Quelques éléments de la syntaxe narrative des séries télévisées

En quoi les contraintes de diffusion des séries télévisées influent-elles sur leur mode de narration ? Il s'agit d'un article écrit à l'origine pour un autre média qui n'a finalement jamais vu le jour. Merci à Clotilde pour sa relecture et ses judicieux conseils.

  Il s'agira ici de voir en quoi les contraintes de diffusion des séries télévisées influent de manière significative sur les éléments constitutifs de leur narration. Je prendrai comme modèle celui qui s'est imposé aux Etats-Unis comme dans le reste du monde des séries diffusées sur des chaînes commerciales tirant l'essentiel de leurs revenus de la publicité. Qu'on excuse par avance l'utilisation d'un vocabulaire technique, il est la garantie que ce que je pourrai dire à défaut d'être intéressant ou intelligent aura néanmoins l'apparence de la légitimité et du sérieux.

  Pour en revenir à mon sujet, la série télévisée obéit à un certain nombre de contraintes qui déterminent un certain nombre des éléments de ce que j'appellerai syntaxe narrative (entendu au sens d'organisation structurelle des éléments qui constituent le récit). Ces éléments dont la place est déterminée d'avance au sein de chaque épisode obéissent donc à des contraintes externes indépendantes de la narration elle-même (la contrainte majeure étant évidemment la nécessité de rendre le téléspectateur captif du programme et de la publicité qui l'accompagne), mais constituent également des ressorts importants de la narration.

  Ces éléments, invariants du récit sériel télévisuel dont j'ai déjà commencé à dévoiler le contenu par un effet proleptique destiné à maintenir l'attention du lecteur (ce même lecteur qui me demandera sans doute ce que veut dire « proleptique », patience, tout sera dévoilé d'ici la fin de cet article), j'en dénombrerai cinq (comme les cinq doigts de la main, les cinq parties du discours oratoire ou les cinq étapes du schéma narratif dont il sera question plus bas, ou encore les cinq actes d'une pièce classique).

I. le rappel des épisodes précédents

  Ce rappel, situé invariablement au début de chaque épisode (ou après le générique pour certaines séries ne comportant pas de teaser), se présente généralement comme un récit sommaire constitué d'un montage d'images ne correspondant pas toujours exactement à la bande son (des images pouvant servir par exemple à illustrer la réplique d'un personnage dont elles étaient distinctes dans le récit d'origine) tirés des épisodes précédents. Cet élément du récit n'est évidemment pas présent lors du premier épisode de la première saison et n'existe que dans les séries conçus comme des feuilletons. En tant que tel le rappel des épisodes précédents possède une double fonction.

  Fonction externe au récit tout d'abord et lié au mode de diffusion des séries notamment aux Etats-Unis (un épisode par semaine voire tous les quinze jours) : il s'agit de rappeler au téléspectateur distrait, qui les aurait oubliés, les éléments constitutifs de la trame narrative globale au sein de laquelle se trouve inséré l'épisode, voire de résumer pour le téléspectateur négligent qui aurait raté un épisode ce que précisément il a raté. C'est ce que j'appellerai la fonction analeptique (du terme « analepse » qui est l'équivalent savant voire pédant du « flash-back » ou retour en arrière). Compris ainsi, le rappel des épisodes précédents s'apparenterait à un élément de ce qu'en termes d'édition on appelle le paratexte (tout ce qu'il y a autour du texte, qui facilite sa réception, mais qui n'en fait pas partie de droit).

  Fonction narrative ensuite, et donc intrinsèque au récit qui consiste à attirer l'attention du téléspectateur sur tel ou tel élément de la trame narrative globale de façon à orienter sa réception de l'épisode. Le rappel des épisodes précédents constitue en effet autant d'indices sur ce qui va se passer dans l'épisode à venir. L'effet de montage peut accentuer les mises en relation d'éléments en apparence distincts et permettre d'anticiper ainsi, pour peu que le téléspectateur soit un peu perspicace, une révélation future. C'est ce que j'appellerai la fonction proleptique (du terme « prolepse », aussi appelé « flash-forward » par les anglophiles ou prétendus tels et qui est par conséquent l'opposé temporel du « flash-back » en cela qu'il porte non sur le passé mais sur l'avenir).

  Cette deuxième fonction permet d'expliquer la présence de cette séquence alors même que son mode de diffusion la rend inutile : ainsi pour la saison 3 d'Ainsi soient-ils, la chaîne productrice, Arte avait-elle choisi de présenter les épisodes de manière hebdomadaire par série de trois, ce qui annulait de facto la première fonction de la séquence sinon à penser que le téléspectateur eût été incapable de se souvenir de l'épisode qu'il venait de voir.

