L'impossible équation de Jean-Luc Mélenchon

Interviewé sur France Inter et sur France info dans l'émission « Questions politiques », Jean-Luc Mélenchon a été accusé dans les jours qui ont suivi de tenir des propos complotistes. Qu'en est-il et de quoi les propos incriminés sont-ils le symptôme ? Essai de décryptage.

Complotisme ?

  « Ça ne va pas vous plaire. » avait prévenu Jean-Luc Mélenchon à l'intention des quatre intervieweurs qui lui faisaient face dans l'émission dominicale de France Inter Questions politiques. De fait, si les journalistes présents n'ont pas réagi sur le moment, la vague de protestation ne s'est pas faite attendre. Dès le lendemain, il était question dans l'ensemble des médias des propos « complotistes » du leader de la France insoumise avec une violence dans les réactions qui ne trouva son coup d'arrêt qu'avec l'épisode de la gifle assenée au Président de la République.

  En quoi consistaient ces propos et en quoi pouvaient-ils être qualifiés de complotistes ? Le passage incriminé se situe vers la fin de l'interview, Jean-Luc Mélenchon, interrogé sur l'opportunité d'une candidature de Macron, répond qu'il préférerait cette candidature qui aurait le mérite de pouvoir discuter du bilan plutôt qu'une autre candidature « sortie du chapeau » d'un « autre petit Macron », avant d'enchaîner sur les autres « petits Macron », portés par « un système oligarchique » que l'on trouverait dans tous les pays du monde, puis de finir sur « un grave incident ou meurtre » qui se déroulerait dans la dernière semaine de l'élection présidentielle et qui permettrait de « pointer du doigt les musulmans et d'inventer une guerre civile ».

  Le principal intéressé et ses affidés ont eu beau s'en défendre dans les heures et les jours qui ont suivi, ces propos reprennent tous les codes du discours complotiste. L'utilisation d'une figure de style telle que l'antonomase qui consiste à transformer un nom propre en nom commun évoque l'idée d'une candidature fabriquée dans l'ombre par de mystérieux instigateurs, qui agiraient comme des prestidigitateurs (ce dont témoigne l'expression « sortie du chapeau ») d'abord désignés par le pronom indéfini « on », puis de manière plus précise par le pronom pluriel « ils ». Ces pronoms désignent de manière assez floue « le système oligarchique », autre antienne du discours complotiste, qui œuvrerait de manière internationale à sa préservation.

  Qui plus est, Mélenchon met sur le même plan, dans une structure syntaxique fondée sur la coordination, la candidature « sortie du chapeau » et « le grave incident ». Il ne dit pas explicitement que ces deux éléments sont de même nature, le lien de causalité n'étant pas formulé, mais l'association des deux dans une même phrase le laisse entendre. C'est encore une des caractéristiques du discours complotiste que de laisser à l'auditeur le soin de faire lui-même ses propres déductions, ce qui a un double avantage : d'une part une idée que vous trouvez par vous-même – quand bien même serait-elle induite par votre interlocuteur – a toujours beaucoup plus de force que celle qu'on cherche à vous imposer, d'autre part cela permet d'affirmer que l'on n'a pas dit ce que tout le monde a compris. Et c'est bien ce qui s'est produit dans le cas présent : aux critiques l'accusant de complotisme, Mélenchon a répondu que pour la deuxième partie de sa phrase, il ne parlait pas d'événements suscités par le pouvoir en place ou l'oligarchie, mais de l'agenda politique des terroristes qui chercheraient à déstabiliser nos régimes démocratiques en s'invitant dans les campagnes électorales par des actions spectaculaires. Sauf qu'en mettant sur le même plan le fait divers surgi lors de la campagne de 2002, celui de « papy Voise » et l'attentat terroriste de Mohamed Merah en 2012, il exclut de fait cette lecture de ses propos.

Tactique et stratégie, les deux électorats

  Pourquoi dès lors tenir un discours complotiste à peine dissimulé lorsqu'on est un homme politique de l'envergure de Mélenchon ? Ecartons l'hypothèse de la sortie de route ou du dérapage incontrôlé : Jean-Luc Mélenchon est un animal politique trop habile pour ignorer, sinon la portée, du moins l'effet d'une saillie semblable. On remarquera d'ailleurs que, sur le point d'être interrompu, il prend bien la peine d'aller jusqu'au bout d'un raisonnement dont on peut légitimement penser qu'il était préparé.

