Lettre ouverte au Ministre de l'Education Nationale, Jean-Michel Blanquer

    Je republie ici une lettre ouverte écrite sous le coup de l'émotion et de la colère et publiée initialement sur la page Facebook des stylos rouges suite à l'invraisemblable épisode de la proclamation des résultats du baccalauréat. Depuis le temps a passé, le feuilleton journalistique s'est déplacé vers le scandale de Rugy. En relisant à froid ce que j'écrivais, je ne retire rien si ce n'est la péroraison se terminant sur l'appel à la démission de Jean-Michel Blanquer. Si la démission du Ministre pourrait être une option à envisager pour lui tant il semble avoir totalement perdu le peu de confiance dont il bénéficiait encore au sein de la profession, elle ne réglerait en rien les problèmes actuels de l'Education Nationale. Et l'on a vu avec les démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb que les changements de ministres de ce gouvernement ne s'effectuaient pas vraiment dans le sens d'une amélioration. Je republie cette lettre ici car les commentaires qui ont suivi sa publication sur la page des stylos rouges m'ont permis de comprendre qu'elle était représentative de ce qu'avaient ressenti un grand nombre de mes collègues. A ce titre, elle vaut comme témoignage du mal être qui agite les enseignants.

 

Monsieur Blanquer,

si je prends la peine aujourd'hui de vous écrire, c'est que, moi, professeur de français en lycée, je suis en colère. En colère je l'ai déjà été bien sûr, ou plutôt devrais-je dire agacé, énervé. Enervé par l'incurie du ministère de l'Education Nationale, par ces réformes en forme de palinodies faites pour satisfaire l'ego de concepteurs de programmes en mal de reconnaissance et qui se souciaient de l'intérêt des élèves comme d'une guigne, agacé par ces réductions permanentes, de moyens, de personnels tandis que les effectifs des élèves, eux, augmentaient. En dix-huit ans de carrière, j'en ai eu un certain nombre, des motifs d'agacement et d'énervement. Mais jamais à ce point-là. Jamais au point d'aller m'adresser directement au grand organisateur de tout ce pour quoi je suis en colère.

   Si je suis en colère comme je ne l'ai jamais été, c'est que je considère que ce que vous êtes en train de faire, ce n'est pas comme les fois précédentes, une légère dégradation de nos conditions de travail à nous autres, enseignants. Non, cette fois-ci cela va plus loin. C'est à une remise en cause radicale, à un bouleversement d'ordre systémique de l'Education Nationale en général et de notre métier en particulier que nous assistons. Parce que vous avez décidé de tout bouleverser en même temps : loi sur l'école de la confiance, parcoursup, réforme du bac sur tous les niveaux en même temps, bientôt celle du brevet et bien sûr la réforme de la fonction publique qui n'est pas directement de votre fait mais que vous soutenez activement. Tout cela sans concertation (si ce ne sont ces pauvres CVL que vous brandissez comme un totem), sans préparation, fait dans un climat d'improvisation inquiétant avec des directives et des contre-directives qui rendent le tout illisible. Et lorsqu'il s'agissait d'exprimer nos doutes et nos inquiétudes, nous ne récoltions que des menaces de notre hiérarchie comme si nous étions de mauvais élèves parce que nous refusions de faire absolument confiance à notre guide suprême qui, bien évidemment, allait nous mener vers la lumière. Mais que répondre à ces parents inquiets ? Que répondre à leurs doutes, à leurs inquiétudes, à leurs interrogations alors qu'en réalité nous n'en savions pas plus qu'eux et découvrions au fur et à mesure les réformes auxquelles nous et nos élèves allions être soumis sans pouvoir en comprendre la logique, le sens, puisqu'elles nous étaient livrées par petits bouts comme les pièces d'un puzzle qu'il nous fallait nous mêmes laborieusement reconstituer avec, évidemment des pièces manquantes ?

