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Billet de blog 23 nov. 2019

20 centimètres

Voyage initiatique au pays des petits matins froids.

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Ce billet aurait pu s’intituler « La France délabrée» ou « Retour à l’age des cavernes » mais il m’a semblé que l’insignifiance dimensionnelle suggérée par ce titre traduisait assez bien le sous-développement de notre pays en matière d’infrastructures mais aussi l’élévation intellectuelle d’un président qui se croit Everest et ne voit de grandeur que dans la fortune de ses milliardaires. Bien sûr, on aurait pu penser à autre chose car tout est relatif, mais ici, c’est de hauteur de neige qu’il s’agit, avec des conséquences qui, loin de porter à l’extase ont plongé une partie de la population dans une relative désolation.

Nos amis canadiens sont pliés de rire, nos voisins suisses, des gens bien élevés, compatissent avec une condescendance polie sur la qualité de nos ouvrages d’acheminement d’énergie, et nos politiciens préfèrent regarder ailleurs, arguant que ces problèmes concernant le bas-peuple ne sont plus du ressort de la haute sphère publique.

20 centimètres de neige, il n’en fallut pas plus pour effondrer quelques pylônes haute tension et plusieurs aériens locaux, privant d’électricité quelques départements et semant la panique chez le distributeur Enedis incapable d’anticiper les effets de quelques flocons.

Situés en bout d’une ligne électrique maintenue tant bien que mal par un ultime poteau fatigué d’avoir supporté tant de voltampères, nous étions habitués à ces brèves intermittences de vie cavernicole. Alors en cette fin d’après-midi de novembre quand la coupure nous plongea dans une nuit précoce, nous savions que quelques minutes de la patience ordinaire suffiraient à faire rejaillir la lumière … mais là, NON ! C’est dans ces situations inhabituelles que le cerveau quitte péniblement le mode croisière pour une analyse si possible lucide d’une conjoncture qui réclame urgemment un traitement de survie au moins provisoire, d’autant plus que les lignes téléphoniques elles aussi hors service nous interdisent toute consultation extérieure. VOIR, cet impératif qui conditionne tout le reste … les bougies, la sagesse d’en avoir toujours une réserve … mais où ? Et puis … bof, un rétablissement au mieux dans la soirée, au pire en début de matinée, inutile de se tracasser ! On abandonne les lectures en cours (et un autre billet en préparation) pour une occupation qui sauve de l’ennui : le scrabble. A une heure la partie, on peut tenir jusqu’à 23 heures avec un intermède pour grignoter un bout de fromage en guise de souper … et vogue la galère !

Le lendemain, hormis un bon café chauffé sur le vieux camping-gaz, point de jus. Notre organisation doit prendre de l’ampleur : du feu dans la cheminée pour pallier au froid qui s’installe, bilan du congélateur, déneigement du portail, coups de téléphone divers pour apprendre que le village paralysé est sans commerces et que nos voisins directs ne sont pas mieux lotis (être dans l’inconfort à plusieurs est toujours réconfortant). Nous sommes 320 000 foyers à être privés de courant nous dit-on dans le poste sans plus d’infos sur la date du rétablissement. Chez Enedis, on a réuni la cellule de crise car même si on ne sait pas comment réparer tout ça, il faut COMMU-NIQUER en rassurant, ce qui accouche d’un message qui pourra servir toute la semaine : « alimentation en courant prévue dès demain ». Une nouvelle apaisante qui donne la pêche, alors dans une joyeuse insouciance, on allume la bougie vers 17 heures pour un scrabble d’enfer : swjihtr, un premier tirage qui active les neurones, on oublie qu’il commence à faire froid.

Troisième jour. On caille malgré les sous-pulls, vestes et doudounes empilées. On remet des bûches dans l’âtre mais le mauvais tirage enfume la pièce et dès qu’il commence à faire chaud, on ouvre en grand pour évacuer la fumée. Enedis commu-nique : « probable reconnexion au réseau dès ce soir ». On jubile et après la deuxième partie de scrabble et une bougie neuve, on s’offre un petit scotch avec de la neige en guise de glaçon. Ça réchauffe à l’intérieur tout en permettant d’encaisser une éventuelle désillusion. Mais les emmerdes, ça vole en escadrille disait le Chi : l’eau n’arrive plus dans nos robinets, excuse d’une deuxième tournée sans neige. Les toilettes à l’eau glacée de neige fondue vont être réduites au minimum, on va bientôt sentir le putois.

Quatrième jour. Il faut être inventif, un système de récupération de l’eau de fonte du toit, brûler des petites bûches pour éviter la chambre à gaz, mettre dans la neige ce qui est encore récupérable du congélateur, économiser ce qui reste du butagaz … On apprend que les commerces ont rouvert dans le village, on va pouvoir ravitailler. Nos filles proche-grenobloises s’activent pour alerter Enedis et la mairie du village sur la situation de notre quartier. Chez Enedis, le climat s’alourdit : « pas d’alimentation en courant avant demain, au moins ». 17 heures, il fait quasi-nuit, on commence la soirée scrabble. Un agent Enedis passe nous annoncer triomphalement que le courant sera rétabli à 22 heures. Mais ces glorieuses trompettes c’est du pipeau, à minuit on s’endort dans le noir, ce qui en soi est logique mais peu rassurant. 

Cinquième jour. Toujours rien. Enedis commu-nique : « nous ne savons pas quand l’alimentation en courant pourra être rétablie » Enfin une information crédible ! Et une bonne nouvelle : des groupes électrogènes vont être mis en service pour alimenter les pompes de relevage. On va bientôt avoir de l’eau. On a refait un stock de bougies, la soirée scrabble s’annonce bien.

Sixième jour. Après l’alerte d’une de nos filles, un agent Enedis vient nous apprendre que c’est une ligne aérienne locale défaillante qui nous prive de courant, mais promis-juré-craché, elle sera réparée dans la journée.

Effectivement vers 17 heures, la lumière fut. Gloire à l’activisme téléphonique de nos filles très inquiètes pour leurs vieux parents qu’une telle aventure avait pourtant rajeunis d’un bon demi-siècle …

Sur notre colline drômoise, le réseau téléphonique est tellement vétuste qu’il n’a pas résisté au poids de la neige. Les poteaux en bois, consolidés par d’autres un peu moins pourris ont entraîné dans leur chute des kilomètres de câbles. Et donc pas de téléphone fixe ni de liaison internet pendant plusieurs jours voire plusieurs semaines. Il va falloir que je squatte un peu chez mon frère à une vingtaine de kilomètres pour vous faire parvenir ce billet. Et veuillez me pardonner si j’alimente peu un éventuel fil de commentaires.

C’est ici, la France profonde, vétuste et fragile, celle qui n’intéresse pas les investisseurs, celles qui, à l’inverse des palais de la République ne brille pas de mille feux, celle qu’on a laissé se dégrader au fil des ans … la France campagnarde des années 50 revisitée le temps d’un épisode un peu trop neigeux !!!

Ps : On s’est demandé : comment diable les hommes de Cro-Magnon et leurs épouses occupaient-ils leurs soirées ?

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