petrus borel
professeur de français en lycée
Abonné·e de Mediapart

29 Billets

0 Édition

Billet de blog 17 déc. 2021

petrus borel
professeur de français en lycée
Abonné·e de Mediapart

Contre Bégaudeau : défense et illustration des séries télévisées

Invité dans l'émission de Frédéric Taddei, « Interdit d'interdire », l'écrivain François Bégaudeau y a défendu une vision négative des séries télévisées comme instrument de diversion de la société capitaliste. Ne pourraient-elles pas être perçues au contraire comme un instrument d'émancipation ? Petite réflexion personnelle.

petrus borel
professeur de français en lycée
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Avertissement préliminaire : ami.e. lect.eu.r.ice, je règle dans cette note de blog un certain nombre de comptes avec François Bégaudeau, l’écrivain libertaro-marxo-janséniste. Si ce règlement de comptes t’indiffère, tu peux directement te rendre à la quatrième partie de cette note intitulée Vivre ensemble ou mourir seul. Te voilà prévenu, ne viens donc pas me dire en commentaire que ma note est trop longue.

François Bégaudeau fait partie de ces personnages du monde médiatico-intellectuel qui m'agacent autant qu'ils m'intéressent et qui, sans doute, m'agacent parce qu'ils m'intéressent et m'intéressent parce qu'ils m'agacent. Je lui reconnais une intelligence indéniable, un redoutable talent rhétorique, une capacité, en observateur lucide de la société, à mettre précisément le doigt là où ça fait mal. Mais le constat de ces qualités s’accompagne d’un sentiment désagréable et difficilement explicable qu’il y a chez lui quelque chose qui s’apparenterait à une posture.

Les séries télévisées : narration et structure capitaliste

Or, pour en venir à mon propos principal, François Bégaudeau n’aime pas les séries télévisées. Je dirais que c’est son droit le plus absolu, là où ça se gâte, c’est que, comme tous les intellectuels dignes de ce nom, pour justifier ce désintérêt, François Bégaudeau s’est cru obligé d’écrire un article (vous me direz qu’on a de la chance, on a échappé au livre), ce qui lui a valu d’être invité à en débattre par Frédéric Taddei dans son émission « Interdit d’interdire » avec comme contradictrices Virginie Martin et Claire Cornillon, respectivement profs en sciences politiques et en littérature comparée.

Si François Bégaudeau peut affirmer qu’il n’aime pas les séries, c’est évidemment qu’il en a vu. On imagine bien que certains de ses amis ont dû le tanner pour cela. Malgré ses airs de punk nihiliste, François Bégaudeau est un garçon bien élevé, et semblable à ces enfants que leurs parents ont correctement éduqués et qui se trouvent devant une assiette de brocolis, il a d’abord commencé par goûter avant de dire qu’il n’aimait pas ça. Mais comme François Bégaudeau est également un intellectuel dogmatique (pléonasme), plutôt que de parler en son nom propre, il a aussitôt entrepris une croisade pour convaincre ses contemporains que le visionnage de séries télévisées était non seulement une entreprise vaine mais que cela pouvait représenter un certain nombre de dangers non négligeables (parmi lesquels une augmentation inquiétante du taux de cholestérol).

Quels sont donc ses arguments ? Nous allons les énumérer avant de les déconstruire en intellectuel tout aussi dogmatique que lui, soucieux avant tout de conserver le plaisir que nous avons à regarder des séries télévisées sans mauvaise conscience.

Je les donne donc en vrac et sans doute dans le désordre parce que j’ai toujours eu un problème avec le rangement : les séries télévisées ne s’intéressent pas à la forme étant donné que l’élément premier est le scénario, elles sont essentiellement narratives, ce qui les éloigne de la vie réelle qui n’est pas une narration ; elles ne représentent pas les classes populaires et ne montrent pas les rapports sociaux en termes de lutte des classes ; elles sont dans leur essence même un produit de consommation qu’on peut regarder dans le confort de son appartement d’un œil distrait tout en étant scotché à l’écran parce que tout est fait pour nous rendre captif, d’ailleurs l’esthétique des séries télévisées est celle des spots publicitaires, on saute en permanence d’une image à une autre, d’un personnage à un autre, d’une histoire à une autre, pour éviter que le spectateur décroche ; par conséquent, regarder des séries télévisées, c’est perdre son temps, un temps qu’on ferait mieux de consacrer à faire du macramé, du badminton, écrire des livres ou participer à des émissions télévisées ; enfin, dans les histoires qui parlent de politique, on s’intéresse surtout à la forme et pas au fond.

