petit nuage
Abonné·e de Mediapart

60 Billets

2 Éditions

Billet de blog 16 janv. 2021

Le songe d'une nuit d'hiver

Quand a-t-il vraiment commencé cet hiver des temps modernes ? Les anciens, nostalgiques des soleils d'antan y verront le déclin d'un monde qui ne parvient ni à réduire les odieuses inégalités ni à empêcher la destruction de notre terre nature, tandis que les plus jeunes qui n'auront guère connu de leurs printemps ne voient même pas au loin de cette sombre nuit, la lueur d'un avenir plus souriant.

petit nuage
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La désolation grise

Un confinement de précaution, des activités en baisse notoire, des contacts, dialogues, échanges quasiment réduits à néant, autant de conjonctures nouvelles qui invitent à méditer sur notre condition d'humains déboussolés par une pandémie qui assombrit notre futur tout en interrogeant sur nos propres responsabilités présentes et passées. 

Quand a-t-il vraiment commencé cet hiver des temps modernes ? Ce propos ne questionne pas les climatologues mais le ressenti des habitants de la planète. Les anciens, nostalgiques des soleils d'antan y verront le déclin d'un monde qui ne parvient ni à réguler les monstrueuses inégalités ni à empêcher la destruction programmée de notre terre nature, tandis que les plus jeunes auront le sentiment de n'avoir pas vécu l'insouciance de leur printemps sans même voir au loin de cette sombre nuit, la lueur d'un avenir plus souriant.

Action

1968, une année durant laquelle j'ai compris sans doute pour la première fois avec cette acuité, que la bonne marche du monde n'allait pas de soi. Un gouvernement monolithique habitué à une gestion sans partage, télévision et radios sous contrôle d'un coté et de l'autre une jeunesse bien éduquée qui rêvait d'émancipation, de libération de la parole et d'un minimum de contrôle sur les affaires du pays : la république gaullienne donnait déjà des signes de fatigue du moins dans sa dimension démocratique.

Tard au soir du vendredi 10 mai, dans un quartier latin saturé de policiers casqués matraque en main, exalté par une manif de grande ampleur mais éreinté par l'édification de barricades quelques rues plus loin, je me retrouve avec une cinquantaine d'étudiants à tenter de sortir des points chauds. Un mauvais choix qui nous propulse dans une souricière aux alentours de la rue d'Ulm, en tenaille entre deux formations de crs bien compactes qui s'avancent lentement. C'est dans ces situations d'angoisse que le cerveau doit montrer sa vélocité à trouver rapidement une solution. L’échappatoire salvatrice nous est offerte par des étudiants de Normal Sup qui nous ouvrent les fenêtres de leurs piaules. Une nuit que je n'oublierai jamais : entassés, épuisés, fleurant fort les gaz lacrymogènes, on se laisse aller à la musique de notre hôte.

DAVE BRUBECK TAKE FIVE © Piano Web

Et pour moi une longue réflexion de synthèse sur les raisons de cet état quasi révolutionnaire dans une France prospère mais déjà très inégalitaire. C'est cet événement particulier qui marque pour moi le début d'un hiver au long cours. Ben oui Mon Général, je fus en ce joli mois de mai, une petite poussière de chienlit, initiatique de bien d'autres révoltes !

Réaction

J'assistais fort désemparé à la réaction démesurée de forces conservatrices qui semblaient contester le bien fondé de principes démocratiques élémentaires. Une naïveté que l'on perd comme un pucelage ! Et j'ai vu au fil du temps cette démocratie née de la Révolution française, devenir le paravent, jolie devanture pour les malvoyants, d'un régime quelque peu oligarchique. Et j'ai vu tristement le personnel politique, seule force capable de faire évoluer cette démocratie inachevée, courber l'échine devant les puissances d'argent.

Durant les décennies suivantes, on a vu l'économique prendre le pas sur le politique, la loi du marché supplanter celle du législateur avec son cortège d'effets collatéraux : inégalités en croissance continue, chômage itou et une misère qui s'installe durablement.

Face à ce bilan alarmant nombre de penseurs désintéressés avaient jugé que la démocratie était un frein à une croissance qui ne pouvait que rendre le monde plus heureux. Un impératif donc : la mise en place de régimes un chouia autoritaires partout sur la planète, qui assureraient le bien de tous avec c'est vrai, l'obligation parfois de contraindre un peu les récalcitrants au bonheur en usant de cet outil indispensable aux saines gouvernances : les forces de l'ordre et de la paix, ainsi soient-elles !

Un autoritarisme qui s'accentue mécaniquement en période de crise, même si la croissance n'en est plus le principal objet. Mouvement sociaux, revendications écologiques, crises sanitaires, tout est bon pour raffermir les pouvoirs des exécutifs. Oserais-je penser que de trop longue date, la permanence et l'accroissement des forces répressives est le signe d'une crise plus sourde et plus profonde, celle du capitalisme ?

Une planète qui souffre

Le monde devient un endroit inhospitalier et impitoyable où les forts écrasent les faibles les condamnant à s'organiser en clans et en tribus pour les plus vulnérables, en castes réactionnaires pour les plus aisés. Les plus riches d'entre eux ne savent-ils pas que les lingots sont trop lourds pour atteindre le paradis ? Ces séparatismes de survie pour les premiers et d'accumulation pour les seconds ne sont guère propices à l'avènement d'une paix universelle.

