Emmanuel Macron ou l'impossible logique du «en même temps»

Pour comprendre les errements actuels de l'exécutif face à la crise sanitaire à laquelle il se trouve confronté, il faut revenir à ce qui constituait une promesse structurellement impossible à tenir, formulée lors de la campagne présidentielle de 2017, celle du « en même temps ».

Reconfiguration de l'espace politique

  On le sait, Emmanuel Macron s'est fait élire sur une promesse aux allures de paradoxe, celle du « en même temps ». Au « ni gauche, ni droite » revendiqué par le Rassemblement National, Macron substitue le « en même temps de gauche et de droite », à une logique de refus généralisé, celle d'une volonté de conciliation. Ces deux approches en apparence opposées partent néanmoins d'un constat commun : il n'existait que des oppositions de surface entre les politiques menées par la gauche et la droite de gouvernement qui se sont succédé depuis maintenant plusieurs décennies.

  Marine Le Pen comme Emmanuel Macron prennent acte de cette réalité que tout un chacun percevait et qui avait été dénoncée en son temps par Pierre Bourdieu dans son ouvrage Langage et pouvoir symbolique, à savoir que le champ politique ne se définit pas en vertu de propositions politiques s'appuyant sur une vision du monde cohérente tenant compte des rapports de classes et proposant un cap à suivre selon ce que l'on pense être juste mais en fonction d'un jeu de positionnement qui consiste à occuper un espace laissé vacant quand bien même cet espace n'aurait aucun lien avec les enjeux réels de la société. Cependant, ni Marine Le Pen, ni Emmanuel Macron n'échappent à la critique de Pierre Bourdieu en cela qu'ils reconfigurent le champ politique en deux camps bien distincts correspondant à leurs deux électorats respectifs dans une logique qui relève davantage de l'affrontement que de la proposition et que l'on pourrait catégoriser schématiquement, pour nous servir d'anglicismes abondamment utilisés par les commentateurs, en « outsiders » et « insiders ».

  Le coup de génie de Macron n'est pas d'avoir aboli le positionnement politique factice qui présidait au champ des forces en présence mais d'avoir su élargir considérablement sa base électorale en abolissant la frontière entre deux forces longtemps considérées comme antagonistes, pour lui substituer un autre clivage, celui des « progressistes » et des « nationalistes ». Les électeurs de gauche qui se sont crus obligés de voter pour lui au deuxième tour des élections de 2017 en savent quelque chose. On peut raisonnablement penser qu'Emmanuel Macron n'a pas été élu en vertu de son programme et de la vision qu'il proposait de la société mais parce qu'il s'opposait à Marine Le Pen. Car en définitive en quoi consistait exactement le programme d'Emmanuel Macron ? C'est une question qui mérite qu'on s'y arrête et pour cela, il faut prendre au sérieux la formule du « en même temps ».

La formule du "en même temps" à l'épreuve de la dialectique hegelienne

  En apparence, on peut voir dans cette formule, une application de la méthode que connaissent bien les lycéens et les étudiants en humanités et sciences sociales, celle de la dissertation de plan dialectique. La dissertation de plan dialectique qui est censée répondre à une question prenant la forme d'une interrogation totale (à laquelle on peut répondre par oui ou par non) se décompose généralement en trois parties : thèse (confirmation de l'affirmation contenue implicitement dans la question), antithèse (infirmation de la thèse), synthèse (dépassement de la contradiction apparente entre les deux premières parties). Ce type de plan qui est à peu près aussi vieux que l'exercice de la dissertation lui-même ne sort évidemment pas de nulle part et on peut en déceler l'origine dans la pensée du philosophe allemand Hegel et de son système de pensée qui s'appuie sur ce même type de raisonnement dialectique. Emmanuel Macron serait-il un disciple d'Hegel ? Rien n'est moins sûr et nous allons tenter d'examiner pourquoi.

  Disons le d'emblée, et c'est le professeur amené à l'enseigner qui parle, le fonctionnement du plan dialectique est infiniment compliqué à appréhender pour un lycéen. On doit souvent, en tant que correcteur, s'estimer satisfait si un devoir comporte une thèse et une antithèse suffisamment étayées et  renoncer à la synthèse qui lorsqu'elle existe n'est souvent qu'une répétition des deux parties précédentes sans aucun élément nouveau. Pour comprendre en quoi consiste la synthèse, il faut revenir à Hegel.