  Il faut pour cela souligner ce qui fait la spécificité de Mélenchon dans le paysage politique actuel : c'est un homme de conviction, ferme sur les principes qui sont les siens – la séquence de la manifestation de policiers opposés à la justice l'a prouvé – mais en même temps quelqu'un qui prend en compte la réalité telle qu'elle se présente pour établir un rapport de forces favorable au succès des idées qui sont les siennes. Pour filer l'analogie militaire, on pourrait dire que c'est à la fois un stratège et un tacticien. Or, suite à la dédiabolisation de Marine Le Pen que l'actuel ministre de l'intérieur trouve un peu molle et dont le discours se retrouve à présent dans une bonne partie de la classe politique, Jean-Luc Mélenchon a pu constater comme tout le monde qu'une position stratégique avait été abandonnée par l'adversaire, celle de la candidate anti-système. Comme la nature a horreur du vide, cette place ne peut pas rester vacante. Or, comment mieux occuper la place du candidat anti-système qu'en dénonçant le complot ourdi par le système pour perdurer ?

  A vrai dire, en tenant de tels propos, Mélenchon ne fait qu'anticiper la place que les médias ne manqueront pas de lui accorder lors de la campagne présidentielle. Si le ton reste pour l'instant courtois, et il le fut sur le plateau de "Questions politiques", sans doute est-ce parce qu'en l'état actuel des choses Mélenchon ne représente pas encore une menace sérieuse pour « le système » en place.  « Le système » accepte tout à fait sa présence tant que sa candidature peut être considérée comme une candidature de témoignage un peu folklorique qui ajoute une note pittoresque à une campagne présidentielle qui sans elle serait assez ennuyeuse. Mais il faut se souvenir du déchainement médiatique à son encontre lors de la dernière semaine des présidentielles de 2017 pour savoir ce dont est capable « le système » pour se protéger. Par conséquent, Mélenchon sait ce qui l'attend et on peut faire l'hypothèse qu'il ait voulu maîtriser l'agenda et la forme de sa diabolisation.

  On peut supposer que cette sortie soit le résultat d'un calcul politicien. Calcul risqué. On a constaté par le passé que la place du diable, si elle pouvait permettre d'accéder au second tour, empêchait en revanche de gagner l'élection. Certes, les choses ont évolué depuis, la crise des gilets jaunes, celle du Covid sont passées par là, le degré de défiance de la population dans toutes les institutions établies, haute administration, personnel politique, médias dominants n'a jamais été aussi grand. Un des objectifs électoraux de Mélenchon, on le sait, c'est de ramener à lui les abstentionnistes qui constituent de fait le plus gros réservoir potentiel de voix de ce pays. Or qu'est-ce qu'un abstentionniste sinon la plupart du temps quelqu'un qui ne croit plus au système ? S'ajoutent à la catégorie des abstentionnistes ceux qui expriment leur rejet du système par un vote défouloir représenté jusqu'ici par Marine Le Pen, vote que Mélenchon cherche sans doute à récupérer. C'est un pari risqué, disais-je, parce que d'une part il n'est pas sûr que les dégoutés du système mordent à l'hameçon tant la ficelle est grosse, d'autre part parce que la partie de l'électorat qui adhère encore au système tout en en constatant les limites et souhaitant le réformer risque d'être rebutée par le procédé.

  En réalité, Mélenchon est confronté au moins depuis l'élection de 2017 à un problème de taille. En bon lecteur de Marx, il sait qu'une seule classe sociale ne peut imposer sa domination à l'ensemble de la société et qu'une position dominante s'acquiert nécessairement au prix d'une alliance avec d'autres classes sociales aux intérêts convergents. C'est pourquoi à la traditionnelle lutte des classes, il a préféré substituer une forme de populisme tel qu'il a été théorisé par Ernestau Laclau et Chantal Mouffe opposant deux entités distinctes mais composites, les élites d'un côté, le peuple de l'autre. Le problème de cette opposition est qu'elle ne va pas de soi et que chaque entité regroupe en réalité des classes sociales extrêmement différentes dont les intérêts et l'idéologie ne sont pas convergents. Pour pouvoir espérer l'emporter aux présidentielles, Mélenchon sait qu'il doit s'adresser à ceux qui se sentent exclus du système, mais il sait aussi qu'il ne pourra l'emporter sans réussir la jonction avec ceux qui pensent encore faire partie du système mais qui souhaiteraient le réformer parce qu'ils l'estiment injuste et qu'ils se sentent menacés. Or, les messages adressés à l'un de ces deux électorats ne s'adressent pas à l'autre, pire ils peuvent même le rebuter.

