Valeurs actuelles face à l'histoire

Décryptage du numéro hors-série de Valeurs actuelles de mars 2021 intitulé «Le roman vrai de la France». Une vision édifiante de l'Histoire!

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  Il semble s'être installé depuis quelques temps dans le débat public l'idée que l'extrême-droite serait en train de gagner la bataille  de l'hégémonie culturelle. Les obsessions identitaires d'une droite réactionnaire représentée par CNews et Valeurs actuelles auraient gagné l'ensemble des formations politiques, LR et LREM, mais également toute une frange de la gauche. Mais en quoi consistent exactement ces obsessions, quelle est l'idéologie qui sous-tend le discours de cette droite décomplexée ? Pour le savoir et parce que j'estime qu'il est important de comprendre ceux que je considère comme des adversaires idéologiques pour pouvoir mieux les combattre, j'ai récemment fait l'acquisition du numéro hors-série de mars de Valeurs actuelles. Passé le moment de honte de l'achat au kiosque à journaux où je me suis fait l'effet d'être un adolescent achetant une revue pornographique, je me suis donc lancé avec intérêt dans la lecture de ce numéro consacré à l'Histoire de France et intitulé "Face aux déboulonneurs et aux assassins de la mémoire, Le roman vrai de la France".

Oxymore et contradictions

  A ce stade, le professeur de français que je suis ne peut pas s'empêcher de constater l'oxymore contenu dans le titre qui en dit long sur la conception qu'on se fait de l'Histoire chez les lecteurs de Valeurs actuelles : un roman est en effet par définition une histoire fictive, par conséquent qui ne peut être vraie, sinon à considérer comme Cocteau qu'il s'agirait d'un "mensonge qui dit la vérité". Mais en l’occurrence, la vérité évoquée par Cocteau est celle de l'auteur, pas celle de l'histoire, et, de fait, le roman évoqué par Valeurs actuelles en dit bien plus long sur ceux qui le formulent que sur l'Histoire de France elle-même.

  Que trouve-t-on à l'intérieur de ce roman ? Le numéro est organisé en quatre parties : la première sur les grandes figures de l'Histoire injustement calomniées ou oubliées, deux parties sur des événements historiques précis, la Révolution française et la période de la collaboration, et une dernière partie sur cette vénérable institution qu'est l'Eglise, le tout précédé d'une interview de Franck Ferrand, le célèbre vulgarisateur de la grande Histoire à la télévision, connu pour son positionnement réactionnaire.

  Avant de rentrer dans le détail, il convient d'observer que la vision idéologique qui se dégage de l'ensemble est faite d'un tissu de contradictions non pas à l'intérieur de chaque article, mais entre les articles eux-mêmes. On pourrait évidemment supposer que Valeurs actuelles est un magazine pluraliste qui laisse s'exprimer dans ses colonnes des voix divergentes qui dialogueraient entre elles sans forcément être d'accord, ce qui est inhérent à l'écriture de l'Histoire où rien n'est figé et où plusieurs visions peuvent coexister. Sauf que ces contradictions ne sont jamais évoquées, ni dans l'éditorial, ni dans les articles eux-mêmes comme si elles n'existaient pas et que chaque affirmation était frappée du sceau de la vérité. Pour tenter de comprendre ces contradictions, il faut chercher à identifier la logique qui les sous-tend, c'est ce que nous allons essayer de faire en nous penchant plus précisément sur le contenu des articles pris dans le détail.

  Commençons par l'interview de Franck Ferrand. Nonobstant une charge virulente contre la "cancel culture", cette interview comporte un certain nombre d'observations de bon sens qu'on peut assez aisément partager. Il faut distinguer l'Histoire et la mémoire, la seconde étant une récupération politique de la première; il faut se garder des anachronismes et ne pas juger les hommes du passé à l'aune de nos propres valeurs; l'Histoire est une discipline mouvante qui se réécrit sans cesse et qui doit sans cesse se remettre en question...