  Comme la plupart des philosophes, Hegel est obsédé par l'idée de vérité et par la manière d'y accéder. Sa philosophie est couramment classée dans le courant idéaliste qui considère que la vérité préexiste à l'ordre du monde. Il s'oppose en cela aux matérialistes qui considèrent, eux, que rien n'existe en dehors du réel et du monde matériel. Mais contrairement aux philosophes idéalistes qui l'ont précédé, Hegel ne considère pas qu'il y aurait deux réalités distinctes dont l'une ne serait que le pâle reflet de l'autre (comme chez Platon et sa caverne par exemple). Pour lui, la pensée ne peut s'accomplir que dans le réel et la révélation qu'elle apporte est le fruit d'un processus. À l'image fixe de la vérité révélée, celle de la religion par exemple, Hegel substitue une image mouvante, proprement cinématographique au sens étymologique du terme (écriture du mouvement en grec).

  Au modèle artistique du tableau, succède donc le modèle littéraire du récit. Or, la caractéristique première du récit est d'être inscrit dans une temporalité. C'est cette temporalité qui permet de résoudre la contradiction apparente entre deux réalités distinctes et que tout semble opposer. Pour utiliser une métaphore proposée par Hegel lui-même, le bourgeon et la fleur sont deux états distincts de ce qui deviendra un fruit. Pour que le fruit puisse advenir, il faut que le bourgeon et la fleur se développent et qu'ils disparaissent pour donner naissance à ce qui va suivre. Le fruit est donc indissociable du bourgeon et de la fleur qui l'ont précédé et ne saurait exister sans eux. Appliqué à la réalité historique, cette conception nous enseigne que pour qu'il y ait un progrès dans l'Histoire, il faut nécessairement passer par une phase de destruction de l'ordre ancien. Hegel est évidemment un contemporain de la Révolution française et sa réflexion philosophique se nourrit de l'actualité de son temps. Constatant les excès de la Révolution française, il n'en considère pas moins qu'elle constitue un progrès indéniable dans l'Histoire humaine et dans le développement de l'esprit qui est sa grande obsession. Mais pour que ce progrès puisse s'accomplir, il faut mettre à bas l'ordre monarchique ancien, ce qui ne va pas sans une certaine forme de violence.

  Pour en revenir à Macron, on voit bien où le bât blesse. Dans sa tentative de conciliation de deux réalités opposées, il ne tient absolument pas compte de la temporalité, ce qui peut sembler un paradoxe pour celui qui se prétendait « le maître des horloges ». Il est d'ailleurs symptomatique que l'expression choisie, le syntagme adverbial « en même temps » de préférence à un autre tel que par exemple « à la fois », contienne en elle-même la négation de cette temporalité. Que Macron ait été l'assistant de Paul Ricoeur dont l'un des ouvrages majeurs traitait de cette question de la temporalité ne laisse pas d'interroger. Le lecteur de son livre programmatique, Révolution, est en permanence confronté à des considérations qui sont autant d'embryons de dissertations en deux parties qui n'aboutissent jamais à une synthèse au sens hegelien du terme.

  Dans ce livre, Macron use en permanence de ce qu'on appelle en rhétorique le discours épidictique et qui consiste sur un sujet ou sur une personne à formuler éloge ou blâme. Sauf qu'entre les deux, Macron ne choisit jamais et que tout éloge se termine invariablement par un un blâme amorcé par la conjonction à valeur adversative « mais ».

  Bien évidemment, ces deux jugements contradictoires qui ont tout de la palinodie (figure de style consistant à affirmer le contraire de ce qu'on vient de dire) ne sont jamais envisagés dans une quelconque temporalité, ils existent en même temps et le lecteur ne sait en définitive pas ce que pense l'auteur. La solution serait à chercher dans une sorte de juste milieu, à égale distance de deux propositions contradictoires, évidemment impossible à trouver. Macron occulte ainsi ce qui dans la philosophie d'Hegel fait sens, à savoir que toute positivité résulte nécessairement d'une phase négative qui la précède.

  Le summum est sans doute atteint lorsqu'il fait simultanément l'éloge et le blâme de la République comme régime politique, laissant entendre qu'il y aurait de bonnes choses à prendre dans d'autres modèles de gouvernement. En forçant un peu le trait, on pourrait dire qu'il considère sans doute qu'on pourrait être modérément nazi ou raisonnablement stalinien. On comprend donc que dans la situation actuelle qui exige de faire des choix et de prendre des décisions, Macron soit incapable de trancher. Entre le respect des vies humaines et la reprise économique, il ne choisit pas ce qui aboutit aux injonctions contradictoires telles que « restez chez vous, mais allez travailler ».