II. la séquence pré-générique ou teaser

  La norme pour un grand nombre de séries – contrairement à ce qui se passe généralement au cinéma où le générique est placé avant le début du film ou lui est concomitant – est de commencer l'épisode par une séquence in medias res destinée à capter l'attention du téléspectateur et à le pousser à regarder la suite. Cette séquence qui constitue généralement un élément majeur du récit est donc placé dans une continuité avec la publicité qui la précède, c'est là la raison externe de son existence. On notera ainsi que dans certaines séries diffusées sur des chaînes payantes (Game of Thrones, Homeland...) où la contrainte publicitaire n'existe pas ou peu, cette séquence disparaît tout simplement. A contrario elle peut subsister en tant que forme alors même que la contrainte externe a disparu : j'en veux pour preuve les épisodes de la série Un village français, diffusée sur France 3 à une heure où la publicité est bannie, a fortiori au milieu d'un programme.

  Afin de capter l'attention, cette séquence procède souvent par rupture avec l'épisode précédent. C'est le lieu privilégié de l'expérimentation narrative, le moment du récit où l'on introduira un nouveau personnage, où l'on retrouvera un personnage perdu de vue, où l'on adoptera le point de vue d'un personnage ne faisant pas partie des protagonistes, où l'on se livrera à des manipulations de la temporalité (flash-back, flash-forward).

  Ce moment constitue donc généralement une transgression par rapport aux normes habituelles de la syntaxe narrative reposant sur le schéma narratif (parangon de la syntaxe narrative normative étudié dans les écoles lorsque l'on aborde la construction des contes notamment). Dans le schéma narratif en effet, l'élément considéré comme premier est la situation initiale (appelé au théâtre « l'exposition ») qui correspond à la présentation des lieux et des personnages et des liens qui les unissent. Or, dans le cas de la séquence pré-générique, nous aurions davantage à faire au deuxième élément du schéma narratif, à savoir l'élément perturbateur (appelé au théâtre « nœud de l'intrigue » et qui correspond à l'intervention du problème à résoudre) présenté, nous l'avons vu, de la manière la plus intrigante possible.

  Il ne faudrait pas en conclure cependant que cette séquence consacre la disparition de la situation initiale, celle-ci est parfois reléguée après le générique de façon à restaurer le caractère familier de l'univers auquel est habitué le téléspectateur. La plupart des bonnes séries jouent d'ailleurs en permanence sur l'alternance de séquences créant la familiarité d'un univers connu et reconnaissable et d'autres créant la surprise et la déstabilisation. Le spectateur est d'autant plus prompt à accepter d'être désarçonné qu'il sait qu'il retrouvera in fine un monde auquel il est habitué et le maintien de l'attention est justement lié à la recherche du moment où l'on se retrouvera en terre connue. 

III. le générique

  Outre sa dimension paratextuelle évidente, le générique est également ce qui définit la tonalité ou le genre du récit raconté par la série. C'est ce que j'appellerai par un jeu de mots un peu facile dont j'ai bien garde de m’enorgueillir, la fonction générique du générique. Cette fonction s'exerce à un double niveau, visuel et sonore. Comme vecteur d'émotions fortes, la bande sonore qui consiste le plus souvent en un accompagnement musical permet de définir le climat de l'histoire qui va être racontée (épique, humoristique, dramatique, fantastique). Les images viennent souligner ou parfois nuancer l'émotion créée par la bande sonore. Qu'on songe par exemple au générique de Game of thrones  où le visuel de mécanismes s'emboîtant les uns dans les autres qui fait penser à un mélange de jeu de mécanos et de dominos vient nuancer le caractère épique de la musique en soulignant que les vertus de courage et de valeur guerrière propres à l'épopée ne peuvent se passer de l'exercice de l'intellect. Le générique nous annonce donc que nous sommes autant chez Machiavel que chez Tolkien.

  Pour ce qui est de sa forme, le générique peut fonctionner comme simple reconnaissance visuelle (restauration de l'univers familier de la série qui a pu se trouver mis en cause par la séquence pré-générique), et à ce titre rester inchangé d'un épisode à l'autre, soit posséder une fonction narrative implicite ou explicite et présenter à ce titre de subtiles variations (dans Game of thrones la carte animée du générique annonce où se passera l'action, dans le Prisonnier la fin du générique de chaque épisode nous présente qui sera le numéro 2 que le numéro 6 aura à affronter au cours de l'épisode). Autre variation possible, celle qui ne concerne que quelques épisodes particuliers, ce qui est un moyen d'attirer l'attention du téléspectateur sur la singularité des épisodes en question : par exemple le générique de l'épisode 6 de la saison 6 de Buffy, « Que le spectacle commence » (« Once more with feeling ») signale que les règles génériques de la série (fantastico-épique) ont changé pour cet épisode-là placé sous les auspices inattendus de la comédie musicale. On notera d'ailleurs que contrairement aux autres épisodes de la série, celui-ci ne comporte pas de séquence pré-générique, ce qui souligne encore le rapprochement avec un genre essentiellement cinématographique où la règle est de commencer directement par le générique.

