Un jeudi soir au lycée

Récit d'un conseil pédagogique où l'on se rend compte des problèmes concrets posés par la réforme du baccalauréat.

  Jeudi soir, c'était conseil pédagogique dans mon lycée. Comme l'ordre du jour était consacré aux enseignements de spécialité instaurés par la réforme du bac de Jean-Michel Blanquer et que, n'ayant pas d'enseignement de spécialité à assurer cette année, je n'étais pas directement concerné, j'avoue m'être fait violence pour y assister (d'autant qu'avec la réforme et tous ces nouveaux cours à préparer, on n'a pas que ça à faire ma bonne dame).

  A l'entrée de l'amphi où ont lieu les réjouissances, notre proviseur accueille chacun de ses enseignants. D'une main il me sert la mienne tandis que de l'autre il me tend un papier sur lequel se trouve récapitulées un certain nombre de dates. Je me trompe de main pour la lui serrer et comprends à ce détail en apparence insignifiant que je ne pourrai jamais être proviseur.

  Les professeurs s'installent, se regroupant par matières, et la réunion commence. Sur la feuille qui nous a été distribuée apparaît le calendrier. Avec la réforme les élèves de première devront passer deux séries d'épreuves comptant pour le baccalauréat, avant les vacances de février et après les vacances de Pâques, en Histoire-Géographie et en langues vivantes, auxquelles il faudra ajouter une session de fin d'année pour les enseignements de spécialité que les élèves abandonneront en terminale (la réforme prévoit que les élèves choisissent trois enseignements de spécialité en première et qu'ils en abandonnent un en terminale avec une épreuve en fin de première). Pour chaque série d'épreuves, il est prévu une session de rattrapage pour les éventuels absents. Auquel il faudra ajouter une commission d'harmonisation à l'échelle de l'académie qui permettra de rendre les résultats définitifs et de les transmettre aux élèves. L'observation du calendrier permet de pointer du doigt un problème : le délai de correction pour la session de rattrapage des langues vivantes est trop court puisque les collègues n'auraient que deux jours pour corriger et rentrer les notes dans le logiciel. Le proviseur décide donc de décaler les dates, ce qui de fait transforme une semaine complète en session d'examens où les élèves de première ne feront pas autre chose que de passer des épreuves. Je constate avec angoisse que le calendrier proposé supprime plusieurs de mes cours de deux heures avec ma classe première et je me demande comment je vais pouvoir terminer un programme déjà ultra-chargé puisqu'on nous demande en français de préparer les élèves à présenter vingt-quatre textes à l'oral, à répondre à une question de grammaire et à maîtriser les exercices du commentaire et de la dissertation pour l'écrit.

  Les sujets de ces sessions d'examens doivent être choisis dans une banque de sujets proposés par le ministère. Le proviseur nous informe que cette banque ne sera accessible qu'aux seuls enseignants. Il attire néanmoins notre attention sur le fait que la banque en question étant nationale, les sujets choisis par les établissements seront très probablement disponibles sur internet dès que les épreuves auront commencé au niveau national. Et comme le calendrier est local, on ne pourra pas éviter que les élèves se préparent à des sujets précis qu'ils sauront susceptibles de tomber le jour de l'épreuve. Combien y aura-t-il de sujets ? Seront-ils tous pertinents (si l'on se fie à ce qui se passe en français, on peut en douter au vu des annales zéro qui ne respectent pas les instructions du programme) ? Si les collègues n'ont qu'un choix limité entre des sujets ayant fuité sur internet, comment pourra-t-on conserver le principe d'égalité des chances inscrit dans la loi ? Plus généralement, je me demande comment on pourra éviter les pressions de certains personnels de direction auprès de leurs professeurs pour qu'ils préparent activement les élèves aux sujets qu'ils auront eux-mêmes choisis. La dernière session du baccalauréat est à cet égard révélatrice : les fuites ont, semble-t-il, été le fait d'un surveillant qui avait répondu à une demande implicite d'un chef d'établissement privé...