  Et comme il est incapable d'arbitrer entre deux solutions qui présentent chacune leurs aspects négatifs, il se défausse en permanence de ses responsabilités en s'abritant tantôt derrière l'avis des scientifiques, tantôt en renvoyant la décision aux individus à qui est transféré le dilemme qu'il est incapable de trancher : envoyer ou non ses enfants à l'école, contraindre ou non au port du masque dans un commerce.

la figure de l'honnête homme et du courtisan

  La pensée de Macron n'a donc rien d'une pensée dialectique et il faut utiliser pour la caractériser un autre modèle. J'y vois pour ma part une réactivation d'une figure ancienne et historiquement datée, celle de l'honnête homme du XVIIème siècle. On trouve de nombreux exemples de cette figure dans les comédies de Molière, c'est Chrysalde dans L'école des femmes, c'est Cléante dans le Tartuffe, c'est Béralde dans le Malade imaginaire. L'honnête homme est un individu dominé par la raison, adversaire des solutions extrêmes et de la conflictualité, partisan du juste milieu, qui se caractérise par son bon sens. En cela, il se rapproche du moraliste au sens que l'on peut donner à ce terme au XVIIème siècle. Être honnête homme implique que l'on accepte l'ordre du monde tel qu'il est et que l'on ne cherche pas à s'élever au-dessus de sa condition. On peut, comme Jean de La Fontaine, constater que le monde est injuste sans forcément vouloir le changer. Il faut s'accommoder de cette injustice et en tenir compte dans ses décisions. Disons le, les personnages d'honnêtes hommes chez Molière, outre qu'ils sont passablement ennuyeux, ne parviennent que très rarement à leur but qui est de convaincre le protagoniste qu'il s'égare.

  Mais cette recherche du juste milieu ne suffit pas à caractériser la pensée d'Emmanuel Macron. À cet égard, une figure d'honnête homme me semble particulièrement intéressante, c'est celle de Philinte dans le Misanthrope. Philinte, en effet, l'ami du misanthrope Alceste, n'hésite pas à faire preuve d'une certaine forme d'hypocrisie, n'y voyant qu'une convention sociale sans grande importance. Ainsi n'a-t-il aucun problème de conscience à affirmer à un importun que son sonnet est admirable alors qu'il n'en pense pas un mot. Le spectateur devant cette justification de l'hypocrisie comme nécessaire aux relations sociales est évidemment pris d'un vertige : et si Philinte qui se dit l'ami d'Alceste faisait preuve à son égard de la même hypocrisie qu'il manifeste aux autres personnages ? Rousseau aura une lecture de la pièce qui est sans doute aux antipodes de l'intention de l'auteur : pour lui, c'est Alceste, volontairement caricaturé par Molière, qui a raison et Philinte qui a tort. Rousseau place en effet les principes, au premier rang desquels la sincérité, au-dessus des conventions sociales. Le personnage de Philinte est intéressant en cela qu'elle rapproche la figure de l'honnête homme d'une autre figure caractéristique du XVIIème siècle, celle du courtisan. Le courtisan est en effet indissociable de la société de cour qui se met en place avec la monarchie absolue de Louis XIV. Aux personnages de la grande noblesse qui considéraient le roi comme un primus inter pares, c'est-à-dire comme leur égal, succèdent des individus qui se disputent les faveurs du souverain, placé au-dessus d'eux, et cherchent de manière égoïste leur propre intérêt.

  Reprenons le développement de notre analogie : Emmanuel Macron se rapprocherait donc de la figure de l'honnête homme en cela qu'il cherche la juste mesure, ce que traduit la formule du « en même temps », point d'équilibre précaire entre deux réalités contradictoires, en cela également qu'il accepte l'ordre du monde tel qu'il va et que sa seule obsession est d'y trouver sa place. On pourrait évidemment objecter que contrairement à l'honnête homme, il ne reste pas à la place qui lui a été assignée. C'est simplement que les règles du jeu ont changé et que nous nous trouvons dans une société qui valorise la figure du « self made man ». En ayant brigué le poste de président de la République, Macron n'aurait donc rien fait d'autre que d'obéir aux injonctions qui sont celles de son époque. De l'honnête homme, Macron a également le côté moralisateur qui consiste à reprendre son interlocuteur au nom d'un prétendu bon sens, comme en attestent ses réponses aux multiples interpellations dont il a fait l'objet depuis le début de son mandat par de quelconques quidams.

