Annulation du bac de français: entre soulagement et déception

A l'annonce de l'annulation de l'épreuve de l'oral du bac de français, le professeur de français que je suis a éprouvé un sentiment ambivalent, entre soulagement et déception. C'est sans doute l'occasion d'évoquer cette épreuve dans ce qu'elle a de profondément singulier.

  C'est donc officiel: l'épreuve orale de français du baccalauréat n'aura pas lieu. L'annonce en a été faite par le ministre de l'Education Nationale vendredi dernier. Pour une fois, le Ministre aura pris en compte les avis des syndicats enseignants, ceux des fédérations de parents d'élèves et des lycéens du CVL qui s'opposaient à la tenue de ces épreuves. Je dois avouer avoir éprouvé, en tant que professeur de français, à cette annonce un sentiment particulièrement ambivalent, mélange de soulagement et de déception.

  Soulagement parce que les conditions dans lesquelles nous nous apprêtions à faire passer ces épreuves n'avaient rien d'une partie de plaisir : port du masque obligatoire au début d'un été qui s'annonce particulièrement chaud (écouter une explication prononcée derrière un masque, un pur bonheur!), désinfection régulière des surfaces de travail, impossibilité de toucher les descriptifs des élèves, de leur prêter un stylo ou quoique ce soit d'autre. D'autres solutions avaient été envisagées, notamment la tenue de l'examen par skype, pas vraiment glamour non plus...

  Mais en même temps déception, pour moi et mes élèves. Pour mes élèves d'abord qui ont pour la plupart joué le jeu et travaillé jusqu'au bout et qui ne connaîtront pas cette épreuve qui a quelque chose d'une initiation avec ses angoisses, la tension qui pousse à se dépasser, sa confrontation avec l'inconnu, ses joies aussi, le sentiment de fierté qui résulte d'un devoir accompli... Pour moi ensuite, qui n'aurai pas cette année le bonheur d'apprendre que mes élèves ont réussi leur épreuve (avec aussi quelquefois des déceptions), et qui ne verrai pas des visages nouveaux me parler des textes qu'ils ont étudiés durant l'année.

  De tous les examens qu'il m'a été donné d'évaluer, j'avoue avoir un faible pour l'oral de français. L'épreuve, on le sait, est composé de deux moments, une première partie consacrée à l'analyse d'un texte étudié durant l'année et une deuxième constituée d'un entretien entre l'examinateur et le candidat. La récente réforme du bac si elle avait changé le contenu des épreuves n'en avait pas modifié la forme.

  Faire passer des oraux a quelque chose de l'épreuve physique : vous devez rester enfermé quatre heures d'affilée dans la même salle non climatisée sans avoir le temps d'aller aux toilettes ou de prendre un café. Chaque candidat a droit à une demi-heure de préparation au terme de laquelle il passe l'épreuve qui dure vingt minutes.

  Le temps de l'examinateur se décompose quant à lui de la manière suivante: la première demi-heure consiste simplement à surveiller le premier candidat que vous avez accueilli en lui faisant signer la liste d'émargement après avoir vérifié son identité et à qui vous avez indiqué le texte sur lequel il allait travailler en lui remettant une question précise (remplacée cette année par une question de grammaire). Un peu avant la fin de la demi-heure, il faut accueillir le candidat suivant et reproduire le même cérémonial que pour le premier. Le premier candidat est ensuite invité à dérouler son explication, suivie d'un entretien. Vous devez avoir en permanence le regard sur la montre en même temps que vous prenez des notes aussi précise que possible sur ce que vous dit le candidat.

  Au terme des vingt minutes de l'épreuve, il vous reste dix minutes avant de passer au candidat suivant , soit à peu près cinq minutes pour compléter la fiche d'évaluation et attribuer une note, et cinq minutes pour accueillir le candidat suivant. Et cette procédure se reproduit sept fois dans la demi-journée, quatorze fois dans la journée. Au bout de huit heures de présence à manifester une attention constante, et je ne compte pas le trajet, car on vous envoie généralement au loin dans un établissement qui n'est pas le vôtre, vous ne savez plus que vaguement comment vous vous appelez et où vous habitez. Et cela dure six jours d'affilée, avec parfois le week-end pour vous remettre si le rectorat a eu l'obligeance de répartir votre temps de présence sur deux semaines.

