'acte d'hospitalité compris comme pièce maîtresse de notre monde contemporain, comme chef d'œuvre à partir duquel envisager d'autres mondes à venir, désirables, respirables enfin.

Il s'agit donc de magnifier nos rapprochements pendant que d'autres magnifient la haine et d'opposer à cette civilisation de la violence, dont les chefs d'œuvre peuplent la plupart de nos espaces publics et musées, les visions d'une civilisation de l'amitié que nombre d'entre nous, à travers l'Europe, bâtissons tous les jours. Nous rapporterons enfin cette collection d'images manifestes à Spin Time et, sous l'égide de l'UNESCO je l'espère, nous reconnaîtrons ensemble ce lieu éblouissantque vous habitez depuis 2013 comme Musée en actes des actes d'hospitalité, comme l'un des palais les plus remarquables de la ville de Rome en ce 21e siècle.

 

 

À très bientôt,

Sébastien Thiéry, Villa Médicis, le 22 juin 2020.

 

PS : En raison de la situation sanitaire, le processus de travail ne s'est pas tout à fait déroulé comme décrit dans cette lettre du 22 juin. La première semaine de juillet, habitants du squat, membres des collectifs Stalker, Casetta Rossa, Spin Wide Shot se sont réunis à la Villa Médicis pour rencontrer à distance une trentaine de photographes européens et africains, et enregistrer ainsi les premières de la collection du "Musée en actes des actes d'hospitalité". Le 10 juillet, lendemain du vernissage de l'exposition à la Villa Médicis, une marche a été organisée entre l'Académie de France à Rome jusqu'à Spin Time avec 20 images tirées en grand format, parmi les images confiées par les photographes. Ces 20 images sont aujourd'hui exposées dans le squat tout l'été, et seront acheminées à Marseille en octobre pour un nouvel atelier et une nouvelle marche qui réunira notamment des habitants de Spin Time et le collectif Stalker. Cette lettre aux habitants du squat Spin Time est accrochée sur les murs de la Villa Mécidis ainsi que dans le squat Spin Time. 

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