Emmanuel Macron comme personnage de tragédie

Où l'analyse littéraire du personnage d'Emmanuel Macron nous permet de découvrir qu'il est profondément tragique et par là même, dans son essence, antidémocratique.

   La lecture assidue des œuvres littéraires, qui est une des composantes essentielles de mon métier, a ceci de particulier qu'elle influe fortement sur la perception du monde réel. Ainsi pourrais-je affirmer sans grande crainte de me tromper que si, comme l'affirmaient les auteurs du XVIIème siècle, le monde était un théâtre, alors Emmanuel Macron serait un personnage de tragédie promis à un destin funeste.

   Il ne s'agit pas ici de préjuger en quoi que ce soit du futur possible, probable ou inéluctable, d'une personne réelle existant réellement et soumise à tous les aléas, par nature impossibles à définir à l'avance, du réel. Le professeur de français que je suis ne lit pas dans le marc de café, pas plus qu'il ne tire les cartes du tarot de Marseille, ou qu'il ne regarde l'avenir dans sa boule de cristal. Plus modestement, il se contente de reconnaître et d'interpréter des structures narratives existantes lorsqu'elles se présentent à lui. Et dans le cas qui nous occupe, ces structures crèvent les yeux.

   Qu'Emmanuel Macron soit un personnage de tragédie, un certain nombre d'indices nous en assurent. On pourrait évidemment évoquer les éléments externes qui jalonnent son quinquennat depuis maintenant plus d'un an et laissent présager le pire : affaire Benalla, démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb, crise des Gilets jaunes et autres mouvements sociaux, affaire de Rugy... Mais ce serait confondre les conséquences avec les causes.

   Du personnage tragique, Emmanuel Macron en a d'abord le statut. La tragédie classique en effet s'intéresse aux puissants, le sujet doit en être « quelque grand intérêt d'état » (Corneille). L'intérêt d'un tel personnage est que sa chute est d'autant plus grande que la place qu'il occupe est élevée. Ce qu'il y a de fascinant dans la trajectoire de Macron est qu'il est monté très haut très vite. Or, comme on on le sait depuis l'antiquité, il n'y a qu'un pas du Capitole à la roche tarpéienne. Face à cette ascension fulgurante du personnage, le spectateur peut donc s'attendre à une chute particulièrement brutale, or c'est une seconde caractéristique de la tragédie que d'offrir une action resserrée se terminant par la fin violente d'un personnage puissant.

   Du personnage tragique, Emmanuel Macron en a également l'orgueil. La caractéristique du héros de tragédie est en effet de faire preuve de ce que les Grecs appelaient l'hybris. L'hybris est une forme particulière d'orgueil démesuré qui consiste, pour un simple mortel, à se croire l'égal d'un Dieu. Or de l'hybris, celui qui se compare lui-même à Jupiter, le roi des Dieux présidant l'Olympe, en a évidemment à revendre. Et faire preuve d'hybris est relativement dangereux, les Dieux apprécient généralement peu que l'on veuille les égaler et rabattent de manière assez violente la superbe des simples mortels qui osent se comparer à eux. Qu'Emmanuel Macron ignore cette notion d'hybris, c'est peu probable. Candidat malheureux au concours de l'Ecole Normale Supérieure, en couple avec une ancienne professeure de lettres, il serait étonnant qu'il n'en ait jamais entendu parler. Mais n'est-ce pas précisément la caractéristique de l'individu faisant preuve d'hybris que de croire qu'il pourra échapper au destin commun de tous ceux qui, avant lui, se sont brûlé les ailes à trop s'approcher du soleil ?

   Il y a encore plus troublant dans les symboles et les références utilisées par le Président de la République. Ces symboles fonctionnent comme des annonces du destin funeste qui risque d'être le sien, ce qu'en termes narratifs, on appelle des « prolepses ». Ces prolepses que nous allons évoquer, dans la mesure où elles viennent du personnage lui-même, constituent un cas d'école de ce qu'il est convenu de nommer « l'ironie tragique ». L'ironie tragique consiste pour un personnage à énoncer une parole dont il ne comprend pas le double sens mais qui résonne aux oreilles du spectateur comme une annonce de son destin tragique. Pour ma part, outre cette comparaison avec Jupiter, j'ai pu repérer deux effets d'ironie tragique dans les références convoquées par Emmanuel Macron. Tout d'abord une allusion assez marquée aux rois de France et qui commence par cette mise en scène – grandiose ou grotesque selon les points de vue – de sa victoire électorale dans la cour du Louvre, demeure attitrée des rois. Or le roi en France est un personnage qui est à la fois un symbole d'adoration et de détestation. C'est ce que retranscrivait peu avant la crise des gilets jaunes, de manière un peu trop didactique à mon goût, un film que les historiens qualifieront peut-être de prémonitoire, Un peuple et son roi. Quand on pense rois de France, on ne peut s'empêcher d'évoquer la figure tragique de Louis XVI.

