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Billet de blog 22 mai 2020

FAIRE PLACE : LA RÉCEPTION DU TRÈS GRAND HÔTEL

Atelier ouvert du Très Grand Hôtel, contre-centre d'hébergement pour Paris et au delà. Etude n°3 – dessins : Maëlle Berthoumieu.

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1. Le Très Grand Hôtel comme architecture manifeste du beau milieu.

Les « chambres avec vous » du Très Grand Hôtel donnent sur la ville. L'hébergement solidaire du 19e arrondissement s'étend tout autour de cette Cour du Maroc où, inlassablement, riveraines et riverains du collectif Petits Déj Solidaires se réunissent le matin pour offrir à qui en a besoin un café, un thé, des viennoiseries. Ici l'on fait connaissance et l'on danse, ici l'on mange et l'on s'informe, ici l'on tisse une relation sur la base de laquelle s'épanouit l'hébergement compris comme geste d'amitié. La Cour du Maroc s'avère l'extension publique des chambres en constellation du Très Grand Hôtel, elle constitue le seuil admirable de chacune et de toutes, elle en manifeste la portée politique. La Cour du Maroc est la place publique à partir de laquelle s'envisage l'hébergement non comme mesure de placement, mais comme politique de rapprochement.

Les « chambres avec vous » du Très Grand Hôtel donnent sur le quartier. L'hébergement solidaire du 19e arrondissement se construit à partir d'une mobilisation intense et plurielle constituant le beau milieu de ce chantier vital. Depuis trois ans, le maillage se densifie : une dizaine de boulangeries, trois entreprises locales, plusieurs salles de cinéma, un théâtre, des centres commerciaux, des restaurants, des écoles municipales, nationales, internationales, des artistes du coin comme du lointain, des chercheurs à n'en plus finir, une bibliothèque municipale, une librairie, et bien davantage encore. La constellation des chambres éparses, temporaires pour la plupart, donne sur une permanence : un haut-lieu érigé à la main, indéboulonnable y compris durant toute la durée du confinement, une institution non répertoriée comme telle mais enraciné ici-même, dans l'épaisseur de la vie de la cité, coûte que coûte.

Les « chambres avec vous » du Très Grand Hôtel donnent sur un paysage. L'hébergement solidaire du 19e arrondissement prend notamment sa source dans un lieu précisément inspiré de multiples rapprochements. À deux pas des voies de chemin de fer de la Gare de l'Est, sur le seuil même de la ville qui a su prendre son essor avec, et non contre, l'arrivée d'étrangers. Sur une ancienne friche de la SNCF, en cette lisière où, dans les années 90, fêtes et chapiteaux ont marqué de l'empreinte de l'ivresse et de la joie le génie des lieux. Au cœur des « jardins d'Eole », sur l'une des esplanades de ce parc conçu par les paysagistes Michel Courajoud et Georges Descombes comme un monument vivant aux rapprochements, comme une invitation renouvelée à les cultiver. Auprès du Grand Parquet, annexe du Théâtre Paris Villette, architecture foraine de bal nomade tel qu'il en fleurissait des dizaines il y a quelques années encore dans les arrières-pays du Grand Est notamment. Sous les actes d'hospitalité, des écritures multiples, sédimentées, composent le contexte du Très Grand Hôtel. Cette architecture encore à venir est portée par ces écritures et ne doit cesser de les porter, de les magnifier, de les faire retentir.

2. La Réception du Très Grand Hôtel comme creuset de la cité.

La Réception du Très Grand hôtel consiste en l'intensification de la dimension publique de l'hébergement. La mise à l'abri s'oppose au débordement des corps dans la ville, et le centre d'hébergement n'en a que le nom, décentré qu'il est par les multiples distances qu'il organise ; le Très Grand Hôtel commence, au contraire, par célébrer ce qui au beau milieu de la ville est absolument décisif pour l'hébergement, à savoir le ressort des rencontres. La Réception est monument aux rencontres, enceinte de celles-ci. Un centre d'hébergement consiste en un dispositif architectural de distanciation sociale et physique : c'est par l'hébergement compris comme séparation de la ville que l'on est censé faire l'accueil. Le Très Grand Hôtel consiste tout au contraire en un haut-lieu de tous nos rapprochements possibles : c'est par l'hébergement compris comme relation que l'on fera accueil. Ainsi doit se dresser la Réception du Très Grand Hôtel inspirée des Petits déjeuners solidaires : comme place publique, comme architecture commune, comme palais des porosités. Ici les personnes migrantes trouvent réconfort et informations, gestes de reconnaissance et d'amitié, bienveillance et soin. Ici les citoyens solidaires trouvent soutiens et informations, expériences accumulées par d'autres riverains, conseils et outils pour héberger à leur tour.

La Réception du Très Grand Hôtel consiste en l'augmentation de la réalité urbaine de ce qui, dans le territoire alentour fait effectivement territoire. On ne peut répliquer en quelque dispositif spécialisé que ce soit la beauté de l'accueil qu'offre au quotidien la Bibliothèque municipale Vaclav Havel où, à deux pas de la Cour du Maroc, l'on lit et se repose, où l'on apprend les langues et joue. On ne sait générer par quelque mesure administrative que ce soit la pluralité des élans, des gestes, des langues, des engagements qui s'inventent au quotidien dans le réseau des commerçants, entreprises, simples individus qui composent l'écosystème des Petits déjeuners solidaires. On ne peut produire d'espace d'hébergement aussi soigné que ce que proposent alentour les riverains, l'espace d'un temps, dans l'intimité partagée de leur propre intérieur. La Réception, s'érigeant ici comme carrefour de tous les gestes, amplifie ce que la ville offre qu'aucun centre d'hébergement ne saurait offrir. Architecture manifeste, elle fait entendre enfin que l'hébergement est le creuset de la ville, non son envers. Ici-même on se reconnaît, on se retrouve, on échange de nouveau, on danse encore, on parle mille langues dont la sienne, on est reçu comme un roi.

La Réception du Très Grand Hôtel consiste en la célébration de ces histoires inscrites qui composent le génie de la Cour du Maroc. Elle est une architecture de l’accueil, elle vaut seuil et ne cesse d'affirmer dans toutes les langues possibles « bienvenue à toi qui que tu sois », comme devraient le clamer les halls de gare, les portes des villes, les façades de tous les bâtiments publics. Elle est une architecture vive, inspirée du Grand Parquet voisin, foraine et lumineuse, elle manifeste la joie qui retentit chaque fois qu'un geste fait d'un étranger un hôte. Elle est une architecture vivace, elle pousse au beau milieu d'un paysage conçu pour respirer avec le temps qui passe, imaginé pour resplendir des singularités de tous les êtres qui le traversent. Elle est une architecture dessinée comme une extension de la vie qui a lieu, des vies multiples qui font lieu. Elle est une architecture qui se dresse ici-même contre tout ce qui menace, violente, sépare et tue à petit feu, contre ces barrières notamment installées un jour de 2016, que pour les besoins du chantier nous déposerons et restituerons à la commune, les déclarant enfin caduques, ce qu'elle n'ont jamais cessé d'être.

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