  Ainsi, ce qui peut être perçu comme une des caractéristiques de la psychologie de Mélenchon, à savoir cette impression d'une personnalité bipolaire oscillant entre docteur Jekyll et Mr Hyde, peut-il également être compris comme une volonté de s'adresser alternativement à deux électorats que tout oppose.

Un bonapartisme de gauche

  Mais cette opposition entre ces deux électorats à qui s'adresser se double d'une contradiction plus insoluble encore entre le projet de LFI et les moyens mis en œuvre pour y parvenir. On le sait, le projet de LFI est d'établir une sixième République qui mettrait fin au régime présidentiel de la cinquième République. Mais pour y parvenir, LFI restant un parti légaliste, il faut en passer par les institutions de la cinquième, c'est-à-dire par une victoire à l'élection présidentielle. Or le régime présidentiel de la cinquième République suppose une incarnation forte du pouvoir par un seul homme (ou une femme même si le cas ne s'est jamais présenté). Cet homme doit avoir suffisamment de charisme et de force de caractère pour apparaître comme présidentiable. On l'a suffisamment dit, le régime politique de la cinquième République a été taillé sur mesure pour un homme qui correspondait en tous points à la fonction, le général de Gaulle, c'est-à-dire un homme que René Rémond identifiait comme un bonapartiste. Et de fait, il y a chez Mélenchon, dans la forme en tout cas, quelque chose qui pourrait s'apparenter à un bonapartisme de gauche. A quoi reconnait-on le bonapartisme ? Il s'agit d'une conception du pouvoir centré sur une personnalité forte vue comme un homme providentiel qui transcende les partis et les appareils pour créer un lien direct avec le peuple. De fait, Mélenchon en créant la France Insoumise, qui n'est pas un parti mais un mouvement s'est inscrit dans cette lignée.

  Plutôt qu'une forme de mégalomanie que ses détracteurs n'ont pas manqué de souligner, il faut y voir à mon avis une conscience relativement aigüe d'une situation politique particulière : suite au quinquennat de François Hollande, et à la trahison de ses promesses électorales, le principal parti de gauche, le PS, a été totalement décrédibilisé aux yeux d'une grande partie de l'électorat, en particulier l'électorat de gauche. Le fait est là : les électeurs ne croient plus aux partis. Ce qui a amené Mélenchon à s'inscrire au-dehors d'une logique partisane, réfutant même le mot de gauche, afin de regagner la confiance d'électeurs qui avaient été échaudés par la trahison du PS. On constatera que les faits lui ont donné raison puisque l'actuel locataire de l'Elysée doit son élection à un positionnement similaire. Cet aspect bonapartiste de LFI offre un autre avantage : celui d'assurer une ligne idéologique claire. On l'a vu lors de la manifestation des policiers devant l'Assemblée nationale : alors qu'un certain nombre de représentants des partis traditionnels de gauche ne savaient visiblement plus où ils habitaient, les membres de LFI ont fait preuve d'une cohérence de groupe témoignant d'une fermeté certaine sur les principes républicains qu'on serait en droit d'attendre de tout homme ou femme politique de notre pays.

  Mais ce bonapartisme formel présente également des inconvénients : depuis Napoléon Ier, depuis Napoléon III, depuis le général Boulanger, la gauche se méfie viscéralement de cette forme d'incarnation forte du pouvoir par un seul homme. Si l'on regarde la réalité historique de la France depuis plus d'un siècle les victoires de la gauche aux élections ont majoritairement été le fait de coalitions : cartel des gauches, front populaire, gauche plurielle. C'est sans doute pourquoi il est tant question dans les médias de cette hypothétique « union des gauches » se matérialisant par une « candidature unique ». Les seules fois où un candidat de gauche a été élu sur la base d'une incarnation forte, celle de « la force tranquille » de Mitterrand ou du « président normal » de Hollande, les électeurs de gauche ont pu à juste titre s'estimer floués. On peut ainsi comprendre qu'ils se méfient. On constatera d'ailleurs que les soupçons qui pèsent sur la candidature de Mélenchon varient selon que l'on se situe à sa gauche ou à sa droite : il est en effet suspecté aussi bien d'être un opportuniste qui ne brigue le pouvoir que pour le pouvoir, que d'être un dangereux collectiviste autoritaire. Autrement dit, on le soupçonne d'être soit un nouveau Mitterrand, soit un nouveau Chavez, deux personnalités politiques pour lesquelles il ne cache pas son admiration et qui le rendent suspects aux yeux de deux franges distinctes de l'électorat du centre et de gauche.