   Plus troublant encore, on sait que le roman préféré d'Emmanuel est celui de Stendhal, opportunément inscrit au programme du baccalauréat de français de l'année prochaine, Le rouge et le noir. Dans ce roman, pour ceux qui ne l'auraient pas lu, le fils d'un charpentier, un certain Julien Sorel, grand admirateur de Napoléon à une époque – la Restauration – où son nom est tabou, devient le précepteur des enfants du maire de sa commune, séduit la femme de ce maire, Mme de Rênal, puis, dévoré par l'ambition, accepte un poste de secrétaire auprès d'un noble influent sur le plan politique dont il va séduire la fille, Mathilde de la Mole. Alors qu'il est sur le point d'épouser cette dernière, une lettre de Mme de Rênal révèle la liaison qu'ils ont eu, fou de rage, Julien tire au pistolet sur son ancien amour et est condamné à mort par une société qu'il méprise. Il est assez facile de voir dans Emmanuel Macron une sorte de Julien Sorel qui aurait réussi, avec dans le rôle de Mme de Rênal, Brigitte Macron. Mais ce que je trouve remarquable, outre le thème de la décapitation qui était déjà présente dans la référence aux rois de France, c'est que ce roman – comme par un effet de mise en abyme – contient également un certain nombre de prolepses : alors qu'il se trouve dans l'église de sa petite ville, au début du roman, Julien Sorel tombe sur une coupure de journal où il est question d'un condamné à mort ; plus loin dans le roman, Mathilde de la Mole évoque la décapitation de son ancêtre, l'amant de la reine Margot, pour trahison ; à plusieurs reprises, le personnage principal se compare lui-même à Danton...

   Louis XVI, Julien Sorel, telles sont les références convoquées par le personnage lui-même. Mais si l'on devait chercher un rapprochement à faire avec un personnage de tragédie, c'est à mon sens, la figure d'Oedipe qui s'imposerait en premier lieu. La transposition est assez facile à opérer, même si elle ne respecte pas tout à fait l'ordre du mythe originel : après avoir épousé la mère symbolique qu'est Brigitte, Emmanuel Macron a tué symboliquement son père symbolique, François Hollande. Il ne s'agit évidemment pas ici de condamner moralement le fait qu'un homme épouse une femme de l'âge de sa mère, mais d'observer ce que cette situation exprime sur le plan narratif et symbolique. Pour cela, il est indispensable d'en passer par l'analyse de celui qui a donné au mythe d'Oedipe sa traduction moderne, Sigmund Freud. Freud a repris ce mythe pour l'interpréter non seulement au niveau individuel, mais également au niveau collectif, dans un livre célèbre, Totem et tabou. Dans ce livre, l'auteur revient, à travers le mythe de la horde primitive, sur l'instauration de la civilisation. Il évoque un événement primordial, celui du meurtre du père par ses fils qui cherchent à s'approprier à la fois le pouvoir et les femmes que leur père avait confisqués à son profit. Or, ce qui selon Freud fonde la civilisation, c'est le pacte conclu par les fils à la suite de ce meurtre qui consiste à frapper d'interdit à l'avenir le meurtre du père, représenté sous la forme d'un totem sur lequel pèse un tabou, et de renoncer aux femmes du chef, ce qui aboutira au principe de l'exogamie et à l'interdit de l'inceste que l'on retrouve dans la quasi-totalité des civilisations. Par ce pacte, les fils du chef de la horde qu'ils ont assassiné mettent un terme à une possible lutte fratricide qui n'engendrerait qu'une violence inutile et toujours renouvelée. Briser ce pacte, c'est déroger aux règles du monde civilisé et revenir à l'état de barbarie qui était celui d'une humanité originelle.