Ai-je besoin de préciser qu’une telle accumulation d’arguments permet de flairer la mauvaise foi de son auteur ? C’est le genre de raisons que l’on oppose à son ou sa partenaire lorsqu’il ou elle (ou iel) parle d’emménager avec vous : « franchement ça ne changerait rien et en plus ça bouleverserait trop nos habitudes. »

Plutôt que de démonter chacun de ces arguments un par un, tâchons d’en voir la logique et en quoi ils font système. Ce qui est en cause, c’est évidemment la dimension idéologique de la série : elle s’inscrirait, par sa forme même et par ses canaux de diffusion dans le cadre d’une économie capitaliste. Et pour le marxiste libertaire François Bégaudeau, le capitalisme représente la mal absolu, celui devant lequel on se signe et on s’asperge d’eau bénite pour ne pas y succomber (et qu’on s’empresse d’aller dénoncer à la télévision dans une émission truffée de pauses publicitaires).

Je pourrais difficilement contredire ce qui relève d’un fait que j’ai moi-même analysé dans un article (ou une note?) ici-même sur ce blog. La série télévisée, dans sa forme canonique, est tributaire des coupures publicitaires qui la structurent. François Bégaudeau qui est un homme de bon goût n’a pas l’outrecuidance de rappeler la citation d’un producteur de télévision affirmant que son travail consistait à offrir du temps de cerveau disponible à Coca-cola. Mais comme mon statut d’intellectuel de province n’ayant rien publié ne m’oblige pas au même bon goût, je me permets moi de le faire.

Evidemment que les séries télévisées servent dans l’esprit de ceux qui les financent à vendre des assurances ou des serviettes hygiéniques ou même un abonnement à Canal plus. Je dirais que, dans le cadre d’une économie capitaliste, c’est le cas de toute industrie culturelle : le but d’un éditeur, c’est de vendre des livres, celui d’un producteur de musique de vendre des cd ou des places de concert.

Dans un marché de plus en plus concurrentiel, tous les moyens sont bons pour attirer l’attention et retenir le spectateur ou le lecteur conçu non comme un être supérieur avec lequel s’entamerait un dialogue de haute tenue mais comme une part de marché. C’est vrai pour les séries télévisées, mais également pour tout ce qui relève de la culture marchandisée et particulièrement pour le cinéma que Bégaudeau oppose dans un manichéisme assez confondant aux séries télévisées : réaliser un film, ça coûte un pognon de dingue et les producteurs ne s’y risquent que s’ils pensent pouvoir sinon en tirer un bénéfice, du moins rentrer dans leurs frais. C’est là qu’il faut distinguer producteurs et créateurs On peut accorder au crédit des concepteurs de série d’avoir des ambitions un tout petit peu plus élevées que celui de servir de produit d’appel pour vendre des pots de yaourt.

Que la série télévisée utilise les ressorts de la captation d’attention ne la distingue pas vraiment des autres formes artistiques narratives : Corneille le théorisait déjà en son temps en ce qui concerne le théâtre (comme je l’ai déjà évoqué dans l’article précédemment mentionné et dont je me permets de refaire la publicité en toute indépendance puisque sa consultation par un éventuel lecteur ne me rapportera pas un centime supplémentaire), mais peut-être pourra-t-on soupçonner que la division en actes du théâtre classique n’avait d’autre but que de permettre aux vendeurs de caramels et d’esquimaux de remplir leur porte-monnaie durant les pauses où il fallait rallumer les bougies.

Sautons allègrement d’une époque à une autre : lorsque Victor Hugo et Emile Zola adoptent les codes du roman feuilleton avec force cliffhangers (j’utilise les italiques afin de bien signaler à mes lecteurs ayatollahs de la pureté de la langue française que je désapprouve vivement l’usage de ce mot) qui maintiennent l’attention du lecteur, ils le font évidemment pour vendre le plus de bouquins possibles pour pouvoir manger et se payer une maison qui à Médan, qui à Guernesey (ils le faisaient aussi pour entretenir leur maîtresse, mais cela ne nous regarde pas) Mais on peut légitimement penser qu’ils ne le font pas pour cette unique raison et qu’il y a aussi dans leur intention de faire passer un message. Et pour que ce message passe, il est dans leur intérêt que le plus grand nombre de personnes les lise.

On pourrait en conclure comme le fait Raphaël Baroni, dans un livre que je n’aurais pas l’outrecuidance de vous citer sinon dans la bibliographie en fin d’article, que la captation de l’attention est consubstantielle à la forme narrative. On se souvient tous de ce teasing de malade au début de l’Odyssée « Muse, chante-moi l’homme aux mille ruses » (mille, rien que ça, ça en fait des rebondissements ! De quoi tenir au moins vingt-quatre saisons!) ou encore : « Attendez, je vais vous en raconter une bonne. » célèbre accroche des blagues de blondes ou de belges (ou de blondes belges) racontées par Patrick à l’anniversaire de mamie Yvonne.

Bref, le fait de capter l’attention est inscrit au cœur même de l’entreprise narrative (si, si, même dans le Nouveau roman, si vous ne me croyez pas, lisez Raphaël Baroni, encore lui). Ce que ne conteste sans doute pas François Bégaudeau, mais comme il ne veut décidément pas se résoudre à admettre que les séries méritent son attention, il étend son anathème à l’ensemble du champ narratif au prétexte que la vie (ou le réel, je ne sais plus), on en fait toute une histoire, mais en fait, c’est autre chose.

