PEROU
Hospitalité
Abonné·e de Mediapart

30 Billets

0 Édition

Billet de blog 24 mars 2021

Rien n'est inexorable, ni le printemps, ni la défaite

Lettre aux étudiants en art qui occupent l'Opéra de Lyon. Et, par extension, à celles et ceux qui occupent des lieux culturels aujourd'hui avec le désir que d'autres mondes, respirables, adviennent enfin.

PEROU
Hospitalité
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Rien n'est inexorable, ni le printemps, ni la défaite. Rien n'est fatal, nous l'avons appris ces derniers mois : tout peut se gripper, même ce que l'on avait coutume de croire implacable, qu'il s'agisse de l'activité économique d'un monde entier ou du vacarme des véhicules dans la ville alentour. Rien n'est inéluctable, ni les jours meilleurs, ni le désastre. Tout s'invente et se crée, y compris l'horizon radieux d'une lutte, y compris l'ouverture effective de tout ce qui sur les corps s'abat, se ferme, pour étouffer. Vous devez savoir tout cela, vous devez vous dire tous les jours que tout est à imaginer, vous devez même en être pétris et épris jusqu'au vertige, étudiants en art que vous êtes pour la plupart. Vous avez nécessairement la conviction que la politique qui nous manque, et dont le manque vous tue, est une œuvre à faire.

C'est plein d'amitié, comme tant d'autres sans doute, que je suis venu à votre rencontre il y a quelques heures, que j'ai fait le tour de l'Opéra de Lyon, que j'en ai franchi le seuil, que j'ai lu vos textes, vos programmes et vos affiches, que j'ai entendu, écouté, bavardé, échangé. Vous avez le courage et l'effronterie, vous avez la colonne vertébrale droite de celles et ceux qui se dressent, vous avez la colère nécessaire et le sourire éblouissant, la détresse plus qu'on ne saurait l'imaginer, la folie de croire qu'il pourrait en être tout autrement. Je vous ai pourtant quittés sans avoir su réellement vous rencontrer, sans avoir su vous apporter une parole ou un geste un brin conséquent pour lutter, un quoi que ce soit qui aurait pu, peut-être, vous armer davantage. C'est dans l'hypothèse où je ne serais pas le seul à m'être senti à côté et à ne pas avoir su donc me placer à vos côtés, que je vous écris ces quelques mots d'amitié comme de malaise. Si je suis le seul, veuillez alors ne garder de ces mots que ceux qui précèdent, et ne pas considérer ceux qui suivent.

Vos banderoles et comptes rendus d'assemblées générales en attestent : c'est en haut-lieu que vous portez la plainte, au devant de l'État et de ses Ministères. C'est une étrange manière, qui ne vous est pas propre c'est certain, que de prendre ces entités majuscules comme, simultanément, la cause de tous les malheurs présents et la source de tous les bonheurs à venir. « Obtenir » est votre verbe d'action préféré, écrit maintes fois dans vos communiqués, parfois même littéralement scandé. Lire vos textes, c'est entendre que le monde respirable que vous appelez si justement de vos vœux est comme détenu par les autorités, et donc déjà connu, à libérer bientôt par la force s'il le fallait. Des artistes à venir que vous êtes, je ne suis peut-être pas le seul à avoir espéré que « créer » puisse détrôner dans vos manifestes ce verbe « obtenir » qui ne cesse de tenir son sujet en position d'humilié. Parce que rien de ce que nous savons aujourd'hui, des mondes passés, des mondes usés, des mondes tentés, des mondes rêvés en haut-lieu précisément, rien n'est désirable, rien n'est respirable. Aucun plan, aucun programme d'ores et déjà tracé n'est à obtenir tel un sésame. L'air qui vous manque, qui nous manque, est une politique tout entière à dessiner et mettre en œuvre, un texte non encore écrit, peut-être même non encore pensé. S'il est un chantier à ouvrir aujourd'hui, colossal, c'est bien celui d'un monde où la jeunesse que vous êtes, mais aussi les vieux, les migrants, les banlieusards, les fous, les Roms, toutes et celles et ceux qui menacent de ne pas être productifs, ne sont définitivement plus réduits à des existences négligeables. S'il est un chantier à ouvrir aujourd'hui, prodigieux sans doute, c'est bien celui d'une ville où ces présences innombrables finissent enfin d'être autant de « corps en trop » pour se dresser manifestement, au cœur de la cité, comme une humanité en plus. Les plans mêmes de ce chantier à ouvrir, le relief de ce monde comme l'étendue de cette ville, ne sont pas enfermés dans quelque cabinet ministériel que ce soit à faire céder et braquer. Ces mondes et ces villes désirables, respirables pour nous toutes et tous, sont notamment entre vos mains à vous, étudiants artistes : ils sont à créer parce qu'en ces hauts-lieux que vous interpellez, ils sont et resteront impensables.