  À cette figure de l'honnête homme se superpose celle du courtisan et du courtisan, Emmanuel Macron en a l'étoffe. Rappelons qu'il a été banquier. Il connaît donc l'art de séduire, et celui d'être hypocrite au sens étymologique du terme, à savoir jouer un rôle. Le courtisan en effet n'exprime jamais ce qu'il pense, mais ce qu'il pense que son interlocuteur attend qu'il dise.

  Ce rôle de courtisan, transposé dans notre société, est complexe. Autant dans la société du XVIIème siècle, le courtisan n'avait à s'adresser qu'à une instance de pouvoir unique représentée par la personne du monarque, autant dans une société démocratique et capitaliste, il faut tenir compte d'une instance protéiforme et multiple. Lorsque Emmanuel Macron s'exprime, il doit à la fois s'adresser à l'ensemble de son électorat, dont les contours sont assez flous et les exigences parfois contradictoires, mais également aux grands patrons qui ont financé sa campagne, équilibre évidemment impossible à tenir et qui oblige nécessairement à se contredire, ce que le président ne manque pas de faire. Ce qui amène aussi à des ajustements qui peuvent apparaître comme autant de palinodies puisque ce que son interlocuteur attend est par définition impossible à définir à l'avance : ainsi s'expliquera-t-on qu'au ton martial adopté par le Président au début de la crise ait succédé le ton empreint de compassion sociale aux accents presque mélenchoniens ; il ne s'agit là rien d'autre qu'une adaptation aux attentes supposées de son auditoire.

  On voit bien en quoi cette attitude de courtisan peut s'avérer problématique lorsqu'on a pour ambition d'occuper le poste de président de la République qui est, dans le cadre de la cinquième République, une transposition dans l'espace démocratique de la figure du monarque absolu. Tout simplement parce qu'on ne peut pas être en même temps le monarque absolu et le courtisan qui cherche à briguer ses faveurs. Le courtisan est par nature incapable de choisir par lui-même, il se règle sur ce qu'il pense devoir être choisi par celui qu'il courtise. Cette incapacité à faire un choix n'empêche par une forme d'obstination absurde.

  Comme la plupart des grands velléitaires, Emmanuel Macron ne supporte pas d'être contredit, précisément parce qu'il n'est jamais assuré du choix qu'il a fait. Ainsi faut-il comprendre son obstination à vouloir faire passer la réforme des retraites en force alors que tous les indicateurs étaient au rouge, ainsi faut-il comprendre son refus de recommander le port du masque dans son entretien au Point du 15 avril, non pas pour des raisons objectives mais par volonté de ne pas se dédire.

  Emmanuel Macron, enfin, partage une autre caractéristique avec l'honnête homme et le courtisan, le refus de toute conflictualité. Que ce refus de la conflictualité ait pu être celui, relativement partagé, de l'homme du XVIIème siècle se comprend aisément : le pays venait de traverser des guerres de religion qui furent parmi les plus violentes d'Europe, l'épisode de la Fronde avait manqué d'ébranler le pouvoir créant le désordre dans la société. Face à ces tensions qui avaient profondément marqué le corps social, le retour à l'ordre imposé par le pouvoir monarchique était donc le garant d'une certaine forme de tranquillité.

  Ce refus de toute conflictualité s'avère en revanche beaucoup plus problématique lorsqu'on évoque la société française du XXIème siècle. Comme le souligne Chantal Mouffe, l'exercice démocratique repose précisément sur une forme de conflictualité ritualisée, ce qu'elle appelle l'agonisme, qui consiste en une opposition d'arguments exposés sur la place publique et dont le peuple serait l'arbitre par le biais du suffrage universel. Or par sa rhétorique, Macron réfute le bien-fondé de ce débat. C'est ainsi qu'il faut comprendre dans la crise actuelle son appel à l'union nationale qui n'est pas autre chose que la négation de toute voix divergente. Il a, dans sa dernière allocution, utilisé un mot qui en dit long sur sa conception du débat, celui de « chamailleries », rabaissant ainsi ce qui constitue le fondement de notre vie démocratique à une dispute de cours de récréation.

  On comprend donc que dans sa vision du monde, Macron oppose un camp raisonnable qui accepterait l'ordre existant et évacuerait toute conflictualité, celui des « progressistes », et un camp irrationnel qui revendiquerait la conflictualité, celui des « nationalistes ». D'un côté, la gauche et la droite de gouvernement, en grande partie absorbées par le mouvement en marche, de l'autre la France Insoumise et le Rassemblement National, qui opposent dans leurs visions du monde respectives, l'un, l'élite au peuple, l'autre, les étrangers aux autochtones.