  Se pose également la question des correcteurs que le proviseur et son adjoint n'ont à ce jour pas résolu : demandera-t-on à l'ensemble des professeurs d'une matière de corriger l'enseignement de spécialité même s'ils ne l'enseignent pas ? Il y a une contrainte à respecter : un professeur ne peut pas corriger ses élèves, or le vivier de professeurs enseignant sur un même niveau n'est pas extensible à l'infini. Les professeurs d'Histoire-Géographie avertissent que vu la répartition qui est la leur, il sera impossible pour un enseignant du tronc commun de corriger la spécialité et inversement, étant donné que ce n'est ni le même programme, ni la même approche. Le proviseur évoque également la question de la rémunération : comme il s'agit d'une épreuve de baccalauréat et que les enseignants sont amenés à corriger des copies d'élèves qui ne sont pas les leurs, il lui semblerait normal que l'on applique le principe de la rémunération à la copie qui a lieu pour les examens nationaux. Mais il est assez peu probable que ce raisonnement soit celui du Ministère. Dans ce cas, il prévoit une décharge de cours durant la durée de la correction. Notre collègue d'allemand pose la question qui fâche : avec ces examens, le bac blanc des terminales, le voyage en Allemagne, et la décharge dont il est question, elle n'aura plus le temps de faire cours à ses élèves. Il faudra faire des sacrifices. Est-il bien opportun de continuer à organiser des voyages dans ces conditions ? Je repense à la réunion des parents d'élèves de seconde de la semaine précédente où une mère d'élève avait chaudement remercié notre collègue d'organiser un échange linguistique avec un lycée allemand. L'année prochaine, il faudra expliquer aux parents qu'on ne peut plus faire de voyage pour cause de réforme. Pour ce qui est de la correction encore, le principe est celui d'une dématérialisation des copies : les professeurs corrigeront des copies scannées par ordinateur. Une collègue de lettres qui pratique déjà ce type de correction, les copies de BTS étant d'ores et déjà dématérialisées, nous informe sur les instructions qu'elle a reçues : en plus de l'appréciation remplie numériquement, il faudra garder dans ses dossiers une appréciation plus fournie qui pourra être produite en cas de contestation de la note.

  Puis notre proviseur nous demande notre ressenti par rapport aux enseignements de spécialité et plus généralement à ce début d'année. Intervention d'une collègue de maths : avec l'ensemble des programmes à refaire, avec les deux heures supplémentaires imposées qui font que certains collègues se retrouvent avec vingt heures de cours à assurer, on se trouve, cinq semaines après la rentrée, dans une situation d'épuisement. Elle se demande s'il est bien raisonnable de maintenir les réunions parents-professeurs des classes de première avant les vacances. Une collègue de lettres intervient : pour elle, maintenir des réunions par classe n'a pas de sens. La réforme a en effet fait voler en éclat le concept de classe. Elle a posé la question à ses élèves de première, ils lui ont répondu qu'ils ne se connaissaient pas entre eux car ils se voyaient très peu. Et comment pourrait-il en être autrement ? Notre établissement a fait le choix d'offrir aux élèves la totalité des combinaisons possibles en matière d'enseignements de spécialité. Ce n'est pas le cas de tous les établissements, on sait que d'autres lycées de notre secteur ont proposé des combinaisons toutes faites aux élèves. Le choix de notre établissement s'est fait au prix d'un éclatement maximal du groupe classe : dans la même classe, des élèves ayant le même enseignement de spécialité peuvent suivre cet enseignement avec des professeurs différents ou parfois même avec le même professeur mais à des horaires différents. Le proviseur prend acte : il décide de décaler les réunions pour les premières après les vacances et d'en revoir totalement les modalités d'organisation. Les parents ne seront plus réunis par classe, mais assisteront de manière globale à la présentation des matières et des enseignements de spécialité avec des professeurs qui ne seront pas forcément ceux de leurs enfants.

  Le même problème risque de se poser pour les conseils de classe. Pour une seule classe, on ne compte pas moins de quarante-trois professeurs. Le collègue d'arts plastiques évoque son cas : s'il veut participer à l'ensemble des conseils de classe qui le concernent, il faudrait qu'il fasse quasiment tous ceux de première, ce qui le mobiliserait sur une semaine complète. Le proviseur prend note et acte le fait que la présence des professeurs aux conseils de classe pourra se faire sous la forme dématérialisée de notes écrites. La dématérialisation est décidément un concept en vogue dans l'Education Nationale ! Concernant les conseils de classe encore, notre proviseur évoque cette absurdité de continuer à fonctionner selon un calendrier trimestriel alors que la réforme acte de fait une division de l'année en semestres, comme à l'université. Il réfléchit à la possibilité de modifier le calendrier, c'est trop tard pour cette année, on verra pour l'année prochaine. Vers 18h45, la réunion qui avait commencé à 17h se termine enfin, avec toute une série de questions qui restent en suspens. Désabusé, je glisse à la collègue qui est à côté de moi : « Dire qu'on nous avait présenté cette réforme comme une simplification du baccalauréat ! »

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