De l'inconscience des uns à la révolte des autres

Dans ce monde troublé où plus aucune idéologie construite ne vient soutenir les rêves pacifiques des peuples face à ce dogme libéral si dévastateur, un questionnement s'impose lentement dans les esprits des laissés-pour-compte de la mondialisation : l'avons-nous dépassé ce point de non-retour qui fait la frontière entre l'encore possible et l'inéluctable ?

De la cécité à la subversion De la cécité à la subversion

Angoisse ! dans ce monde troublé où plus aucune idéologie construite ne vient soutenir les rêves pacifiques des peuples face à ce dogme libéral si dévastateur, un questionnement s'impose lentement dans les esprits des laissés-pour-compte de la mondialisation : l'avons-nous dépassé ce point de non-retour qui fait la frontière entre l'encore possible (une démocratie apaisée) et l'inéluctable (le soulèvement des peuples) ?

En deçà, on pouvait encore espérer une rupture salutaire avec les politiques droitières antérieures qui n'avaient apporté que de la misère, du chômage et de l'endettement. La passivité d'une population soucieuse dans le temps court, de préserver pour les uns un niveau de vie acceptable et pour d'autres de ne pas sombrer dans la misère, l'inaction et l'acceptation par les syndicats de travailleurs d'un statu-quo qui semblait convenir à ses dirigeants, une jeunesse un peu déboussolée n'ayant pas encore mesuré les dangers d'une politique au seul service de la haute finance, tous ces paramètres ont silencieusement agrégé dans le même temps, une détérioration des conditions de vie, une désaffection de la chose politique et une détestation de ses agents, une lente prise de conscience que l'avenir des peuples ne pouvait pas être décidé uniquement par l'oligarchie politicienne déconnectée des rêves les plus simples des citoyens de base. Alors, il est sidérant que notre élite politique sensée être en permanence à l'écoute du peuple, s'étonne tout à coup qu'à l'occasion d'un projet de loi qui engage au delà de l'acceptable la précarisation de tous ceux qui ne vivent que du fruit de leur travail, qu'une sourde résistance pourtant attestée dans les urnes, pouvait se transformer en révolte initiée, et c'est logique, par une jeunesse se sentant malgré les promesses, exclue de la médiocre vision à court terme de ceux qu'ils perçoivent maintenant comme des politicards véreux.

Au delà, le niveau de conscience de nos grands décideurs et le sens de leur responsabilité devant l'Histoire, est si bas, que seule une issue, d'abord par une désobéissance civile sensée obtenir une révision des lois par trop contraires à l'intérêt des populations mais malheureusement totalement ignorée d'un gouvernement autiste et autoritaire, puis face aux injustices criantes d'un dogme libéral qu'un vide institutionnel ne permet pas de contrer malgré les devises oubliées « Liberté-Égalité-Fraternité » d'une République à bout de souffle, seul donc un activisme plus ou moins violent outrepassant les lois liberticides d'un gouvernement intransigeant semble en mesure de faire plier un pouvoir qui dans une fuite en avant irréfléchie en vient lui même à faire intervenir ses nervis jusque dans les Universités, sanctuaires de la pensée libre. Sera-ce une révolte, une insurrection populaire, une révolution ou toute autre forme de mobilisation collective structurée ou non ? Aura-t-elle lieu demain, dans un an ou quelques décennies ? Nul ne le sait, seule certitude, le néo-libéralisme n'est pas la fin de l'Histoire. Aura-t-il la sagesse de mourir dignement ou faudra-t-il lui imposer une mort violente ? Serons-nous une fois encore, de révoltes non-violentes en conflits, soulèvements et guerres, les acteurs du cycle infernal de la folie des hommes ?

En France nous l'avons sans doute atteint ce seuil quelques mois après l'accession de François Hollande à l’Élysée, période cruciale où il a ostensiblement fait le choix du libéralisme le plus destructeur. Un fossé s'est creusé, qui devient abyssal, avec une population plutôt jeune qui aspire, sans faire de rêves démesurés, à un horizon dégagé des angoisses du déclassement, du chômage, de la misère qui interdisent souvent de fonder un foyer stable, d'acheter un logement, de consommer, situation finalement fortement anti-économique contraire aux objectifs affichés de l'équipe au pouvoir. François Hollande n'incarne plus que du discours creux, le dialogue citoyen du 14 avril l’atteste. Son souci de préserver le modèle social français est démenti par la nomination de ses mercenaires Valls et Macron dont les décisions et les trajectoires politiques mènent vers la droite dure.

D'ailleurs la notion de droite et de gauche n'est-elle pas obsolète ? La problématique ne se résume-t-elle pas dans le choix entre « remettre les clés à la haute finance et laisser faire la loi du marché » ou bien « reconstruire un état qui protège les plus faibles et développe des services publics de bonne qualité ». Parler d’« État providence » est devenu tabou mais c'est une notion qui semblait pourtant dans la continuité des idées des « Lumières ». 

Toute cette oligarchie politicienne n'a vraiment rien compris. Elle est incapable de réfléchir et de proposer hors du strict cadre de la pensée libérale, mais c'est justement ce cadre qui est maintenant en question plus que son contenu. La fracture est à ce niveau, elle est si large que tout dialogue devient surréaliste, l'incompréhension est à son comble, n'est-ce pas à une lente scission entre deux mondes incompatibles que nous assistons ? Cette fission sera-t-elle contrôlée ou explosive ? Là est bien l'énorme responsabilité des grands décideurs. Pour l'instant les manifestants, toutes générations confondues, hormis quelques bandes de casseurs probablement téléguidés, prônent avec sagesse la non-violence, comme pour laisser encore un espace de dialogue avec un pouvoir qui le refuse, préférant répondre par la matraque qui dissuade sans doute de la confrontation physique, mais qui enfonce plus encore dans les esprits, l'idée que l'adversaire d'aujourd'hui sera inexorablement l'ennemi d'un demain pas si lointain. Mais cette non-violence qui n'est pas pacifisme, présuppose l'existence de la compassion et d'un sens de la justice de la part de l'adversaire institutionnel. Les dérives vers une droite autoritaire, d'un exécutif soumis à des lobbies insensibles à la misère du monde vont vite marquer les limites de ce processus.

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