Si tant est que le réel soit quelque chose, on peut raisonnablement penser que nous le percevons sous la forme d’une histoire en raison de notre capacité à agencer des événements à la suite les uns des autres alors que si on demandait son avis à une tortue, elle nous dirait que pas du tout, le réel, c’est avant tout une feuille de laitue. Soit. Mais considérons, et Bégaudeau ne pourra pas me contredire sur ce point, que l’activité de raconter des histoires est un fait anthropologique majeur comme le savaient, avant que la réforme Blanquer ne vienne tout dérégler, tous les élèves de première qui choisissaient dissertation au bac de français et débutaient invariablement leur exorde par la phrase célèbre : « De tous temps, les hommes ont raconté des histoires. »

Là encore, libre à Bégaudeau de rejeter la forme narrative comme mode de représentation du réel, je connaissais quelqu’un qui ne supportait pas les romans, trouvant notamment le système des dialogues totalement artificiel. Rien à redire. Sauf que Bégaudeau écrit des romans, soit la forme littéraire narrative par excellence. Contradiction donc. D’ailleurs, on ne sait pas très bien à quelle autre forme d’appréhension du réel Bégaudeau oppose la forme narrative. Si on en s’en tient aux formes littéraires, on pourrait sans doute penser à la forme poétique dans son acception moderne et à la forme argumentative, soit une transcription de sensations et une expression d’idées et de concepts. Là encore, on n’est pas vraiment dans la retranscription exacte du réel.

La forme narrative dans son rapport avec le matérialisme historique

En fait j’y vois une autre contradiction : Bégaudeau est un marxiste. Récuser un mode d’appréhension du réel qui passe par la constitution d’une histoire est donc assez paradoxal quand on se réclame du matérialisme historique. La poésie, tous les marxistes-léninistes, à part Aragon et Eluard, vous le diront, c’est bon à jeter aux bourgeois, comme les perles et la confiture. Pourquoi ? Parce que la poésie est le reflet d’un monde figé dans l’extase d’un instant de grâce qu’on ne doit surtout pas perturber au risque de le détruire.

Bref, les poètes sont d’affreux conservateurs. D’ailleurs Victor Hugo en devenant de gauche s’est mis à écrire des romans-fleuves ou alors des poésies tellement longues que personne ne pouvait les lire. C’est bien le signe indéniable que le désir de raconter des histoires est concomitant à la pulsion qui vous pousse à décapiter des aristos (tous les télespectateurs de la saison 1 de Game of thrones connaissent la puissance narrative d’une décapitation).

Donc, reprocher aux séries télévisées de ne pas parler de la lutte des classes, c’est un procès de mauvaise foi. Arguer pour cela du fait que les classes populaires y sont peu ou pas représentées est un argument qui ne saurait tenir. Et pas seulement parce que les classes populaires y sont parfois représentées (et comment!) comme dans les séries The wire ou Treme. Là encore, Bégaudeau a dû (ou aurait dû) lire Engels lisant Balzac et saluant une œuvre mettant à jour les mécanismes du capitalisme sans jamais parler des classes populaires.

Claire Cornillon tenta lors du débat télévisé de porter cette contradiction en citant des séries dont le mode de narration constituait dans sa structure même une remise en cause du fonctionnement de la société capitaliste en particulier dans sa dimension de société du spectacle (elle cita Person of interest, Dollhouse, The leftoovers, j’aurais rajouté pour ma part Westworld ou encore How I met your mother dont le propos principal tourne autour de la narration en tant qu’objet du récit comme dans le Nouveau roman).

Malheureusement Bégaudeau n’avait visiblement pas vu les séries dont il était question, ce que, beau joueur, il reconnut sans mal tout en répondant complètement à côté et en citant Baron noir comme caractéristique du primat de la forme sur le fond. Sauf qu’il parlait de l’histoire elle-même privilégiant la forme du discours politique au détriment du contenu de la politique en question, soit la politique spectacle qui ne s’interroge jamais sur elle-même en tant que spectacle, pas difficile d’y voir une illustration du type de récits auxquels l’émission « Quotidien », anciennement « Petit journal » nous a habitués et que Bégaudeau a conspuée dans son Histoire de ta bêtise (tiens, encore une histoire, décidément, on n’en sort pas).

D’ailleurs, il faudrait savoir, la série télévisée est-elle indifférente à la forme ou lui accorde-t-elle trop d’importance ? Bégaudeau résoudrait sans doute cette contradiction apparente en répondant que la forme dans la série télévisée n’est jamais interrogée en tant que telle, qu’elle s’impose comme une évidence jamais remise en question. C’est peut-être vrai pour un certain nombre de séries qui peuvent se concevoir comme de purs objets de consommation. Mais il existe aussi des séries qui procèdent d’une véritable vision et se présentent comme un tout cohérent où forme et fond se répondent et sont pensés en fonction l’une de l’autre. Comment expliquer sinon la colère de Joss Whedon en apprenant que sa série culte Buffy contre les vampires avait subi un changement de format lors de sa dernière réédition en DVD, passant du 4/3 au 16/9 ?

