Haro sur les professeurs! De ces journalistes qui chassent en meute

Depuis quelques jours se répand dans les médias dominants une petite musique concernant les profs « décrocheurs ». De 4 à 6% des enseignants auraient déserté leur propre classe durant la durée du confinement. Comment recontextualiser cette information ? D'où vient cet acharnement subit ? Et quelles peuvent en être les conséquences ? Quelques hypothèses...

  Dans un pamphlet datant de 1997 et réactualisé en 2005, le journaliste Serge Halimi qualifiait les journalistes des médias mainstream de "chiens de garde", reprenant ainsi une formule que Paul Nizan avait appliquée durant l'entre-deux guerres au monde universitaire et intellectuel de son époque. A ce qualificatif dont la période récente nous a confirmé qu'il n'était en rien usurpé, il faudrait en ajouter un autre, celui de chien de chasse. Car c'est véritablement une meute de journalistes et d'éditorialistes assermentés qui s'est déchaînée la semaine passée contre les enseignants. Voilà un mois que le confinement est fini et le gouvernement a autorisé la réouverture anticipée de la chasse dès le premier juin, pourquoi dès lors se priver ?

  Ce qui a d'abord fait l'objet de la vindicte médiatique, début juin, c'est le nombre d'enseignants devant les classes, comme si la décision de reprendre ou pas la classe en présentiel dépendait d'eux et absolument pas du protocole sanitaire de soixante pages mis en place par le Ministère, puis très vite on est passé aux enseignants "décrocheurs", qualifiés à plusieurs reprises de "tire-au-flanc". La curée a commencé dès le 7 juin, au mépris de l'interdiction de la chasse le dimanche, avec un article de Marie-Amélie Lombard-Latune (un nom qui ne s'invente pas!) dans "l'opinion". Dans son éditorial du lendemain, Dominique Seux, sur France Inter, a rapporté, tout en les nuançant, les propos en off d'un ministre qui aurait eu des mots peu amènes à l'égard du corps enseignant : « si les salariés de la grande distribution avaient été aussi courageux que l’Education nationale, les Français n’auraient rien eu à manger ». Peu de nuances en revanche dans un reportage diffusé lors du journal de 20h de France 2 le lendemain. Reportage essentiellement à charge avec des témoignages de parents d'élèves, d'élèves, de chefs d'établissement sans véritable parole contradictoire. Mercredi 10, c'est au tour de RMC de s'emparer du sujet, dans l'émission les Grandes Gueules avec un titre tout en nuances (Les professeurs ont-ils déserté ?) et le même jour lors de l'affrontement entre Brunet et Neumann. Avec un traitement presque plus nuancé que sur France 2, le sujet étant l'objet de polémiques virulentes comme cette station en a le secret: pour les Grandes Gueules la défense des enseignants étant assurée par l'avocate Marie-Anne Soubré face à un Olivier Truchot en roue libre, quant aux deux compères du 12/14, le rôle du chevalier blanc était endossé par Neumann tandis que Brunet prenait celui du chevalier noir dans un jeu de rôle assez attendu et prévisible.

  Ce qui ressort de la consultation des réseaux sociaux, c'est que parmi toutes ces attaques contre leur profession, ce qui a le plus choqué les enseignants, c'est probablement le reportage de France 2. Qu'Eric Brunet consacre une émission entière au sujet, qu'on en parle dans les Grandes Gueules, rien de très étonnant. C'est leur fonds de commerce habituel. Rien d'étonnant non plus à ce que Dominique Seux, le chantre du néolibéralisme, en parle dans une de ses chroniques. Mais ce qui en revanche est plus étonnant, c'est le reportage à charge de France 2. Qu'un tel reportage ait pu être conçu et ait reçu l'approbation de la rédaction reste une énigme. Qu'a-t-il bien pu leur passer par la tête ? Ressentiment personnel ? Désir de servir docilement le pouvoir en place ? Facilité de concevoir un sujet pas trop compliqué à réaliser et bien putassier ? Mélange de tout cela ?

