ALLAITER UN PORTABLE A LA MAIN

Si j'ai choisi cette image c'est parce qu'elle est capable de déclencher aussitôt les jugements moraux tout en convoquant les grands thèmes de mon propos : l'individualité et le temps. Je parle du temps kidnappé par le travail et les enfants, puis celui du numérique qui s'incruste dans les interstices disponibles pour ne plus nous laisser aucune respiration dans un monde obsédé par la rentabilité.

 


 

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"Oh la mauvaise mère !": elle est tellement mauvaise qu'elle donne le sein à son enfant au lieu de déléguer cette tâche aux industriels, tout en pensant un peu à elle. Nous sommes tous pour la plupart les yeux rivés sur nos écrans, au bureau, dans les transports en communs, mais bizarrement, cela nous interroge plus volontiers chez la mère connectée. La déconnection au vivant semble plus palpable,  sans doute parce que les mères, sont et ont toujours été des cibles parfaites pour les jugements à l'emporte pièce. Une mère lisant un livre en donnant le sein provoquerait sans doute un malaise un peu moins grand. Pourtant ne serait elle pas tout autant accaparée par son roman ? Ce qui dérange c'est bien le numérique, mais seulement quand on veut bien le voir. La plupart du temps, nous nous construisons des histoires où internet est un progrès indiscutable pour lequel aucun recul n'est envisageable.

 

Pourtant, le numérique a de bons et de mauvais côtés indissociables. Vous pourrez limiter autant que vous voulez l'usage de votre smartphone, internet et la production d'outils numérique reste responsable d'un grande charge de la consommation énergétique, et il serait temps de mettre le sujet sur la table quand on parle réchauffement climatique (coucou la 5G !). Sans compter qu'ils sont aliénants et que leur usage s'apparente à celui des drogues simplement parce qu'ils ont été pensé comme ça. Au début il y a le plaisir, puis après une recherche insatiable (pour en savoir plus à ce sujet, lisez l'excellent "contre l'alternumérisme" ).

 

Revenons en à cette mère : que cherche t-elle sur son écran ? Il faut un village pour élever un enfant, et quand on est une mère isolée, enchainée au foyer par manque de moyens, dont les grands parents sont toujours en activité vu que l'âge de la retraite ne cesse de reculer, que le deuxième parent où les amis sont eux aussi au travail : on a besoin de se relier aux autres, lire un livre ne suffit pas toujours. Et alors, quoi de mieux que "les réseaux sociaux" ou les messageries instantanées ?

 

Une mère qui allaite portable à la main est une mère qui trouve des solutions dans une situation dans laquelle on la place. L'organisation sociétale, avec le "couple nucléaire" centré sur lui-même, le travail, le manque de reconnaissance et de rémunération pour toute personne élevant un enfant, la manière de déléguer cette tâche à des écoles surchargées, avec des professeurs eux aussi, de plus en plus mal reconnus et isolés, est une responsabilité collective qu'il faudrait repenser.


Pour ma part quand ma parentalité a débuté, les réseaux sociaux m'ont sauvés, m'ont émancipés, autant qu'ils m'ont détruite.

Être Maman : sans doute une idée fixe depuis toujours sans savoir quelle est la part de conditionnement là dessous. Malgré les nombreux avertissements je n'avais pas mesuré l'engagement temporel que cela représentait. 

Aujourd'hui, la grande majorité de mon temps est partagé entre eux et un job qui m'éprouve. Il m'est difficile d'avoir "du temps pour moi". Je ne crois pas me tromper, ayant été assistante sociale du travail, en disant que le salariat est devenu de plus en plus difficile pour tout le monde. Cela est sans doute  à relier également avec l'émergence du numérique. 

Les écrans ont remplacé les regards, la voix, le sourire, et le toucher. Les mails en sont le parfait exemple : ils  étirent le temps et la productivité pour entraver l'essence même du relationnel, sans compter qu'on peut les recevoir chez soi, et ne plus distinguer de frontière entre temps personnel et travail. Ce type d'échanges, plus rapides, plus clairs et concis, prolifèrent partout pour nous donner l'illusion de communiquer d'une façon plus productive, tout en nous laissant un vide et du stress, celui de la rentabilité.

 

Et c'est cette inquiétude de la rentabilité du temps qui passe qui s'est immiscé jusque dans mes relations avec mes enfants.

 

Parce que je m'inscris dans une pensée écoféministe, l'allaitement était une évidence.
Et parce que c'est une entreprise chronophage qui ne rencontre pas beaucoup de soutien, j'ai beaucoup passé sur les réseaux à la recherche d'échanges sur cette parentalité naissante durant l'allaitement car c'est le seul moment qui me le permettait.