IV. les cliffhangers de milieu d'épisode

  Comme chacun sait, un cliffhanger est un événement propre à susciter l'intérêt dramatique situé au moment d'une interruption temporaire du récit. Il consiste le plus souvent en un retournement de situation inattendu destiné à susciter la curiosité du téléspectateur. Selon Wikipédia, un cliffhanger intervient toutes les douze minutes dans une série diffusée sur une chaîne commerciale et est intrinsèquement lié à la coupure publicitaire qui le suit.

  Encore une fois, la contrainte externe structure la narration : exactement de la même façon que le temps de vie des chandelles dictait la durée s'écoulant entre chaque acte dans le théâtre classique, le temps s'écoulant entre deux coupures publicitaires impose sa durée à une séquence devant se terminer sur un cliffhanger.

  Le cliffhanger n'est évidemment pas une invention des séries télévisées et on le retrouve dans les romans feuilletons du XIXème siècle et dans les pièces de théâtre divisées en actes, chaque acte devant se terminer, pour reprendre les termes utilisés par Corneille, sur « une agréable suspension ». 

V. le cliffhanger de fin d'épisode

  Le rôle en est tellement évident que je ne m'attarderai évidemment pas dessus. Maintenir l'intérêt du téléspectateur jusqu'au prochain épisode en est la fonction essentielle. Il ne doit cependant pas être ressenti comme artificiel et avoir une véritable utilité par rapport au récit sous peine de quoi il peut être contre-productif. On notera ainsi les critiques particulièrement virulentes de téléspectateurs et de journalistes spécialisés à l'égard de The Walking dead qui semble s'être fait une règle du recours au cliffhanger de fin d'épisode ou de saison pour compenser un rythme général de narration aussi lent qu'un zombie en cavale.

  Plus intéressant à analyser est sans doute le cliffhanger de fin de série que l'on peut appeler aussi fin ouverte et dont la signification peut être multiple. Il peut parfois s'agir comme le souligne Wikipédia d'un chantage exercé par le créateur d'une série sur les producteurs diffuseurs de façon à être reconduit pour une saison supplémentaire. Il peut également s'agir d'un choix délibéré (qu'on songe par exemple à l'énigmatique scène finale des Sopranos). D'une certaine façon, la série avec son déroulement narratif complexe et son inscription dans le temps (temps du récit, mais également temps de la réception : on ne peut pas appréhender une série de la même manière que l'on voit un film, en une seule fois) s'apparente au genre narratif du roman, là où le moyen ou le long métrage serait plus de l'ordre de la nouvelle. Or le genre du roman est probablement le genre littéraire qui comporte le plus d'exemples d’œuvres inachevées (et pas des moindres si l'on songe au Conte du Graal, au Procès ou à l'homme sans qualités). C'est que pareil au roman, la série épouse le mouvement qui est celui de la vie et dont on ne peut percevoir par définition la fin de son vivant.

  Ce serait une belle manière de conclure de façon à faire croire que l'on a fini. Mais c'est sans compter une étude qui reste à faire sur la manière particulière que chaque série a d'inventer sa propre syntaxe narrative au sein du schéma élaboré ci-dessus. Ce sera, peut-être, l'objet d'un autre article. 

Sources

 

Ouvrages théoriques

  • Corneille, Pierre, Trois discours sur le poème dramatique

  • Genette, Gérard, Figures III

  • Genette, Gérard, Seuils

  • Scherer, Jacques, la Dramaturgie classique en France

 

Articles sur le net

 

Séries télévisées citées

  • Ainsi soient-ils, 3 saisons, Arte, 2012-2015

  • Buffy contre les vampires, 7 saisons, Twentieth century fox, 1996-2002

  • Game of Thrones, 8 saisons, HBO, 2011-2019

  • Homeland, 7 saisons, Showtime, 2011- en cours de production

  • le Prisonnier, 1 saison, ITV, 1967-1968

  • Les Soprano, 6 saisons, HBO, 1999-2007

  • Un village français, 7 saisons, France 3, 2009-2017

  • The Walking dead, 9 saisons, AMC, 2010- en cours de production

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.