Aux Grands hommes les anachronismes

  Las! Sitôt ces principes posés, les articles qui suivent se chargent des les piétiner allégrement. Dans la galerie de portraits qui suit, conçus sur la mode de l'hagiographie, on fera assez peu de cas de l'exactitude historique préférant des images stéréotypées et univoques de personnages et d'époques complexes. C'est particulièrement vrai pour les personnages de l'antiquité et du Moyen-âge : Vercingétorix, Clovis, Charles Martel, Saint-Louis et Jeanne d'Arc. On y évoque des sources d'époques qu'on ne remet jamais en question, on semble ignorer les avancées de l'historiographie récente. Vercingetorix est donc un "Gaulois" selon la terminologie des Romains, nulle part on ne mentionnera qu'il se considérait lui-même comme un Celte et que "Vercingetorix" n'était probablement pas son vrai nom mais un titre nobiliaire. Clovis et Charles Martel sont présentés comme des défenseurs de la chrétienté pétris de convictions religieuses sincères, sans tenir compte de la dimension essentiellement politique de leur positionnement. Les titres fleurent bon l'anachronisme le plus éhonté : "Ce baptême qui a fait la France", "Charles Martel premier des résistants".

  L'iconographie est à l'envi : la plupart des illustrations sont tirés de visions fantasmés du XIXème ou du XXème siècle, Vercingetorix y arbore fièrement une moustache fournie et des cheveux longs, Clovis, une barbe fleurie dans le plus pur style troubadour, les Sarrasins chassés par Charles Martel ont le visage noir, les lèvres lippues et ouvrent grand la bouche en signe d'effroi...

  La palme de l'anachronisme revient sans conteste à un certain Philippe de Villiers dans un article consacré à Jeanne d'Arc que l'auteur orthographie évidemment "Jehanne". De Villiers y ose les rapprochements les plus improbables et tout y passe dans une logorrhée proprement délirante qui n'a plus rien à voir avec l'Histoire, même réécrite, même trafiquée : la psychiatrie, le Traité de Maastricht, le grand remplacement, le mouvement LGBT (et ce n'est évidemment pas pour en dire du bien nonobstant que "Jehanne" s'est vue reprocher de s'habiller en homme ce qui au point où nous en sommes de détournement idéologique pourrait très bien en faire une icône queer), Emmanuel Macron (après tout ce que ce dernier a fait pour lui, de Villiers est pour le moins ingrat), Marlène Schiappa...

  La litanie des grands ostracisés se poursuit avec Colbert, Louis XIV et Napoléon. Pour Colbert et Napoléon, l'hebdomadaire se fait évidemment l'écho des polémiques actuelles sur l'esclavage dans un sens assez attendu qu'il n'est pas nécessaire de préciser. Louis XIV est vu à travers le prisme de la recension d'un ouvrage de l'historien anglais Philip Mansel. On y déplore la psychologisation de l'auteur qui souligne la mégalomanie du monarque. Mégalomanie pour caractériser le représentant de Dieu sur Terre ? Fi donc!

Grands hommes vs histoire sociale

  Cette première partie est particulièrement représentative de l'aversion de la droite réactionnaire pour une certaine conception de l'Histoire qui s'est peu à peu imposée dans l'historiographie au XXème siècle, celle issue de l'école des Annales. Dans cette conception, on accorde davantage d'attention aux mouvements de fond, à l'évolution des mentalités, aux masses, au temps long, qu'aux individus et aux biographies.

  Pourtant dans la deuxième partie consacrée à la Révolution française, les articles se montrent particulièrement réceptifs à cette lecture-là de l'Histoire. La Révolution serait l'aboutissement de forces aveugles et sourdes se déployant sur le temps long puisqu'on en fait remonter l'origine au XVIIème siècle et n'aurait que peu de choses à voir avec l'action de grands hommes inspirés. Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'aux portraits hagiographiques de la première partie on n'oppose pas de figures repoussoirs comme personnellement je m'y attendais. Mirabeau, Robespierre et Fouquier y sont subrepticement évoqués mais pour préciser qu'aucun d'eux ne fut à la hauteur des événements et qu'ils ne furent somme toute que des individualités médiocres. On préfère y stigmatiser ces foules haineuses forcément manipulées par les idées dangereuses issues des philosophes des Lumières. Car l'origine de ce grand bouleversement est évidemment à rechercher dans la faillite morale que Jean de Viguerie fait remonter dans l'entretien qui lui est consacré à la période allant de 1680 à 1715. Le lecteur de Valeurs actuelles fera-t-il le rapprochement qui s'impose ? La période correspond en effet très exactement à la deuxième partie du règne de Louis XIV. Louis XIV, vous savez, cet homme formidable qui a construit tout seul Versailles à la seule force de sa prodigieuse intelligence puisque comme chacun sait Versailles est une simple vue de l'esprit et qu'il n'a pas fallu pour sa réalisation le concours de milliers d'artisans et d'ouvriers dont un certain nombre qui y ont laissé la vie.