  Si l'on fait l'effort d'écouter ce que dit Mélenchon, on est obligé de constater une posture paradoxale dont la complexité explique les soupçons dont il fait l'objet : c'est celle d'une forme avérée de mégalomanie qui va de pair avec un effacement de sa personne. Cette idée, relativement gaullienne, qu'il incarne quelque chose de plus grand que lui-même. Idée que l'on retrouve évidemment dans l'affirmation qui a été tant moquée : « La République, c'est moi ! » Mais on constatera qu'il est un des rares hommes politiques à refuser que l'on scande son nom lors de ses meetings. « L'important, ce n'est pas ma personne. » se plaît-il à répéter lorsqu'on l'interroge sur sa candidature. Et sans doute peut-on le croire : sa personne est un moyen au service d'une fin qui la dépasse. Il y a dans cette vision des choses, un rapprochement possible avec la figure de l'homme providentiel telle qu'elle est conçue par Hegel : celle d'une destinée singulière qui embrasserait la destinée collective et en serait l'incarnation et l'agent historique.

La figure du mentor

  Cette figure de l'homme providentiel n'est pas néanmoins la plus pertinente pour caractériser Mélenchon et j'y substituerais plutôt pour ma part celle du mentor. Le mentor est en effet le contraire d'un gourou sectaire en cela que son projet est celui d'une émancipation de celui dont il a la charge. De fait les thématiques que Mélenchon a fait émerger dans le débat trouvent un écho bien au-delà de sa famille politique : l'idée d'une sixième République fondée sur une constituante citoyenne, celle d'un référendum révocatoire, ont été reprises notamment par le Gilets jaunes et sont globalement plébiscitées par une majorité de nos concitoyens. Sa volonté de faire émerger une nouvelle génération de politiques peut être considérée comme un succès : les parlementaires issus de LFI, véritable « armée de Dumbledore », sont des personnalités fortes capables de faire entendre leur voix dans le débat public sans être la copie conforme du maître. Mais pour bien comprendre ce qui distingue le bonapartisme d'un Emmanuel Macron de celui d'un Jean-Luc Mélenchon, il faut les écouter parler en meeting : là où l'un passe son temps à mettre en avant sa personne dans une auto-glorification permanente, l'autre exalte les qualités de ceux qui l'écoutent avec une sincérité que l'on peut difficilement soupçonner de démagogie.

  Alors, certes, Mélenchon est un homme faillible, avec ses faiblesses, ses mesquineries, sa mauvaise foi, ses procédés démagogiques, mais il nous invite à regarder plus loin que sa personne et nous donne les clefs de notre propre émancipation. On peut raisonnablement penser que ses idées teintées d'humanisme et dans l'héritage des Lumières finiront par s'imposer, avec ou sans lui. Or si cela doit se faire sans lui, ce sera au prix de convulsions violentes qui risquent de provoquer des dégâts dont nous n'avons qu'une vague idée mais dont les dérives morales et intellectuelles récentes peuvent nous donner un aperçu assez inquiétant.

  Julien Gracq, évoquant deux des figures majeures l'ayant influencé dans sa jeunesse, Richard Wagner et André Breton, opposait l'ombre mortelle du mancenillier que représentait Wagner à l'arbre protecteur représenté par Breton. Qu'un Raphaël Enthoven préfère l'ombre du premier à celle du second est assez symptomatique d'une époque incapable de se projeter dans une perspective d'avenir et qui confond la fin et les moyens. Or, la candidature et l’élection de Mélenchon ne sont pas des fins en soi. Elles appellent à être dépassées pour retrouver le plein exercice de notre pouvoir et de notre souveraineté. Qu'un certain nombre de forces dans la société qui se satisfont parfaitement de l'ordre du monde œuvrent contre ce projet émancipateur n'est pas tellement étonnant. Et c'est peut-être l'argument décisif qui devrait emporter notre conviction sur la sincérité des intentions du bonhomme : si les médias mainstream et les intellectuels établis le détestent autant, c'est bien qu'ils sentent qu'il représente un danger réel pour leurs intérêts, ceux de la classe dominante. Serais-je moi aussi complotiste en affirmant cela ?

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