C’est un peu le problème d’une vision globalisante qui s’appuie sur des cas particuliers et finalement peu nombreux. Bégaudeau essaye d’éviter l’écueil au début du débat en posant comme présupposé que l’on peut s’accorder sur un certain nombre de caractéristiques communes à l’ensemble des séries. Sauf que ce postulat ne résiste pas à l’analyse des faits. Encore une fois l’analogie s’impose, parler de la série en général, ce serait comme parler du roman sans autre précision. Dans les deux cas l’infinie variété est la règle.

Par conséquent dire qu’on perdrait son temps à regarder des séries n’a pas beaucoup plus de sens que de dire qu’on perdrait son temps à lire des romans parce que vous comprenez, c’est que des histoires inventées qui si ça se trouve ne sont même pas vraies. J’ai passé pour ma part des milliers d’heures à lire des livres, à regarder des films, à visionner des séries. Ai-je perdu mon temps ? Parfois oui, parfois non, cela dépend et ce qu’il y a de bien, c’est que je ne pouvais jamais le prévoir à l’avance.

À vrai dire, cet argument de la perte de temps me paraît un peu étrange. On a l’impression d’un stratagème à la Pascal de la part du janséniste qu’est Bégaudeau. Comme Pascal parlant au mondain en termes de pertes et de gain, soit le langage du joueur, Bégaudeau parle à son lecteur supposément capitaliste en termes d’investissement et de profit : « le profit que vous retirez d’une série ne vaut pas l’investissement que vous lui consacrez en termes de temps. » Je répondrais à cet argument que perdre mon temps ne me fait pas peur, mais que plus fondamentalement, le profit que l’on peut tirer d’une série est à la mesure du temps qu’on lui consacre. Si on veut gagner le jackpot, il faut miser beaucoup et ça se compte au minimum en dizaines d’heures. Il arrive qu’on perde, c’est le jeu.

Portrait de l’écrivain en aéroplane

Qu’est-ce qui empêche donc François Bégaudeau, qu’on a connu moins pusillanime, de miser ? J’aurais bien une explication qui mériterait un certain développement, si vous avez du temps à perdre, vous pouvez continuer à lire. Dans Histoire de ta bêtise, Bégaudeau explique pourquoi, selon lui, il doit être distingué des bourgeois de gauche à qui il fait la morale. Si Bégaudeau a le patrimoine correspondant à celui d’un bourgeois, il n’en a pas l’habitus. Observez ce mot tout droit tiré du vocabulaire sociologique. Il est intéressant n’est-ce pas ? Habitus, on entend habitude, mais aussi habiter.

Et précisément, c’est une des premières caractéristiques que Bégaudeau note à son endroit : il possède un appartement, mais il ne l’habite pas, même s’il y vit. C’est lui qui le dit, il se vante d’ailleurs de ne pas se vanter d’avoir un carton de supermarché comme table de nuit. La justification est un peu étrange, on ferait remarquer à Bégaudeau que posséder sans habiter, c’est précisément ce qui caractérise le bourgeois, tant il est habitué à voir partout la valeur d’échange des choses et non leur valeur d’usage (un bourgeois n’achète pas un appartement pour y vivre, mais pour faire une plus-value). Historiquement, celui qui habite, c’est le paysan.

Dans son ouvrage sur la France périphérique, Guilluy fait ce constat que ce qui oppose la bourgeoisie aux nouvelles classes populaires reléguées dans les périphéries, c’est le fait d’habiter. À une bourgeoisie mondialisée capable de se sentir chez elle partout et nulle part, il oppose les habitants qui sont comme assignés à résidence dans ces non-lieux qu’ils persistent à habiter parce qu’ils n’ont pas le bon goût de partir en weekend à New-York. D’ailleurs, il faut lire les Raisins de la colère de Steinbeck pour se rendre compte du drame que c’est pour un pauvre de ne plus pouvoir habiter le lieu où il vivait jusque-là, alors que pour un riche, ce serait juste une formidable aventure pleine de perspectives extraordinaires.

Certes, je ne commettrais pas l’erreur grossière de confondre Bégaudeau avec un bourgeois. C’est pire que ça, c’est un écrivain. Qu’est-ce qu’un écrivain ? Pour le savoir, demandons à un autre écrivain. Mettons un certain Marcel Proust. Marcel est formel : un écrivain ce n’est pas un voiture de course, c’est un aéroplane. On reconnaît l’image, c’est celle de l’albatros baudelairien, le poète dont l’esprit se meut avec agilité « au-dessus des étangs, au-dessus des vallées » et domine par conséquent ses contemporains de sa hauteur de vue.