  Rien sur la continuité idéologique entre la monarchie absolue du roi soleil et la conception jacobine de l’État comme si tout cela n'avait aucun rapport. Effraierait-on le lecteur de Valeurs actuelles en lui apprenant que le constat de Jean de Viguerie pourrait être mis en relation avec celui d'un certain Michel Foucault lorsqu'il s'interroge dans Surveiller et punir sur l'embrigadement de l'individu dans le cadre de la société moderne ? Embrigadement qu'il fait remonter précisément à la même période que l'historien réactionnaire interrogé par l'hebdomadaire. Michel Foucault, vous savez, ce représentant de ce que les Nord-Américains appellent la "french theory", à l'origine de ce que nous désignons à tort comme une importation culturelle américaine sous le nom de "cancel culture" ?

 Aucun rapprochement non plus entre un article fustigeant toute une partie de la noblesse du XVIIIème siècle sensible aux idées des Lumières sans se rendre compte que ces idées allaient provoquer la chute de leur classe sociale et un portrait hagiographique de Louis XVI que l'on dépeint en roi moderne acquis aux idées progressistes de son époque et se souciant à la veille de sa mort de l'expédition scientifique de la Pérouse dont on était sans nouvelles.

  Dans la vision de la droite réactionnaire, le Révolution française est conçue comme une catastrophe à partir de laquelle notre pays entre dans une phase d'irrémédiable déclin. Il n'est pas étonnant de constater que la plupart des figures retenues soient antérieures à cet événement. A l'exception notable cependant de Napoléon. Ce dernier apparaît en effet comme une anomalie. Doit-on rappeler qu'il a pendant longtemps été la bête noire d'une certaine droite réactionnaire ? C'était sous la Restauration (1815-1830) celui qui, à l'instar de Voldemort dans l'univers d'Harry Potter, hantait tous les esprits mais dont on ne prononçait jamais le nom (dans le poème que lui consacre Victor Hugo en 1829 dans les Orientales, il apparaît sous la forme du pronom de troisième personne "Lui"). Maurras encore dans la première moitié du XXème siècle se montre critique à son égard. C'est que pendant longtemps Napoléon a été vu comme une figure d'émancipation, comme le continuateur de la Révolution française, l'héritier de Robespierre qui allait porter la flamme de la révolution à travers toute l'Europe. Bien sûr, depuis la gauche a fait son aggiornamento, et de la même façon que plus personne ne se réclame de Staline, plus personne à gauche ne se réclame de Napoléon dont le règne s'est soldé par plusieurs millions de morts, le rétablissement de l'esclavage et, finalement, le retour de la monarchie. Il semble n'être devenu fréquentable pour la droite réactionnaire précisément qu'en réaction à son infréquentabilité à gauche.

L'Histoire comme palimpseste

  Cette tendance à réécrire l'Histoire peut être vue à travers la métaphore du palimpseste. Le palimpseste est en effet un morceau de parchemin sur lequel on a recouvert un texte existant pour y écrire un autre texte. Gérard Genette en fait la métaphore de ce que l'on peut appeler la littérature au second degré, soit la littérature qui ne part pas du réel mais d'autres œuvres littéraires. On peut considérer que la tâche qui incombe à l'historien est de gratter le palimpseste de l'Histoire pour chercher le texte original qui se trouve caché par les multiples réécritures dont il a fait l'objet au cours des siècles. La tâche n'a rien d'évident et peut parfois aboutir au constat qu'on ne sait pas grand chose et qu'on est obligé de s'en tenir à des conjectures incertaines. Autrement dit, l'historien qui viendrait vous dire que, lui, contrairement aux autres, détient la vérité vraie aurait toutes les chances d'être un imposteur.