Il s'agit de donner le sein parfois jusqu’à 6h par jour, avoir des nuits hachées (car le lait humain se digère plus vite que le lait de vache) et cela sur un temps très étendu (2 ans et demi multiplié par 2 enfants pour ma part).

Certaines féministes y voit une manière de s’aliéner, mais si c'était un travail reconnu pour ce qu'il est, c'est à dire plein de satisfactions et de sens, écologique, bon pour la santé, il pourrait être mieux vécu. Non seulement c'est un travail non rémunéré (la reconnaissance passe aussi par là aujourd'hui!) mais il est aussi carrément mal vu au delà de 1 an !

Comme tout travail, cela ne peut être que du plaisir tout le temps. Il faut donc s’accrocher à ses convictions...et à son téléphone...

Et voilà comment je me suis retrouvé à regarder aussi souvent ce "Black Mirror " que mes enfants.

 

Ah c'est sûr, internet m'a émancipé, internet a permis une révolution féministe en mon intérieur. Internet, où les femmes sur internet m'ont permises de ne pas jeter l'éponge face à un rôle de mère prédéfini qui vous tombe dessus. Isolée, coupée du reste des actifs. Les gens n'ont pas le temps pour vous, pas le temps pour les tous petits leurs pleurs et leurs besoins.

Mais les yeux rivés sur un téléphone, même si au début c'est seulement pour ne pas s'oublier soi, pousser par des mécanismes qui attisent nos désirs, même ceux plutôt honorables d'émancipation, il ne faudrait pas croire qu'on y échappe, à l'individualisme...

 

Et j'ai déjà tout résumé : l'obsession de la rentabilité s'infiltre comme un poison jusque dans nos vies personnelles, et a fait du "temps pour soi" une obsession. Ce que nous ont fait nos smartphones, c'est optimiser toutes les minutes disponibles. Tout va bien puisque je pense à moi. Chaque minute est bien occupée parce qui me plait au point que j'oublie ce qu'est l'ennui. L'ennui d'où nait par ailleurs... le désir.

Je n'avais même plus le temps de savoir ce que je désirais qu'internet me l'avait déjà servit sur un plateau. Et voilà, encore une heure, les yeux et les idées détournées.

Demandez autour de vous "que pensez vous d'internet ?", déjà parce que ça vous fera parler avec quelqu'un, et puis parce que les réponses ont toujours un air prophétique. Pourtant aujourd'hui, internet, et plus particulièrement les réseaux sociaux jouent avec notre santé mentale en faisant tout pour nous rendre accros.

Nous n'avons encore que peu de recul sur les conséquences de ces changements relationnels et quelque choses dans mes tripes m'alerte.

 

Aujourd'hui, cela fait 4 mois que j'ai quitté les réseaux sociaux et ils ne me manquent pas un seul instant. C'était une grande partie de ma vie, avec des enjeux forts et prenants mais je me sens bien plus encrée dans mon quotidien aujourd'hui. Je repense beaucoup au jeu World of Warcraft, dans lequel les joueurs ont véritablement une double vie, et passe parfois plus de temps dans le jeu que dans la vie réelle. J'ai eut un frère comme ça. A n'en pas douter, ce qui se passait en ligne était plus important que ceux qui l'entourait, et il pouvait devenir agressif si on l'interrompait. Pourtant, une fois que l'on décroche, avec la distance, on se demande, comme un ex-fumeur, comment a t-il pu s'encrasser de la sorte ?

 

On doit avoir un terrain familial, une prédisposition à geeker, lui parmis les elfes et les trolls, et moi avec les forums, les débats  sur le féminisme, la parentalité, le véganisme et les tchats.

Mais la bonne nouvelle c'est qu'on a aussi des prédispositions aux sursauts, pour changer à temps. Ces sursauts, je les ai toujours eu en lisant un livre, un article. Je fais ce récit pour rendre la pareille.

Je vous encourage grandement à lire ces trois livre qui m'ont emmené à la deconection, (ou la reconnexion selon comment on voit les choses) :

 

 

Contre l'alternumérisme, Julia Laïnae, Nicolas Alep, La Lenteur, 2020, 128 pages, 10 €

- Internet ou le retour à la bougie, Hervé Krief | Collection Résilience | 120 pages 8€

- La civilisation du poisson rouge, Bruno Patino, Grasset 7€20

 

 

 

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