Bégaudeau est un écrivain, donc semblable à l’aéroplane proustien ou à l’albatros baudelairien, il survole, dans tous les sens du terme. Baudelaire comme Bégaudeau (remarquez les sonorités similaires) habitent Paris. Pourquoi, me direz-vous ? Parce que Paris est précisément un endroit où l’on peut vivre sans y habiter, on y est toujours seul, même au milieu de la foule. Et c’est pourquoi Bégaudeau est imperméable aux séries télévisées, parce que pour pouvoir entrer dans une série télévisée, il faut être capable d’habiter.

Vivre ensemble ou mourir seul

On habite beaucoup dans les séries télévisées. Que ce soit un appartement et un bar comme dans How I met your mother, une cafét, comme dans Hélène et les garçons, un quartier ,celui du Mistral dans Plus belle la vie, Wisteria Lane dans Desperate housewives, une bourgade ou une ville, fictive, comme Villeneuve dans un village français, Sunnydale dans Buffy contre les vampires, ou réelle, comme Baltimore dans the wire.

Il arrive parfois que l’on cherche à partir du lieu où l’on se trouve parce qu’on ne parvient pas à y habiter, comme les naufragés de Lost de l’île où leur avion s’est écrasé, comme les forçats de Prison break de la prison de Fort Knox, comme le numéro 6 du village dans le Prisonnier, comme les androïdes du parc d’attraction de Westworld . Est-il besoin de préciser que cela se passe généralement mal ? Sitôt sortis de l’île, les naufragés veulent y retourner (c’est la fameuse réplique de Jack à Kate dans la saison 4 « We have to go back ! »), Michael Scofield dans Prison break finit par mourir, quant au numéro 6, il se rend compte que le monde entier est une vaste prison et que sortir du village n’a servi à rien.

Parfois le problème est inverse : on cherche à habiter et on n’y parvient pas, comme le groupe de survivants de The walking dead, confrontés en permanence à des problèmes de voisinage qui les poussent à déménager à intervalles réguliers si bien qu’on en vient à se demander si ce n’est pas eux le problème.

Bref, dans les séries télévisées, on habite de gré ou de force. C’est le constat que font les naufragés de Lost. À partir du moment où ils se rendent compte qu’ils ne peuvent pas quitter l’île où leur avion s’est écrasé, ils savent qu’ils vont devoir y habiter. Finis les rêves baudelairiens d’albatros planant au-dessus des flots, il va falloir vivre sur le plancher des vaches Et c’est là que ça commence à devenir intéressant, parce que dans les séries télévisées, on n’habite jamais seul, on cohabite, et souvent avec des gens qu’on n’a pas choisis mais avec lesquels il va falloir composer.

L’alternative est clairement énoncée par le personnage de Jack dans Lost (encore lui) : « If we can’t live together, we ‘re gonna die alone. » Vivre ensemble ou mourir seul, on ne peut pas mieux définir l’univers programmatique de la série télévisée : Game of thrones en offre un exemple cruel et sans appel, tous les personnages incapables de composer avec les autres, que ce soit par dogmatisme, idéalisme ou égoïsme, sont tous impitoyablement éliminés les uns après les autres avec un sadisme rarement égalé et qui avait choqué les téléspectateurs à l’époque.

La série télévisée se caractérise donc généralement par une multiplicité de personnages. On peut y voir comme le fait Bégaudeau un artifice narratif pour maintenir l’attention du téléspectateur et un argument marketing visant à gagner des parts de marché comme un vulgaire politicien du PS ayant lu les rapports de Terra Nova (tel personnage s’adressant à la communauté afro-américaine, tel autre à la communauté LGBT, tel autre encore à la communauté des homosexuels obèses portoricains, etc. ad nauseam). L’intention première des producteurs est peut-être celle-là, mais le dispositif même de la série télévisée crée autre chose qu’une simple juxtaposition de segments de la société artificiellement rassemblés pour faire gonfler les audiences. Parce que tous ces personnages rassemblés en un même lieu et dans une même œuvre vont devoir vivre ensemble et le téléspectateur avec eux.

La série télévisée comme polyphonie énonciative

C’est, me semble-t-il, un point majeur qui a échappé à Bégaudeau et qui fait de la série télévisée, du fait de sa structure même, un genre progressiste (on peut me critiquer l’usage de ce mot, dévoyé qu’il a été par une armée de macronistes pour qui il était surtout synonyme de régression sociale, si quelqu’un trouve mieux qu’il le dise, je suis preneur, wokiste ayant été préempté par Blanquer et consorts), même lorsqu’elle se présente comme véhiculant un discours conservateur. Pour bien le comprendre, il faut reprendre l’analogie déjà entamée avec le roman en la passant au crible de l’analyse qu’en fait le théoricien russe Mikhaïl Bakhtine dans Esthétique et théorie du roman.