  Or, c'est précisément ce que fait Valeurs actuelles dans ce numéro, avec un usage variable du palimpseste de l'Histoire : en effet, il s'agit tantôt de restaurer la couche la plus récente qui recouvre les couches plus anciennes, comme nous l'avons vu pour les grands personnages historiques de Vercingétorix à Saint-Louis, où sont privilégiées les images d’Épinal datant du XIXème siècle sans aucune prise en compte des avancées de l'historiographie contemporaine, tantôt de gratter une couche idéologiquement non conforme aux valeurs de Valeurs actuelles, comme nous l'avons vu pour les articles consacrés à la Révolution française, où la vision hagiographique de la IIIème République est vigoureusement pourfendue.

  Dans certains cas, on va même jusqu'à réécrire l'Histoire à sa sauce, comme dans la troisième partie consacrée à la Collaboration. Dans cette série d'articles, ce sont les militants antisémites d'extrême-droite qui sont les premiers résistants tandis que les collaborationnistes se recrutent essentiellement parmi des pacifistes de gauche philosémites. Pour pouvoir aboutir à ce résultat, rien de plus simple, on prend quelques cas isolés dont l'existence est avérée pour en faire une généralité, on ne tient pas compte des repositionnements idéologiques de personnalités de gauche étant passé à l'extrême-droite en présentant leur positionnement comme résultant de leur appartenance à la gauche (Rien à voir évidemment avec l'époque actuelle où un Michel Onfray situé initialement à gauche et résolument athée peut accueillir dans ses colonnes un représentant de la droite réactionnaire catholique ultra tel que de Villiers), on ne tient pas compte non plus des positions des appareils politiques en ne s'intéressant qu'aux individus. On consacre tout un article aux "drames de l'épuration", mais rien évidemment sur la solution finale qui n'est sans doute qu'un "détail de l'Histoire".

  La même mauvaise foi est à l’œuvre dans la dernière partie, consacrée à l'institution catholique. On y aborde la question des guerres de religion pour y affirmer qu'on a injustement calomnié les catholiques. Certes ces derniers se sont rendus coupables de quelques exactions, mais ce ne sont pas eux qui ont commencé : pour justifier la Saint-Barthélémy, on cite la Michelade de Nîmes (quatre-vingt morts contre plus ou moins huit mille, soit cent fois plus pour les catholiques qui tuaient aussi les femmes et les enfants, c'est sûr, le bilan est équilibré). Et - que voulez-vous ? - le protestant est fourbe, c'est dans sa nature, alors que le catholique, c'est juste un bon bougre qui s'énerve un peu quand on lui casse ses statues, mais dont les intentions ne sont pas mauvaises...

  Même vision biaisée lorsqu'il s'agit de la loi de 1905 sur la laïcité : l'article présente la loi comme liberticide et farouchement anticléricale sans jamais évoquer la ligne de fracture qui partageait le camp républicain et sans préciser qu'au final, c'est la ligne modérée qui l'a emportée dans la rédaction de la loi, gravant dans le marbre que nul ne pouvait être inquiété en raison de ses opinions religieuses (mais on comprend bien que pour les lecteurs de Valeurs actuelles, faire de la religion catholique une religion comme les autres est proprement insupportable, car il ne leur suffit pas d'avoir des droits, il faut encore que les autres n'en aient pas).

Cancel culture et posture victimaire

  Car lorsqu'on parle de détournement idéologique de l'Histoire, il est aussi intéressant de voir ce que l'on retient que ce dont on s'abstient de parler. D'une certaine façon, Valeurs actuelles participe à une certaine forme de "cancel culture" qu'il n'hésite pas à dénoncer vigoureusement lorsqu'elle vient de ses adversaires. Personnellement je m'interroge sur une absence de taille dans les hagiographies de la première partie ainsi que dans la partie consacrée à la collaboration, celle du général de Gaulle. Je me permettrais de formuler deux hypothèses que corroborerait ou infirmerait sans doute une lecture plus régulière de Valeurs actuelles (malheureusement j'ai d'autres lectures plus urgentes) : première hypothèse, le général est une figure relativement consensuelle, revendiquée depuis Mélenchon jusqu'à Marine le Pen et qui n'a donc pas besoin que Valeurs actuelles le réhabilite. Deuxième hypothèse, si Valeurs actuelles peut saluer le militaire, l'homme d'ordre, voire le monarque présidentiel, peut-il oublier qu'il s'agit de l'homme qui s'est allié avec des communistes et celui qui a entériné l'indépendance de l'Algérie ? Même absence intrigante dans la partie consacrée à l'institution catholique : on y cite Pie X, Pie XII, Jean-Paul II, Benoît XVI, pas une seule fois en revanche Léon XIII, Jean XXIII ou encore François. Ces oublis sont significatifs : un pape ne peut être que conservateur. Pas un mot donc des différents courants qui peuvent traverser la communauté catholique comme si cette communauté était faite d'un seul bloc. Rien sur les catholiques de gauche comme s'ils n'existaient pas.