Vous « occupez » l'Opéra dites-vous en grandes lettres sur banderoles vaguement flanquées sur les façades du bâtiment monumental. Vous affirmez donc occuper comme on immobilise, réquisitionne et détourne, comme on fait la guerre, comme on envahit et assujettit pour terrasser, comme s'il s'agissait là d'un ennemi. Il n'est pourtant pas de lieu plus indiqué qu'un Opéra peut-être pour ouvrir des chantiers colossaux, pour rêver et construire des mondes insensés, pour créer des langues et des plans nécessaires, pour rassembler les artistes d'ici et d'ailleurs et faire de la politique en prenant le verbe au mot. Quelle idée de flanquer des mots d'ordre sur cartons déplorables partout, de tenir à ce point à la pauvreté des signes comme si votre simple présence ne pouvait s'entendre comme une richesse ? Quelle idée de s'établir ici-même avec si peu de soin manifeste, sous la forme d'un presque fatras, en précisant dans vos calendriers que les services de nettoyage de l'Opéra nettoieront, étant entendu que vous ne vous y collerez donc pas ? Quelle idée de formuler avec si peu de souffle ce qui devrait pouvoir s'énoncer en mots incroyables, ce qui devrait éveiller la ville entière, ce qui devrait nous saisir par la beauté et la portée, nous emporter par le sens et les sens ? Quelle idée de vous présenter sur la scène publique drapés d'une esthétique de la misère comme s'il s'agissait de votre identité, alors qu'il s'agit d'une assignation qui vous est faite par la violence qui gouverne, à contredire et non confirmer ? Pourquoi ne pas affirmer au devant du monde qu'il s'agit là d'une activation de l'Opéra, non d'une occupation aux énoncés tant et tant ressassés, à la radicalité sur cartons scotchés si convenue ? Pourquoi ne pas penser, et en produire les preuves spectaculaires, qu'en les habitant vous rendrez ces lieux et leurs environs plus beaux, plus extraordinaires qu'il ne le sont, plus vifs qu'il ne l'ont jamais été ? Pourquoi ne pas vous présenter dans cette enceinte convaincus que celles et ceux qui y travaillent, qui y dansent ou chantent ou écrivent ou créent des lumières, des décors, et des sons et des histoires improbables, pourraient en pleine amitié bâtir avec vous, parce qu'il est fort possible qu'elles et ils ne veulent pas non plus du monde qui vous assassine ? Pourquoi ne pas mobiliser toutes vos ressources, vos savoirs et savoir-faire multiples, les plus puissants de vos gestes, les matériaux et les outils extraordinaires de vos écoles, de vos professeurs, de vos amis, des artistes tout autour, pour faire resplendir l'Opéra d'une couleur qu'on ne lui connaissait pas, pour le faire vibrer de matières et de sons et de mots inimaginés encore ? Un (vieux) collectif d'activistes graphistes a toujours prétendu œuvrer « pour qu'aux signes de la misère ne s'ajoute pas la misère des signes ». Portant le nom magnifique de « Ne pas plier », ce collectif n'a cessé de chercher non à maquiller la détresse, mais à tracer en lettres puissantes les énoncés politiques qui pourraient nous permettre d'en finir avec elle.