Selon Bakhtine, le roman se distingue d’autres genres littéraires, en particulier la poésie, en cela qu’il représente une pluralité énonciative. Autrement dit, à l’expression individuelle d’une seule voix, celle du poète, le romancier substitue une multiplicité de discours émanant de ses personnages. Il y a donc polyphonie ou plurilinguisme, c’est-à-dire confrontation de visions du monde et – osons le mot – d’idéologies. Si l’on ajoute à cela que ces discours ne sont jamais présentés tels quels (sauf peut-être chez Nathalie Sarraute ou chez Guillaume Meurice, mais lui fait des chroniques, pas des romans) mais que le narrateur les inscrit toujours dans une situation particulière, un cadre spatio-temporel et une structure sociale, on comprend pourquoi le roman en tant que forme intéresse particulièrement Bakhtine, qui, on l’aura deviné, se revendique d’une analyse marxiste de la littérature.

Dans Lost encore, le dispositif narratif ne se contente pas de placer des individus les uns à côté des autres pour les observer confronter leurs différentes visions du monde. Il établit par une série de flash-backs la généalogie de ces différentes visions du monde. L’idéologie n’est donc pas perçue comme un discours abstrait déconnecté de toute réalité matérielle, elle est le résultat d’une histoire singulière, inscrite dans une réalité sociologique précise, qui nous est littéralement donnée à voir. On peut difficilement faire plus marxiste ! Et cela dans une série grand public, vue par des millions de téléspectateurs. Et au lieu de s’en réjouir, Bégaudeau s’en afflige. Cherchez l’erreur...

Mais cela ne s’arrête pas là. Ce qui rend un certain nombre de séries particulièrement intéressantes à regarder et que l’on ne peut pas trouver au cinéma, en tout cas pas de la même manière, c’est l’évolution des personnages qui s’opère sur le temps long. Car une série qui s’étale sur plusieurs saisons ne se contente pas de juxtaposer des discours différents qui se matérialisent dans une façon d’agir face au monde, elle montre aussi tous les déplacements qui s’opèrent dans le temps en raison même de la collision de ces discours et de leur rapport avec le réel.

Des personnages perçus initialement comme négatifs peuvent devenir positifs, et inversement. Et comme dans une série on a le temps, on a la capacité d’observer toutes les étapes de la transformation, de la comprendre de l’intérieur, d’en saisir toutes les nuances et la complexité.

La transformation de Willow, la meilleure amie de Buffy dans la série éponyme, en sorcière maléfique assoiffée de vengeance est le résultat d’un retournement de situation inattendu, celui de la mort de sa petite-amie, mais il a été rendu possible par toute une série d’épisodes antérieurs où la face sombre du personnage a été explorée et où s’est révélé le sentiment d’insécurité qui l’habite.

A contrario, le basculement du personnage de Daenarys Targaeryen dans Game of thrones qui passe du statut de la libératrice d’esclaves à celui de despote animée par la folie destructrice est à la fois trop brutal et trop attendu pour être vraiment crédible. C’est d’ailleurs le défaut généralement constaté des deux dernières saisons de cette série que de resserrer l’action et le temps alors que les saisons précédentes avaient habitué le téléspectateur à un rythme plus lent et par conséquent plus immersif.

On pourrait multiplier les exemples et les contre-exemples à l’infini : le grand méchant pervers et sadique de The walking dead, Negan, se transformant en allié des héros, le personnage sournois du pédophile T-bag dans Prison break sur le point d’accéder à une forme de rédemption et que la société finira par condamner irrémédiablement, ou encore Bauer le personnage de policier beauf et raciste de Plus belle la vie finissant en couple avec une de ses collègues d’origine maghrébine…

Créer du commun

Mais les personnages ne sont évidemment pas les seuls à être affectés par ce grand chambardement que constitue une narration s’étalant sur plusieurs dizaines d’heures et c’est là qu’il faut parler non seulement de la création, mais également de la réception. Anne Besson dans son livre Pouvoirs de l’enchantement a bien montré comment les téléspectateurs pouvaient s’emparer d’une série jusqu’à en influencer le contenu.

Car le téléspectateur de séries n’est pas un réceptacle passif d’un flux télévisuel dont il ne retiendrait rien. Le mode de diffusion de la série qui ne se donne pas d’emblée comme un tout constitué permet justement au téléspectateur d’inscrire dans les marges son interprétation de l’œuvre. Et cette interprétation, qu’elle porte sur les motivations des personnages, sur les événements à venir, sur la signification des éléments narratifs, est rarement le fruit d’un travail solitaire, ces interprétations sont partagées, discutées, que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans la vraie vie.

Car la caractéristique des séries, c’est de créer du commun. À l’époque de Game of thrones, je savais qu’en comparant Médée dans la pièce éponyme de Corneille à Daenarys Taergaryen, j’allais immédiatement emporter l’adhésion de mes élèves de première. La chose eût été beaucoup plus malaisée en citant Apichatpong Weerasethakul que Bégaudeau propose en contrepoint à ces séries qui l’indiffèrent. Je ne voudrais pas chagriner Bégaudeau, mais qui va encore au cinéma, au théâtre, voir des expositions d’art, sinon toujours les mêmes, ceux qui ont encore des sous sur leur compte en banque à la fin du mois et un passe sanitaire valide ? Les autres doivent se contenter de la télévision.