En serions nous sur le chemin, c'est la terre nature elle-même qui en sera l'obstacle principal. L'être humain est devenu acteur de sa propre destruction en sacrifiant à la crétine cupidité de certains, une écologie qui s'efforce de préserver la dimension nourricière de notre terre.

Et puis, pour parfaire le pessimisme ambiant, voilà qu'il arrive ce satané virus surgi de nulle part. Il nous a pris au dépourvu, il galope en laissant derrière lui des traînées de morts, il nous épuise. Il bouscule ce qui fait société, il joue à cache-cache, il se complaît à muter, il nous nargue comme pour nous dire « pour cette fois, vous ne serez peut-être pas les plus forts ». Alors on se demande : le génie humain développé dans les sciences et les techniques, sera-t-il capable de relever le défi des dérèglements climatiques et sanitaires qu'il a lui-même provoqués ? On peut se complaire à imaginer les bienfaits de ce génie au service prioritaire des sciences humaines, au bien-être des populations, à l'éradication des pauvretés. Ne devrions pas muter nous aussi dans nos habitus et nos frénésies de consommation ? 

Espoir ou résignation

Barbara - Le mal de vivre (Audio Officiel) © Barbara

Quand on se sent au milieu de nulle part, on rêve d'un autre monde où la terre serait ronde et accueillante.

C'est ce que doit penser une jeunesse déboussolée dans cette sombre nuit où le champ des possibles leur semble à jamais fermé, délaissée par un pouvoir à courte vue.

Quand tout est noir, seule l'imagination et les souvenirs donnent des couleurs à la vie. Ça c'est pour les plus vieux qui ne voient guère l'espoir de quitter ce monde heureux avec cette sourde culpabilité de laisser à leurs descendants un monde dégradé.

En attendant la fin

Et puis, dans les terres froides de l'isolement, les promesses du monde s'estompent dans une angoissante solitude quand on comprend que ce que l'on cherche n'existe plus ...

Richard Wagner: Tristan & Isolde - Isoldes Liebestod © TheRenardeau

Ne sommes nous condamnés qu'à cette « volupté de l'enfer » (Nietzsche) ? 

À la Une de Mediapart

Journal — États-Unis
Devant la Cour suprême, le désarroi des militantes pro-avortement
Sept ans presque jour pour jour après la légalisation du mariage gay par la Cour suprême des États-Unis, celle-ci a décidé de revenir sur un autre droit : l’accès à l’avortement. Devant l’institution, à Washington, la tristesse des militants pro-IVG a côtoyé la joie des opposants.
par Alexis Buisson
Journal
IVG : le grand bond en arrière des États-Unis
La Cour suprême états-unienne, à majorité conservatrice, a abrogé vendredi l’arrêt « Roe v. Wade » par six voix pour et trois contre. Il y a près de 50 ans, il avait fait de l’accès à l’IVG un droit constitutionnel. Cette décision n’est pas le fruit du hasard. Le mouvement anti-IVG tente depuis plusieurs décennies de verrouiller le système judiciaire en faisant nommer des juges conservateurs à des postes clefs, notamment à la Cour Suprême.
par Patricia Neves
Journal — Parlement
Grossesse ou mandat : l’Assemblée ne laisse pas le choix aux femmes
Rien ou presque n’est prévu si une députée doit siéger enceinte à l’Assemblée nationale. Alors que la parité a fléchi au Palais-Bourbon, le voile pudique jeté sur l’arrivée d’un enfant pour une parlementaire interroge la place que l’on accorde aux femmes dans la vie politique.
par Mathilde Goanec
Journal
Personnes transgenres exclues de la PMA : le Conseil constitutionnel appelé à statuer
Si la loi de bioéthique a ouvert la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules, elle a exclu les personnes transgenres. D’après nos informations, une association qui pointe une « atteinte à l’égalité » a obtenu que le Conseil constitutionnel examine le sujet mardi 28 juin.
par David Perrotin

La sélection du Club

Billet de blog
Le Gouvernement se fait pourtant déjà juge, madame la Première ministre
La première ministre, Mme Elisabeth Borne, n'est pas « juge », dit-elle, lors d’un échange avec une riveraine, ce mercredi 15 juin 2022, l'interrogeant sur les nouvelles accusations visant M. Damien Abad, ministre des solidarités.
par La Plume de Simone
Billet de blog
Le consentement (ré)expliqué à la Justice
Il y a quelques jours, un non-lieu a été prononcé sur les accusations de viol en réunion portées par une étudiante suédoise sur 6 pompiers. Cette décision résulte d’une méconnaissance (ou de l’ignorance volontaire) de ce que dit la loi et de ce qu’est un viol.
par PEPS Marseille
Billet de blog
Lettre ouverte d’étudiantes d’AgroParisTech
Ces étudiantes engagées dans la protection contre les violences sexuelles et sexistes dans leur école, réagissent à “Violences sexuelles : une enquête interne recense 17 cas de viol à AgroParisTech” publié par Le Monde, ainsi qu’aux articles écrits sur le même sujet à propos de Polytechnique et de CentraleSupélec.
par Etudiantes d'AgroParisTech
Billet de blog
« Promising Young Woman », une autre façon de montrer les violences sexuelles
Sorti en France en 2020, le film « Promising Young Woman » de la réalisatrice Emerald Fennell nous offre une autre façon de montrer les violences sexuelles au cinéma, leurs conséquences et les réponses de notre société. Avec une approche par le female gaze, la réalisatrice démonte un par un les mythes de la culture du viol. Un travail nécessaire.
par La Fille Renne