  Précisons les choses, ce reportage est une honte pour la profession, et je parle bien de celle des journalistes: reconstitution poussive se voulant sans doute humoristique de la disparition de certains professeurs à base de journalistes censés jouer le rôle d'élèves derrière leur écran et affichant un rictus de stupéfaction devant la disparition de leur professeur (joué lui aussi par un journaliste se volatilisant littéralement devant son tableau noir), absence totale d'enquête sérieuse sur les motifs des enseignants dits "décrocheurs" (on évoque bien des problèmes de santé ou des difficultés informatiques, mais sans en donner la proportion par rapport aux professeurs véritablement tire au flanc), chiffre avancé par le ministère selon la technique du doigt mouillé de 40 000 enseignants, soit 4 à 5% de la profession(dans l'article de l'opinion, ce même chiffre était estimé à 5-6%, et sans doute plus selon des sources extérieures dont on ne sait pas très bien s'il s'agissait du concierge ou de la boulangère de la journaliste), chiffre démenti par le principal intéressé, Jean-Michel Blanquer dans l'interview de la même semaine sur RTL, qui affirmait ne pas vouloir "avancer de chiffre". Comme le faisait remarquer Daniel Schneidermann dans sa chronique du 10 juin sur le site Arrêt sur images, ce chiffre de 4-5% correspond précisément à l'absentéisme moyen en temps ordinaire toutes professions confondues. Autrement dit, ce sujet est par excellence un non-sujet, volontairement monté en épingle.

  Pour quelles raisons cet acharnement ? N'étant pas moi-même journaliste et n'ayant pas enquêté sur le sujet, j'en suis évidemment réduit à des supputations. D'après les sources dont nous disposons, il semblerait que les principaux éléments d'information aient émané d'instances de pouvoir. Le commentaire cité par Dominique Seux était bien celui d'un ministre (dont le chroniqueur nous affirme que ce n'était pas le ministre de l'Education Nationale), le chiffre avancé par l'opinion et France 2 et repris par Brunet et consorts, viendrait du ministère lui-même. De là à en déduire comme le fait Daniel Schneidermann que tout cela est orchestré sciemment par le ministre de l'Education Nationale, il n'y a qu'un pas. Comme dans toute enquête, il faut chercher à qui le crime profite. J'ignore si tout cela a été organisé par la rue de Grenelle, mais ce qui est sûr, c'est que ce lynchage médiatique arrange bien les affaires de Jean-Michel Blanquer et cela pour plusieurs raisons.

  D'une part, pointer du doigt les éventuels professeurs décrocheurs permet de jeter un voile discret sur les insuffisances de l'institution durant la crise. Car s'il y a bien eu un décrochage durant le confinement, c'est avant tout celui du ministère: pendant près de deux semaines, les ENT (Environnement numérique de travail) censés assurer la continuité pédagogique étaient à ce point saturés qu'on était obligé de désactiver les comptes des parents pour fluidifier le réseau et que les professeurs se voyaient contraints d'envoyer leurs cours entre 22h et 8h du matin. Les professeurs soulignent que durant toute cette période, ils ont été obligés d'utiliser leur matériel personnel, ordinateurs, imprimantes, smartphones, pour pouvoir continuer à faire leur travail. Un grand nombre d'entre eux, voyant que les moyens fournis par l'Education Nationale ne fonctionnaient pas, ont eu recours aux services de plate formes privées telles que youtube, whatsapp, discord, pour assurer leurs cours bon an mal an. Bref, le sujet d'étonnement qui aurait dû être celui des journalistes serait plutôt que 95% des enseignants aient continué à faire leur travail en dépit de conditions ubuesques.