C’est précisément le caractère apparemment familier de la série, cette histoire qui s’invite dans notre salon à intervalles réguliers, qui lui donne cette puissance capable de toucher tout un chacun. Parce que ce caractère familier permet l’intrusion dans notre univers quotidien d’éléments étrangers qui vont subrepticement venir le modifier. C’est ce qu’a très bien compris Netflix en étant capable de produire des séries ancrées dans la culture particulière d’un pays et pourtant suffisamment universelles pour être vues et appréciées partout.

S’agit-il d’autre chose finalement que du rêve romantique d’un art qui réunirait les contraires en faisant se retrouver dans une même salle de théâtre le peuple et l’élite ? Car si on veut avoir une chance de changer la société, il faut s’adresser à tout le monde. On le sait, le personnage de Thomas dans Plus belle la vie a probablement davantage œuvré à l’acceptation des homosexuels dans la conscience collective que les ouvrages de Jean-Luc Lagarce ou Hervé Guibert.

Et c’est par l’évocation de Plus belle la vie que je voulais clore (provisoirement) ce chapitre de mon activité bloguesque. Il y a peu, plombé par une actualité déprimante faite de polémiques sur le wokisme, les prénoms de nos compatriotes et l’opportunité d’une réhabilitation du maréchal Pétain, je me suis remis à regarder, comme je le fais de manière discontinue depuis maintenant plus de quinze ans, des épisodes de cette série en replay. J’y ai retrouvé cet univers fait d’entraides et de débrouilles, où l’on s’engueule, on s’affronte parfois, mais où on finit toujours par se réconcilier, où les méchants sont méchants parce qu’ils sont malheureux et malheureux parce qu’ils sont méchants, où l’on vit d’horribles drames qu’on finit toujours par surmonter, non pas seul mais avec l’aide et l’empathie des autres.

Dans les épisodes récents, il y est question d’un blackout provoquant une gigantesque panne d’électricité. Face à cette catastrophe, l’ensemble des habitants du quartier vont se mobiliser pour fournir l’électricité nécessaire à l’opération d’une petite fille nouvelle-née en danger de mort. L’intellectuel que je suis y voit évidemment une illustration des thèses de Pablo Servigne sur l’effondrement et l’entraide nécessaire qui devrait en découler. Est-il besoin de préciser le bonheur qu’il y a de voir ces thèses rendues accessibles au plus grand nombre par le biais d’une fiction consolatrice ? J’y ai trouvé, moi, le réconfort dont j’avais besoin pour ne pas me laisser submerger par un réel de plus en plus anxiogène et qui ne l’est qu’à la mesure du sentiment trompeur de notre impuissance. Car c’est également une des thèses défendues par Pablo Servigne : notre avenir dépend des histoires que l’on se raconte.

Hypocrite écrivain, mon semblable, mon frère

Il me reste un dernier point à régler, celui de mon rapport ambigu à l’intellectuel médiatique François Bégaudeau. Que ceux que la question n’intéresse pas abandonnent ici leur lecture sans m’en demander l’autorisation, je les dispense de ce qui va suivre.

Nous avons vu que Bégaudeau récusait l’appréhension narrative du réel, ce qui ne l’empêchait pas pour autant de produire des romans. Mais de quels romans s’agit-il exactement ? Précisons tout de suite que mon expertise en la matière est assez limitée, n’ayant jamais lu qu’un seul roman écrit par Bégaudeau, ce qui ne m’empêchera pas de faire d’un cas particulier une généralité avec la même mauvaise foi que Bégaudeau discourant au sujet des séries télévisées.

Dans Entre les murs, puisque c’est de ce roman qu’il s’agit, la forme narrative tourne à vide. La confrontation entre professeur et élèves, enfermés ensemble dans le milieu carcéral que constitue le collège, débouche sur une aporie. Rien n’aura eu lieu que le lieu. Un des personnages, une élève de la classe de quatrième dont il est essentiellement question dans le roman, constatera à la fin de l’année qu’elle n’a rien appris. Si transmission il y a eu, elle s’est faite en-dehors des murs, dans l’espace familial, témoin cette élève qui découvre la République de Platon grâce à sa sœur.

Ce que nous dit ce roman, c’est que la structure même du système scolaire y rend impossible toute acquisition du savoir. De cela, ni le professeur, ni les élèves ne sont responsables, c’est la structure qui est en cause. On pourrait y voir un constat similaire à celui des tenants d’un retour à une éducation stricte à l’ancienne dans le genre Brighelli ou Polony. Sauf que la solution préconisée par Bégaudeau est à l’exact opposé : il faudrait selon lui supprimer l’école. Mauvaise idée. Car l’école est précisément ce lieu où l’élève peut découvrir l’altérité et sortir de la condition dans laquelle il se trouve enfermé. Bien sûr, le système tel qu’il fonctionne est imparfait, parfois générateur de frustrations inutiles et d'assignations à respecter l'ordre social, mais ce serait une illusion de croire qu’en le supprimant les choses s’amélioreraient d’elles-mêmes.