  Mais la position d'Emmanuel Macron est impossible à tenir : dans une société traversée par des tensions sociales aggravées par des politiques de réduction des services publics et des aides accordées aux plus démunis, la conflictualité est inévitable. Or, comme elle ne peut pas s'exprimer dans le champ politique de manière satisfaisante, on bascule de l'agonisme déjà évoqué à ce que Chantal Mouffe appelle l'antagonisme, c'est-à-dire une forme de conflictualité beaucoup plus violente où on ne considère plus son opposant comme un adversaire, mais comme un ennemi avec lequel il ne sert à rien de discuter, ce qui justifie qu'on se serve de la police pour le tabasser. En voulant faire disparaître la forme ritualisée du conflit, Macron crée donc les conditions de l'émergence d'une violence qui n'a plus rien de symbolique.

  Ce refus de toute conflictualité traduit paradoxalement une incapacité à prendre en compte autrui. Pour en revenir à Hegel, le raisonnement dialectique qui est le sien ne trouve la résolution de son apparente contradiction qu'au moyen d'un passage, qui peut revêtir une certaine forme de violence, par l'altérité.

  La pensée, pour s'accomplir pleinement, doit se confronter au monde réel, elle doit faire l'épreuve de l'altérité et passer de manière provisoire mais nécessaire, par sa propre négation. C'est ce qu'Emmanuel Macron se révèle complètement incapable de faire. Persuadé d'avoir toujours raison, il n'écoute rien ni personne et surtout il est incapable de rentrer dans une logique qui n'est pas la sienne pour se l'approprier et enrichir sa propre réflexion.

  Ses décisions récentes sont emblématiques de cette incapacité : ainsi tantôt se réfugie-t-il derrière un comité scientifique qui aurait décidé à sa place, tantôt prend-il une décision totalement arbitraire sans consulter personne. Incapable de concevoir la politique comme une temporalité, Macron se révèle donc inapte à accomplir ce qu'exigerait sa fonction : consulter d'abord, et décider ensuite.

Réalité vs littérature

  Cet état d'esprit traduit une conception du monde qui a probablement de quoi nous inquiéter quant à la capacité de celui qui préside à nos destinées à prendre en compte le réel. Macron est un idéaliste, mais un idéaliste d'avant Hegel, qui considérerait que le monde des idées prévaut sur le monde réel et qu'il peut, voire qu'il doit, s'y substituer.

  Dans un entretien accordé au « Média », la députée ex LREM Frédérique Dumas soulignait qu'Emmanuel Macron avait sa vision du monde à laquelle le monde devait se conformer. On sait bien ce qu'elle est : celle d'un monde où il suffirait de vouloir pour pouvoir, où il n'y aurait qu'à traverser la rue pour trouver du travail, où chacun pourrait accomplir son rêve pour peu qu'il s'en donne la peine. Nous ne sommes pas très loin de la vérité alternative de Donald Trump.

  Si l'on considère l'expression du « en même temps », nous sommes bien obligés de constater qu'elle n'a aucune effectivité dans le monde réel. Il existe en revanche un univers où elle peut se déployer dans toute sa démesure, et c'est celui de la littérature. La littérature de la période baroque, celle qui précède l'âge classique, est le domaine où s'expriment ces contradictions, faites d'oxymores, d'adynatons, d'impossibilia. À ce titre, on peut analyser ainsi la complète déconnexion du langage macronien avec la réalité dont il est censé parler, ce que d'aucuns ont qualifié en référence au roman d'Orwell, 1984, de « novlangue » : il ne s'agit de rien d'autre que d'une réalité littéraire qui n'a par définition pas de compte à rendre au réel.

  Dans la première partie de son livre Révolution, Macron évoque son rapport d'enfant à la littérature, on y trouve notamment ce passage : « Je vivais largement par les textes et par les mots. Les choses prenaient de l'épaisseur lorsqu'elles étaient décrites, et parfois plus de réalité que la réalité même. » Force est de constater que le petit garçon qu'était Emmanuel Macron n'a pas beaucoup changé. On sait qu'il voulait devenir écrivain, et que c'est par défaut qu'il est devenu Président de la République.