  Ce qui ressort de l'ensemble de ce numéro, c'est bien une négation de l'autre, celui qui ne pense pas comme nous, et qui a peut-être de bonnes raisons de la faire, raisons qu'il faut chercher à comprendre sans forcément y adhérer. De cela le rédacteur et/ou le lecteur de Valeurs actuelles semble être incapable. Pour ne pas lui ressembler, je vais donc essayer de me mettre à la place de ces gens-là. Quel peut être l'état d'esprit intérieur d'un représentant de la droite réactionnaire ?

  Songeons que depuis la Révolution les seules victoires que ce mouvement a pu remporter n'ont jamais été que temporaires et à la faveur de défaites militaires et de déroute intellectuelle généralisée. Ses victoires, que ce soit en 1815, 1871 ou 1940, ce camp les doit bien plus à la faiblesse de ses adversaires et aux circonstances qu'à ses forces propres. Depuis la fin de la monarchie, il a été en permanence ridiculisé, déconsidéré, disqualifié, frappé d'opprobre à la suite de son positionnement durant la seconde guerre mondiale. Disons le clairement, le militant de cette droite réactionnaire est obligé de se considérer comme un cocu de l'Histoire alors qu'il a encore la tête farcie de ses rêves de gloire monarchique. Si un tel décalage existe, c'est bien évidemment parce que toute une série de forces hostiles complotent pour le déchoir de l'Olympe où il devrait naturellement siéger. S'il n'a pas la place qu'il mérite, c'est - osons le mot - parce qu'il est une victime. Il partage en cela le sort de ceux qu'il passe son temps à vilipender, parce qu'il n'admet pas que d'autres que lui, sans doute plus légitimes dans ce rôle-là, puissent faire valoir ce statut qui est le seul qui lui reste et qui lui permet de continuer à exister.

  Le lecteur de Valeurs actuelles, c'est l'homme du ressentiment, celui que Nietzsche accablait de son mépris, qui rumine sans cesse, comme on s'obstinerait à mâcher un vieux chewing-gum sans goût, le souvenir fantasmé de sa gloire passée et le stigmate de ses défaites, de ses compromissions, de son infamie. Il est obligé de concéder certains points à ses adversaires, il ne peut pas s'avouer ouvertement raciste, antisémite, esclavagiste, parce que certaines valeurs l'ont définitivement emporté et qu'il le sait. Alors, il se reconstruit un monde fantasmatique en soulignant que ceux qu'il combat sont méchants, ce qui le place de facto dans le camp du bien. Mais il sent bien au fond de lui qu'il ressemble davantage au charognard tapi dans l'ombre prêt à se jeter sur la bête agonisante qu'à l'aigle majestueux qui domine le monde de sa hauteur de vue. Il se sent humilié, et, en d'autres circonstances, il inspirerait davantage la pitié que la peur.

  Disons-le, il a quelque chose de ridicule. Doit-on en conclure qu'il n'est pas dangereux ? Les militaires qui ont publié leur appel au coup d'état dans une tribune de Valeurs actuelles, ces "généraux en charentaises" comme les a qualifiés la ministre de l'industrie Agnès Pannier-Runnacher, ne méritent-ils que notre mépris et un vague soupçon de condescendance ? Ce serait oublier que les gens qui se sentent humiliés peuvent se révéler particulièrement dangereux. Peut-on oublier que le Klu Klux Klan, que les fascistes, que les nazis étaient considérés par leurs contemporains comme des clowns ? Sinistres clowns qui ressemblent davantage à la créature imaginée par Stephen King dans Ça qu'à l'Auguste débonnaire d'un cirque de province. Parce que l'Histoire nous a appris que, contrairement à ce qu'affirme le dicton, le ridicule parfois tue et que, dans ce cas-là, c'est lui qui tient le pistolet.

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