   J'ose à peine parler de la suppression du CNESCO. L'évaluation, c'est très bien quand c'est pour les autres, quand c'est pour vous, comme par hasard, il faut supprimer... Je ne parle pas non plus de l'annualisation du temps de travail des professeurs, de la semaine obligatoire de stage sur le temps des vacances, de la fin des commissions paritaires pour les mutations... Autant de mesures qui sont vécues par mes collègues et moi-même comme de violentes attaques contre la profession.

   Alors oui, il y a la méthode, brutale, violente, sans nuance. Mais il y a aussi le fond. Et oserais-je dire que le fond de toutes ces réformes sent mauvais ? Car tout cela, lorsqu'on prend la peine de le reconstituer, fait sens. Cette école que vous appelez de vos vœux et que vous voulez mettre en place, c'est la négation même de ce pour quoi je me suis engagé dans ce métier. Une école de la libre concurrence, du marché, une école résolument libérale et qui ne s'en cache même pas. Pour cela, il faut que le lycéen devienne l'entrepreneur de sa propre existence : c'est le sens de parcoursup, c'est le sens de la réforme du bac. Tout cela accompagné du mépris social inhérent au libéralisme triomphant dont le but est de transformer les pauvres en travailleurs dociles et corvéables à merci, d'où la réforme de l'enseignement professionnel où la part des matières générales se voit réduite à la portion congrue. Et malheur à ceux qui ne sont pas performants. Cette année, en tant que professeur principal en second, j'ai suivi des élèves de terminale dans leur orientation. Vous raconterai-je les nausées qui m'ont prises lorsque j'ai dû remplir parcoursup en sachant que ce logiciel avait été conçu comme une machine à trier les élèves ? Vous raconterai-je mon sentiment lorsqu'un de mes élèves juste avant une épreuve du bac me révèle qu'il n'a été pris nulle part et qu'il attend la réouverture de la plateforme pour savoir ce qu'il adviendra de lui l'année prochaine ? Qui a parlé de stress au moment du bac ?

   Et afin que ce système inhumain ne soit pas remis en cause, vous avez ajouté cet article scélérat, le premier du texte, dans votre loi sur l'école de la confiance. « Le devoir d'exemplarité ». Non content de menacer les enseignants par l'intermédiaire de vos sbires, il faut que vous inscriviez dans la loi l'obligation pour les enseignants de « fermer leurs gueules ». Et vous allez répétant sur les plateaux de télévision et dans les studios de radio que si personne ne dit rien, c'est qu'il n'y a pas de problèmes.

   Pas de problèmes ? En dix-huit ans de carrière, je n'ai jamais vu une telle défiance dans le corps enseignant. Dans mon établissement, des professeurs qui s'étaient affrontés pendant des années pour cause de divergences syndicales se trouvent tout à coup réunis contre votre politique qu'ils jugent avec la plus grande sévérité. Les élèves sont inquiets, les parents d'élèves aussi. Ils ont bien conscience que tout ce qui est en train de se passer ne va pas dans le bon sens. Que les réformes vont leur rendre la vie plus difficile, qu'il va falloir se battre pour obtenir une place au soleil, ou même une place tout court.

   Pas de problèmes ? Pourquoi dans ce cas aurions-nous été dans mon établissement, 22 professeurs à faire grève le 17 juin, premier jour du bac, soit à peu près la moitié des professeurs convoqués ? A l'échelon national, c'est à peu près le quart des enseignants convoqués pour les surveillances du baccalauréat qui étaient en grève. Le quart ! Vous rendez-vous compte de ce que cela signifie ? Comment avez-vous osé aller vous pavaner dans les médias ce jour-là en affirmant, avant même d'avoir les chiffres, que la grève ne concernait pas plus de 5% de grincheux ? En dix-huit ans, je n'ai jamais vu un mouvement de ce type et de cette ampleur. C'est inédit. Parce des enseignants n'ont pas l'habitude de saboter le travail de toute une année en cherchant à bloquer le bac. Mais vous avez préféré ne pas voir, faire l'autruche. En pensant peut-être que les enseignants qui sont des gens raisonnables allaient rentrer dans le rang, se calmer. Mais comment pourrait-on se calmer quand vous êtes en train de détruire l'institution à laquelle nous avons consacré notre vie ? Que croyiez-vous ? Que nous allions assister en spectateurs passifs à la destruction programmée de notre outil de travail ? Pire, que nous allions y collaborer activement ?