  Et le Président de la République se comporte comme l'écrivain qu'il n'a pas pu être, en démiurge d'un monde imaginaire qu'il créerait de toute pièce selon sa volonté. En cela, il n'est pas très éloigné d'une figure emblématique de la littérature baroque, celle de Don Quichotte. La figure de Don Quichotte est perçue, à travers le filtre du romantisme, comme une figure positive, celle d'un doux rêveur pétri d'idéaux généreux en butte à la méchanceté du monde. Ce n'était pas le cas à l'origine. Cervantes, dans son roman, nous le présente clairement comme un fou, et comme un fou dangereux dont la déconnexion totale avec le monde réel, due à un abus de littérature chevaleresque, amène un certain nombre de catastrophes pour lui et pour les autres. Imagine-t-on un Don Quichotte qui présiderait aux destinées d'un pays ? C'est pourtant la réalité qui est la nôtre.

  Il y a cependant une différence avec la figure de Don Quichotte grand redresseur de torts. En effet, contrairement aux moralistes du XVIIème siècle, Macron ne semble pas considérer que l'ordre du monde soit injuste : dans sa conception, qui est aussi celle du néolibéralisme, chacun obtient ce qu'il a en fonction de son mérite personnel. Il y a une providence qui rétribue chaque individu à sa juste valeur.

  Lorsqu'il revient sur son parcours dans Révolution, Macron évoque à la fois le travail et à demi-mot un destin qui relèverait de l'épiphanie d'ordre mystique : il avoue ne rien comprendre lui-même à son parcours qui ne serait rien d'autre qu'une forme de grâce. Il y a de fait chez lui une forme de pensée magique que l'on trouve dans ce qu'il faut bien qualifier de délires sur le double corps du souverain et sa présence thaumaturgique tout droit sortis d'un imaginaire médiéval. Sont ainsi gommées toutes les déterminations d'ordre sociologique, psychanalytique, et en définitive tout ce qui pourrait relever d'une quelconque forme d'altérité. Il y a profondément ancrée en lui, cette croyance que chacun serait le maître de son propre destin, indépendamment des conditions extérieures pesant sur son existence.

Entre deux mondes

  Que devons-nous tirer comme enseignement de tout cela en tant que citoyens ?

  Nous pourrions évidemment nous complaire dans le registre de la lamentation et déplorer que nous ayons été collectivement suffisamment stupides pour confier notre destinée en tant que peuple à un enfant incapable de distinguer son monde imaginaire de la réalité. Mais, il y a une autre façon d'envisager les choses et il faut pour cela revenir à Hegel.

  Selon Hegel, les agents de l'Histoire mus par une ambition personnelle sont néanmoins porteurs d'un progrès pour l'ensemble de la société. En détruisant le rôle qui était celui de l'Etat, Emmanuel Macron nous oblige à prendre congé du monde d'avant pour lequel nous éprouvons légitimement une forme de nostalgie. N'est-il pas illusoire, comme le propose Jean-Luc Mélenchon, de vouloir restaurer dans sa pleine puissance le pouvoir étatique dans une conception qui emprunte aussi bien à de Gaulle qu'à Roosevelt ? L'avenir n'est-il pas ailleurs, dans une autre forme d'organisation de la société ? Ne doit-on pas sortir de la fausse alternative entre un état tout puissant régulateur des relations entre les individus et la totale liberté du marché où la liberté, largement illusoire, de l'individu serait instituée comme valeur absolue au détriment de sa sécurité matérielle ?

  Évidemment, tracer de nouveaux horizons ne va pas de soi. Nous sommes comme ces navigateurs qui voient s'éloigner la rive qu'ils ont quittée et qui se retrouvent au milieu de l'océan sans savoir s'ils vont trouver au bout de leur parcours une terre abordable et un nouveau monde. La crise actuelle nous enseigne que rien ne sera plus jamais comme avant. Vouloir revenir au rivage du passé serait illusoire. Si nous ne voulons pas sombrer en pleine mer, nous nous devons collectivement d'inventer, au sens étymologique du terme, un continent nouveau.

 

Bibliographie

  • Langage et pouvoir symbolique, Pierre Bourdieu

  • Don Quichotte, Cervantes

  • Préface de la phénoménologie de l'esprit, Hegel

  • Révolution, Emmanuel Macron

  • L'école des femmes, le Tartuffe, le malade imaginaire, le Misanthrope, Molière

  • Pour un populisme de gauche, Chantal Mouffe

  • Lettre à d'Alembert sur les spectacles, Jean-Jacques Rousseau

 

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