Rien n'est inexorable, ni le printemps, ni la défaite. Faire advenir ce printemps qui ne peut manquer d'advenir pour la jeunesse que vous êtes, c'est plus que jamais et que de raison créer. C'est créer des alliances impensables avec le plus prestigieux des Opéras comme avec la plus modeste des compagnies voisines, alors que les acteurs publics d'aujourd'hui s'efforcent encore de les diviser, de les opposer, de leur imposer une mise en concurrence délétère. C'est créer des histoires inouïes avec les personnes âgées également terriblement précarisées, mais aussi avec les migrants et les sans abri d'à côté, mais aussi avec celles et ceux qui parmi le public de l'Opéra étouffent de ce monde présent et rêvent sans doute en même temps et autant que vous. C'est créer d'autres alliances, d'autres langues, d'autres images, d'autres énoncés de ce qui pourrait advenir en faisant l'hypothèse que nous sommes assiégés non par des salops d'en face ou d'en haut, mais par un manque d'imagination effroyable nous faisant croire qu'il puisse y avoir quoi que ce soit d'inexorable. C'est donc agir en tant qu'artiste, à partir d'un haut-lieu culturel, en complicité nouvelle avec tous les lieux de la ville, et ne plus jamais penser que faire de la politique, écrire des lois, élaborer des programmes et des plans, puisse consister en autre chose que cela : créer. En tant qu'artistes, prenez donc le pouvoir d'énoncer ce qui ne peut manquer d'advenir, émancipez-vous des actes et des signes mortifères de la dénonciation, revendiquez d'abord l'obtention de vos propres puissances et de celles de vos innombrables amis possibles, n'occupez pas mais activez, ne piétinez pas mais brandissez. Ecrivez alors précisément, magnifiquement, manifestement, à même l'espace que vous habitez, et de proche en proche jusque dans la ville entière, avec nous toutes et tous qui vous considérons avec tant d'amitié, la politique qui nous manque, le printemps qui n'existe pas encore.

Sébastien Thiéry, Lyon, 21 mars 2021.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Inflation : les salariés, éternels dindons de la farce
Avec la poussée inflationniste, les salariés sont sommés d’accepter un recul de leurs revenus réels pour éviter l’emballement des prix. Mais lorsque les prix étaient bas, les salariés devaient accepter la modération salariale au nom de l’emploi. Un jeu de dupes que seules les luttes pourront renverser. 
par Romaric Godin
Journal
Électricité et gaz : les salaires mettent le secteur sous haute tension
Appel à la grève dans le secteur des industries électriques et gazières, le 2 juin prochain, pour réclamer des revalorisations de salaires indexées à l’inflation. Chez RTE, gestionnaire du réseau électrique français, un mouvement social dure depuis déjà treize semaines.
par Cécile Hautefeuille
Journal
Nouveau gouvernement : le débrief de Mediapart
Premier conseil des ministres du deuxième quinquennat Macron ce matin, marqué par l’affaire Damien Abad. Émission consacrée donc à notre nouveau gouvernement et à la campagne législative de ceux qui n’en font plus partie, comme Jean-Michel Blanquer, parachuté dans le Loiret.
par À l’air libre
Journal — Écologie
Planification écologique : le gouvernement à trous
Emmanuel Macron avait promis, pendant l’entre-deux-tours, un grand tournant écologique. Si une première ministre a été nommée pour mettre en œuvre une « planification écologique et énergétique », le nouvel organigramme fait apparaître de gros trous et quelques pedigrees étonnants.
par Mickaël Correia, Jade Lindgaard et Amélie Poinssot

La sélection du Club

Billet de blog
Déblanquérisons l'École Publique, avec ou sans Pap Ndiaye
Blanquer n'est plus ministre et est évincé du nouveau gouvernement. C'est déjà ça. Son successeur, M. Pap Ndiaye, serait un symbole d'ouverture, de méritocratie... C'est surtout la démonstration du cynisme macronien. L'école se relèvera par ses personnels, pas par ses hiérarques. Rappelons ce fait intangible : les ministres et la hiérarchie passent, les personnels restent.
par Julien Cristofoli
Billet de blog
L’École et ses professeurs à bout de souffle : urgence vitale à l'école
Nous assistons aujourd’hui, dans un silence assourdissant, à une grave crise à l’Ecole. Le nombre des candidats aux concours de l’enseignement s’est effondré : ce qui annonce à court terme une pénurie de professeurs. Cette crise des « vocations », doit nous alerter sur une crise du métier et plus largement sur une crise de l’Ecole.
par Djéhanne GANI
Billet de blog
Lycéennes et lycéens en burn-out : redoutables effets de notre organisation scolaire
La pression scolaire, c’est celle d’une organisation conçue pour ne concerner qu’une minorité de la jeunesse Lycéennes et lycéens plus nombreux en burn-out : une invitation pressante à repenser le curriculum.
par Jean-Pierre Veran
Billet de blog
Ndiaye et Blanquer : l'un compatible avec l'autre
« Le ministre qui fait hurler l'extrême droite », « l'anti-Blanquer », « caution de gauche »... voilà ce qu'on a pu lire ou entendre en cette journée de nomination de Pap Ndiaye au ministère de la rue de Grenelle. Beaucoup de gens de gauche qui apprécient les travaux de M. Ndiaye se demandent ce qu'il vient faire là. Tentons d'y voir plus clair en déconstruisant le discours qu'on tente de nous imposer.
par Jadran Svrdlin