   Eh bien, non. Certains d'entre nous, et je n'en fais pas partie mais leur tire mon chapeau, ont eu ce courage inouï – car il en fallait du courage pour résister à vos menaces, pour braver l'opinion publique et la meute des éditorialistes déchaînés – de relancer la grève au moment de la remontée des notes du baccalauréat. Parce qu'ils étaient animés par un intérêt supérieur, celui de la défense du service public que vous êtes en train de mettre à mal. Alors, plutôt que de temporiser, plutôt que de chercher une solution dans la concertation et le dialogue, vous avez eu cette réaction sidérante, affirmant au mépris de toute légalité, brisant le principe d'égalité entre les élèves, que les notes manquantes seraient remplacées, provisoirement ou pas, par la note de contrôle continu. Et comme des jurys refusaient de prendre ces dispositions, vous les avez faits remplacer par des personnels administratifs. Le jury est souverain, c'est écrit dans l'article D334-20. Ce que vous avez demandé est donc illégal. Et, plus grave encore, vous n'assumez pas : les consignes envoyées au centres d'examen n'étaient pas signées, n'ayant donc aucune valeur juridique. « Je ne suis pas responsable de ce qui se passe dans chaque jury d'examen » avez-vous déclaré lorsque l'on vous interrogeait sur la légalité des procédés utilisés pour compléter des bulletins auxquels manquaient des notes. En faisant tout cela, vous avez déshonoré la fonction qui est la vôtre, vous avez perdu toute crédibilité auprès des enseignants mais également des élèves et des parents d'élèves. Comment pourriez-vous encore dans ces conditions diriger l'Education Nationale ? Comment pourrez-vous demander aux professeurs de respecter la loi alors que vous la foulez aux pieds ? Où se trouve votre devoir d'exemplarité, ce devoir d'exemplarité promu par votre loi sur l'école de la confiance ?

   Alors, oui, je suis en colère. En colère contre vos mensonges, contre vos manipulations de chiffres, contre votre refus obstiné d'écouter les syndicats, les personnels, les parents d'élèves, et, plus grave que tout cela encore, contre votre mépris des lois. Ne vous imaginez pas que je sois le seul. Nous sommes nombreux, et de plus en plus. Pensez-vous qu'il soit possible de diriger un ministère aussi important en autocrate tout-puissant qui prend ses décisions sans consulter personne ? Les réformes de l'Education Nationale ne peuvent se faire sans le consentement des principaux concernés. Et ce consentement vous ne l'avez plus. Parce que jusqu'ici, vous nous avez déclaré la guerre. Une guerre souterraine, secrète, sournoise, qui parfois comme à Toulouse, prend des formes plus visibles en accord avec la façon dont ce gouvernement a décidé de traiter le peuple qu'il est censé représenter. Cette guerre, pensez-vous pouvoir la gagner ? Vous avez la force, mais pour combien de temps ? Vous avez la force, mais nous avons le nombre et votre intransigeance nous renforce un peu plus chaque jour. La solution la plus sage pour vous serait de démissionner. Ce serait enfin un acte digne qui vous honorerait : il faut savoir admettre ses défaites, savoir reconnaître que l'on n'a pas été à la hauteur. C'est ce qui fait, bien plus que l'usage immodéré de la force brutale, la grandeur et le courage d'un homme. Aurez-vous ce courage ?

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