La dissuasion nucléaire est morte, vive l'attaque nucléaire ?

Aujourd'hui, la dissuasion nucléaire déplace la question centrale, posée pendant la Guerre froide, de « Comment éviter la guerre ? » à « Comment gagner la guerre ? ». Terrifiant!

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La dissuasion repose sur la peur du recours par l'autre à l'arme nucléaire. Lorsque les deux adversaires possèdent la « bombe », la dissuasion réciproque dépend avant tout de la capacité de l'agressé à conserver, après avoir subi une première frappe atomique, des moyens suffisants de frappe nucléaire contre l'agresseur : c'est cette « capacité de seconde frappe » qui caractérise l'équilibre de la terreur.

La destruction mutuelle étant assurée, on peut espérer que les dirigeants des puissances nucléaires seront assez intelligents pour l'éviter. (Voir plus loin l'attitude de plusieurs dirigeants, Truman, Khrouchtchev, Kennedy, Poutine, Trump...) (1)

Mais comment en être sûrs ?

Si l'une des puissances nucléaires attaque, de deux choses une: Attendre, avant de riposter, que ses bombes s'abattent, ou bien disposer de moyens absolument sûrs de détection qui permettraient de lancer une réponse nucléaire avant d'être atteint par l'attaque de l'adversaire.

En théorie, cette deuxième variante renforce la « dissuasion ».

Le problème est qu'aucun système de détection n'est fiable à 100% et le monde a connu des milliers d'alertes accidentelles dont plusieurs dizaines ont failli déclencher la guerre. Par ailleurs, les avions, sous-marins et bateaux qui transportent des armes nucléaires subissent des avaries et plusieurs bombes ont déjà été perdues.

« Les informations obtenues grâce à Freedom of Information Act  révèlent que de 1977 à 1984, les systèmes d'alerte ont donné chaque année, en moyenne, 2 598 avertissements d'attaques de missiles, dont environ 5% ont nécessité une vérification plus poussée. » Les systèmes de surveillances ont été améliorés mais le nombre de fausses alertes reste élevé (2).

Jusqu'à présent aucune de ces fausses alertes, aucun avion tombé au sol, aucun sous-marin coulé n'ont provoqué la catastrophe finale, mais d'après l’ancien ministre de la défense américaine, Robert Mc Namarra, nous y avons échappé « par chance » à 32 reprises. A cela s'ajoute la menace des agressions et des cyberattaques terroristes qui augmente avec le développement fulgurant de l'informatique.

Officiellement la stratégie de la « dissuasion nucléaire », interdisant des attaques, était respectée pendant toute la Guerre froide mais en réalité aussi bien les Américains que les Russes avaient des projets de « guerres préventives ».

Depuis les années 1990, les puissances nucléaires développent des armes miniaturisées et des porteurs capables de les guider sur des cibles éloignées à de milliers de kilomètres avec une extrême précision. Cela permet d'envisager publiquement des attaques sur des centres de pouvoir et sur les installations nucléaires adverses. En 2006, le président Chirac a déclaré que la France pourrait utiliser ses armes nucléaires pour, par exemple, défendre ses approvisionnements en pétrole (3).

« Dans un monde devenu multipolaire où s’accroissent les tensions, les stratégies nationales de défense et les doctrines nucléaires évoluent. La dissuasion nucléaire est relayée au second plan au profit de menaces d’affrontements directs par des frappes limitées ou préventives. L’arme nucléaire n’est plus un outil de dissuasion. Elle est devenue un amplificateur de défiance, voire un moyen de provocation, ce qui accentue l’insécurité générale. » (4)

La dissuasion nucléaire n’existe plus, mais les armes nucléaires subsistent. D'après les physiciens nucléaires du groupe Doomsday clock, nous sommes plus près d'un conflit nucléaire que pendant les pires moments de la Guerre froide (5).

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Notes :

(1) L'attitude de Truman par rapport à la dissuasion nucléaire a été équivoque. Il a décidé du bombardement de Hiroshima et de Nagasaki et ensuite répétait souvent que les conséquences horribles de cette démonstration de force « ne l’empêchaient pas de dormir ». Le disait-il juste pour maintenir l'effet dissuasif de cette arme ?

Au moment décisif de la Crise de la Baie de cochons, Khrouchtchev et Kennedy ont reculé devant l'usage de l'arme nucléaire.

Reagan ne semblait pas prêt à l'utiliser non plus, pas sur terre. Pour éloigner ce danger, il suggérait de le déplacer dans l'espace.

Une fois la présidence quittée, Giscard d'Estaing a avoué qu'il n'aurait pas donné l'ordre de s'en servir même si la France avait été attaquée.

Malgré les apparences, Trump n'est pas chaud pour déclencher une guerre nucléaire – mais il la craint. (Voir l'Annexe 2 du dossier A deux minutes de la guerre nucléaire https://blogs.mediapart.fr/peter-bu/blog/050320/sommaire-de-ce-blog ).

En été 2020 Poutine a aussi déclaré que la guerre nucléaire serait la fin de l'humanité.

(2) Bruce Blair, ancien contrôleur américain de lancement de missiles nucléaires balistiques, a écrit en octobre 2011 : « Chaque jour de la semaine, chaque semaine de l’année, l’organisme de commande et de contrôle des armes nucléaires des États-Unis recense des incidents, tels que des lancements de missiles. Les autorités ont trois minutes pour décider s’il s’agit d’une attaque nucléaire, ce qui exige alors sa notification dans les trois minutes qui suivent au Président. Ce dernier a ensuite entre six et huit minutes pour décider de lancer ou non une riposte. À plusieurs reprises dans le passé, des accidents anodins, tels que le lancement d’un satellite météorologique ou une confusion lors d’un exercice de guerre, ont failli provoquer un affrontement nucléaire. » Cité par IDN France le 7/10/2018. Il faut tout de même savoir que si un président décide de lancer une telle attaque d'autres responsables doivent confirmer son ordre. Ensuite il reste encore un peu de temps pour rappeler les exécutants et annuler cette décision. Mais le danger est tout de même extrême;.

Voir l'article qui cite de nombreux cas où une guerre nucléaire par accident a été évitée à la dernière minute: http://nuclearfiles.org/menu/key-issues/nuclear-weapons/issues/accidents/20-mishaps-maybe-caused-nuclear-war.htm

(3) Le 19/01/2006, dans son discours de Brest qui a longtemps figuré sur le site web de la Présidence de la République.

(4) Selma Mansar , le16 septembre 2019 http://www.idn-france.org/2019/09/la-dissuasion-nucleaire-nexiste-plus-mais-les-armes-nucleaires-subsistent/

(5)   https://thebulletin.org/doomsday-clock/past-statements

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