   Or, avec Emmanuel Macron ce pacte est rompu. Le principal intéressé le reconnaît lui-même, il a accédé à l'Elysée « par effraction ». Mais cette transgression ne s'arrête pas à la prise du pouvoir. Le but affiché de Macron est bien de détruire tous les codes et toutes les règles qui président au bon déroulement de la vie en société pour y substituer la loi du plus fort. Ce n'est pas nouveau, il s'inscrit en cela dans la lignée des thuriféraires du néolibéralisme pour qui il faut faire « table rase » du passé (voir à ce propos l'analyse qu'en a faite Naomi Klein dans La stratégie du choc). Cette table rase n'est pas conçue, comme dans l'idéologie marxiste, au préalable à l'instauration d'une société plus juste car plus égalitaire, mais comme à un retour à un ordre antérieur, celui décrit par Hobbes dans le Léviathan, d'une guerre généralisée de tous contre tous. Le sens du titre du livre programmatique d'Emmanuel Macron, « Révolution », est donc à comprendre dans son sens étymologique de celui d'une rotation complète et d'un retour à l'état initial. Dans ce nouveau monde, marqué par la disruption, la seule légitimité qui vaille est celle de la force. C'est pourquoi le pouvoir a beau jeu de crier à l'absence de légitimité de ses adversaires politiques. Cette absence de légitimité n'existe que tant que le pouvoir parvient à maintenir une chape de plomb répressive sur ceux qui lui résistent. A partir du moment où la chape cédera, le pouvoir cessera de fait d'être légitime puisque sa seule légitimité repose désormais sur l'usage volontairement disproportionné de la force .

   Le lien avec la tragédie est assez évident et les plus perspicaces d'entre vous l'auront sans doute établi. Je ne l'en formulerai pas moins explicitement. La tragédie comme genre littéraire naît durant l'antiquité dans une Grèce devenue démocratique. On peut comprendre l'existence de ce genre comme une représentation horrifiante de l'état du monde tel qu'il était avant l'instauration de la démocratie. Dans un monde régi par l'arbitraire et soumis à l'autorité d'un pouvoir absolu, les histoires des puissants ne peuvent que mal se terminer puisque leur autorité n'est pas fondée en droit mais ne repose que sur la force. La tragédie n'est donc pas le résultat de données circonstancielles, elle est inscrite de manière structurelle dans un pouvoir qui ne tire sa légitimité que de la violence dont il fait preuve.

   Pour en revenir à l'histoire d'Oedipe, il faudrait également évoquer un élément marquant que l'on trouve dans la tragédie éponyme de Sophocle, Oedipe roi. Au commencement de cette tragédie, Oedipe, marié à Jocaste, sa mère, et devenu roi de Thèbes est alors au faîte de sa puissance. Mais son pouvoir se heurte à une épidémie de peste qui ravage la ville où il règne. Il y a évidemment une responsabilité humaine à l'origine de cette épidémie qui n'est autre qu'un châtiment des dieux. Oedipe entend découvrir le coupable et le châtier comme il le mérite. Tout l'objet de la pièce va consister en la prise de conscience du personnage principal que le coupable n'est autre que lui-même. Il se crève alors les yeux et s'en va accompagné de ses deux filles, errer sur les routes. En considérant cette tragédie et ce qu'elle raconte, je ne peux m'empêcher de faire un rapprochement avec cet autre personnage qui nous intéresse depuis le début de cet article. La métaphore de la peste dans notre monde moderne, popularisée notamment par le roman d'Albert Camus, est suffisamment transparente pour que je n'aie pas besoin de l'expliciter. Il suffira juste d'y ajouter l'adjectif « brune ». En opposant, lors des dernières européennes, dans une dichotomie discutable, le camp des progressistes à celui des nationalistes, Emmanuel Macron semble oublier une donnée fondamentale : le développement de « la peste brune » un peu partout dans le monde occidental est concomitant avec le triomphe de l'idéologie néolibérale. En d'autres termes, Macron, ou ce qu'il représente, n'est pas l'adversaire de la montée du fascisme, il en est la cause.

   Qu'Emmanuel Macron soit ou non conscient de tout cela, c'est ce qu'il nous est évidemment impossible à déterminer. Croit-il, comme tous ceux atteints d'hybris, pouvoir échapper au destin funeste qui le menace ? Ou serait-il victime de ce que je qualifierais volontiers de syndrome d'Achille et qui consisterait à préférer une vie courte mais glorieuse à une longue existence sans éclat ? La réponse reste ouverte et le restera sans doute, à moins que le principal intéressé ne s'exprime un jour là-dessus.

 

Bibliographie :

  • Albert Camus, La peste

  • Pierre Corneille, trois discours sur le poème dramatique

  • Sigmund Freud, Totem et tabou

  • Naomi Klein, La stratégie du choc

  • Thomas Hobbes, le Léviathan

  • Emmanuel Macron, Révolution (pour celui-ci, j'avoue , je ne l'ai pas lu)

  • Sophocle, Oedipe roi

  • Stendhal, le rouge et le noir

     

Et un film :

  • Pierre Schoeller, un peuple et son roi

     

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