  D'autre part, ce profbashing permet au Ministre en charge, Jean-Michel Blanquer de se poser en défenseur des enseignants, comme il l'a fait récemment sur Europe 1. De quoi se racheter une virginité auprès d'une profession qui ne le porte pas vraiment dans son coeur. Enfin, attaquer ainsi de but en blanc la profession permet d'étouffer dans l'oeuf toute velléité de revendication, et d'éteindre toute interrogation concernant l'opportunité d'une reprise du système éducatif avant les vacances. Et, dernière trouvaille, dans l'interview accordée à Europe 1, Blanquer, se prenant tout à coup pour Emmanuel Todd, aurait identifié dans la carte permettant de localiser les enseignants décrocheurs une superposition avec celle des enseignants grévistes du baccalauréat de l'année dernière. De là à penser que ce seraient les mêmes... Plus généralement, on peut se demander si s'attaquer aux profs ne constitue pas un ballon d'essai avant de s'en prendre de manière générale aux fonctionnaires dans un bon vieux retour aux réflexes du monde d'avant. N'oublions pas qu'il va falloir répondre aux demandes légitimes du service hospitalier et que le gouvernement ne semble disposé qu'à faire des concessions de surface.

  Maintenant, ce qu'il convient d'observer, ce sont les effets de cette curée médiatique. Si le but des journalistes de France 2 était de faire le buzz, on peut dire que l'objectif est rempli. Mais c'est assurément d'un bad buzz qu'il s'agit. Le reportage à charge contre la profession a suscité une levée de bouclier de la part des enseignants et au-delà d'un certain nombre de parents d'élèves ayant pu constater le travail fourni par les professeurs de leurs enfants durant le confinement. A tel point, que le médiateur de France Télévisions a dû répondre à cette levée de boucliers en des termes que les principaux intéressés n'ont pas jugé vraiment satisfaisants et qui ont encore rajouté de l'huile sur le feu. Outre la chronique de Daniel Schneidermann déjà citée, le sujet, non plus des professeurs absentéistes mais bien du profbashing, a fait l'objet d'un article de Faïza Zerouala sur Mediapart, d'une chronique des déconfinautes sur le même média, d'un micro-trottoir humoristique de Guillaume Meurice sur France Inter, d'une intervention de Rebecca Lighieri dans l'émission "On n'est pas couché"...

  A terme, il se pourrait bien que cette attitude pour le moins suspecte d'un certain nombre de médias dominants aient des effets assez délétères les concernant. La plupart des enseignants ne sont pas, et n'ont jamais été, des téléspectateurs assidus de BFMTV ou des auditeurs de RMC, en revanche, le journal de France 2 continuait, chez un certain nombre d'entre eux, à avoir bonne presse. Depuis la diffusion de ce reportage, ce n'est plus vraiment le cas. Rappelons que parmi les tâches confiées aux enseignants, il y a l'éducation aux médias. On peut raisonnablement penser qu'un bon nombre d'entre eux sauront se souvenir de cet incident fâcheux lorsqu'il s'agira d'assurer leurs cours.

  Mais au-delà du sujet des enseignants et de leur travail, ce qui pose question, c'est la distance de plus en plus prononcée entre un certain nombre de médias et le reste de la population. Une enquête de Reuters parue l'année dernière à peu près à la même période révélait que la part de Français ayant confiance dans leurs médias s'élevait à 23%, soit une baisse de 11% par rapport à l'année précédente. Jusque là, on demandait aux membres de l'Education Nationale de faire le service après-vente et de jouer les pompiers, notamment à travers la lutte contre les fake news colportées uniquement comme chacun le sait sur les réseaux sociaux et par ces méchantes chaînes de tv manipulées depuis l'étranger. Pas sûr qu'ils continuent de bon coeur à faire le job pour défendre des médias qui passent une partie de leur temps à leur cracher dessus.

  Dans le monde d'après qui pourrait bien advenir et dont on voit aujourd'hui les soubresauts, il y a vraisemblablement une profession qui, dans sa majorité, devra rendre des comptes. Et il n'est pas certain que ce soit celle des enseignants.

 

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