  Mais cette fatigue s'accompagne de motifs de satisfaction réels. Ce qu'il y a de singulier avec l'oral de français et que l'on ne retrouve pas lorsqu'on corrige les écrits, c'est qu'il ne s'agit pas simplement d'une évaluation de connaissances et de compétences, mais qu'il se joue, notamment dans la deuxième partie quelque chose de l'ordre d'une rencontre. Car l'oral met en jeu des choses extrêmement concrètes, le corps du candidat, ses mimiques, sa voix. Il y a quelque chose d'émouvant à voir ces mines renfrognées ou souriantes, d'entendre ces voix murmurées ou tonitruantes.

  Lorsque ma journée est terminée, je fais cet exercice de reprendre ma liste d'émargement et d'associer à chaque nom le visage et la voix qui lui correspondent. Pour terminer de compléter les bordereaux de notation que souvent je n'ai pas eu le temps de remplir de façon satisfaisante durant la journée d'une part, mais aussi parce qu'il s'est passé durant ces vingt minutes où on a écouté et posé des questions quelque chose qui relèverait presque de l'épiphanie.

  Me revient en tête un de ces moments singuliers. C'était par une journée chaude de juin, en milieu de matinée. La candidate que j'interrogeai était visiblement nerveuse. La voix hésitante, le regard fuyant, caché derrière des lunettes aux verres épais, un corps dont elle ne savait visiblement que faire, pas très bien coiffée avec des cheveux frisés partant dans tous les sens. Je ne pus m'empêcher de penser qu'elle avait quelque chose d'un peu disgracieux. Elle était tombée sur un poème de Baudelaire. La première partie s'était révélée globalement satisfaisante sur le fond, mais il y avait à redire sur la forme tant les hésitations étaient nombreuses, les yeux baissés, perdus dans ses notes, la voix mal assurée.

  Arrive la deuxième partie. Au cours de l'entretien, je demande à la candidate que j'ai en face de moi le poème qu'elle a préféré dans le recueil des Fleurs du mal qu'elle était censée avoir lu. J'avais déjà posé la même question à plusieurs élèves de sa classe, n'obtenant à chaque fois que des semblants de réponses, les candidats compulsant frénétiquement leur livre, qu'ils avaient visiblement lu d'un oeil distrait, quand ils l'avaient lu, pour trouver au débotté un poème dont ils se souviendraient vaguement.

  Cette fois-ci la réponse ne se fait pas attendre. "L'albatros" me répond-elle sans même prendre la peine de consulter le recueil. Et comme je lui demande ce qui lui permet de justifier son choix, je vois cette jeune fille, jusque là mal à l'aise, pour qui cette épreuve semblait être un calvaire, tout à coup se transformer. La voix devient ferme, elle n'hésite plus, le regard a cessé d'être fuyant et s'allume tout à coup, ses yeux affrontent les miens sans aucune trace de timidité. Pour un peu on dirait qu'elle a déployé ses ailes et qu'elle prend son envol. Parce que j'en ai la certitude: l'albatros dont elle me parle avec tant de passion, c'est elle. Et cette jeune fille, qu'il y a un instant encore je jugeais disgracieuse, est à présent traversée par la beauté et la grâce. C'est elle, "ce prince des nuées" "qui hante la tempête et se rit de l'archer", c'est elle ce bel oiseau qui, posé de force au sol, semble "comique et laid". Et j'ai moi aussi détaché le regard de mes notes, je la regarde elle et je ne peux m'empêcher d'être touché par sa soudaine beauté qui m'est brusquement révélée.

  Ce sont des instants de grâce tels que celui-ci qui donnent tout son sens au métier que j'exerce. Je me dis que s'il y a quelques élèves qui sont habités à ce point par les textes que nous leur donnons à lire, alors nous n'avons pas perdu notre temps. Et si ces textes leur donnent l'opportunité de se sentir plus forts pour affronter l'existence et de toucher du doigt cette part de beauté qu'ils ont en eux, alors décidément, il n'y a rien de moins inutile que la littérature.

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