On reconnaît dans cette conception de l’école, une forme de déterminisme dont Bégaudeau se revendique. Nos pensées sont issues selon lui de notre situation matérielle et nous ne pouvons leur échapper. C’est ce qu’il théorise dans Histoire de ta bêtise, la bêtise qu’il y dénonce est celle de bourgeois qui pensent en bourgeois parce qu’ils n’ont pas le choix. Il n’y aurait d’autre liberté possible que celle consistant à reconnaître sa propre servitude. Cette forme de pensée explique la nature du piège rhétorique dans lequel Bégaudeau arrive à enfermer la plupart de ses contradicteurs. On en trouve une illustration saisissante à la fin de l’ouvrage susnommé. Pour lui donner tort, son lecteur est amené à reconnaître qu’il a raison : « Donne tort à ce livre en le validant ». Tout est ainsi verrouillé pour qu’on ne puisse sortir que vaincu du duel rhétorique dans lequel notre désir d’en découdre nous a imprudemment amené.

Ce qui permet à Bégaudeau de sortir vainqueur, c’est précisément cette hauteur de vue propre à l’écrivain que nous avons précédemment évoquée. La forme caractéristique de cette hauteur de vue se manifeste sous la forme de l’humour dont Freud nous a appris qu’elle était une des formes subtiles de l’orgueil. Cet humour que l’on trouve dans son Antimanuel de littérature et qui semble dire : « Je suis un écrivain, mais je ne me prends pas au sérieux et d’ailleurs je pourrais faire autre chose. » Chiche.

Or ce qui caractérise l’humour, c’est justement une dissociation de l’être entre ce qu’il est et la conscience qu’il en a. Autrement dit, faire de l’humour, c’est se dissocier de sa propre personne, soit ne pas habiter ses propres affects. Qu’on en juge : les Gilets jaunes, exemple paradigmatique des habitants définis par le livre de Guilly, n’avaient pas beaucoup d’humour (tout au plus de l’esprit) et auraient pu faire leur cette réplique d’un personnage de Plus belle la vie : « L’humour, la politesse du désespoir, c’est un truc de riches, nous les pauvres quand on est malheureux, on pleure. » Ou on se révolte. Ce que ne renierait pas Bégaudeau qui pourtant ne se met jamais en colère.

Qu’est-ce qui m’agace autant là-dedans ? Au début d’Histoire de ta bêtise, l’auteur invite son lecteur à se reconnaître dans le portrait qu’il fera de lui. En refermant le livre, j’ai dû admettre que je m’étais parfaitement reconnu. Sauf que je n’étais pas le « tu », archétype du bourgeois stupide qu’on aurait cru sorti d’un livre de Flaubert, mais le « je », celui du narrateur bardant d’anathèmes son innocent lecteur comme un torero le taureau de banderilles. Et ce n’était pas beaucoup plus flatteur. Je me suis trouvé, dans ce miroir tendu à ma vanité, vain, fat, assez pontifiant, donneur de leçons et particulièrement désagréable.

Comme j’ai trouvé vain, fat, donneur de leçons, assez pontifiant et particulièrement désagréable François Bégaudeau lors de ce débat sur les séries télévisées, éprouvant aussitôt l’envie de lui donner tort (d’où le texte que tu viens de lire, ami lecteur). Si l’on ajoute à tout ce que j’ai déjà dit, que je l’ai entendu dire ailleurs à la télévision qu’on ne l’invitait jamais à la télévision, un constat s’impose : Bégaudeau est en train de se michelonfrayiser (le néologisme est assez laid, mais ce qu’il désigne l’est encore davantage). Je ferais partie de ses amis que je lui conseillerais d’aller consulter au plus vite.

On comprendra dans ces conditions que je m’inquiète également pour mon propre sort : j’ai beau me rassurer en me disant que je n’ai publié aucun livre, que je ne passe pas à la télévision, que j’habite, non à Paris, mais dans une ville moyenne de province, tout de même. Et d’ailleurs dire que j’habite est un bien grand mot. Quant à croire que j’aurais de mon propre chef décidé de vivre là plutôt qu’ailleurs alors qu’il s’agit d’un concours de circonstances et de raisons purement matérielles (pourquoi payer deux fois plus pour avoir deux fois moins en surface habitable?) Si j’avais le portefeuille de François Bégaudeau, j’irai vivre à Bastille comme un vrai Parigo. Et si on m’invitait à la télévision, est-ce que je dirais non ? Si j’avais l’opportunité de publier un livre, est-ce que je brûlerais mon manuscrit ? Rien n’est moins sûr. Comment sort-on de ce piège dans lequel on s’est soi-même fourré ? En faisant preuve de hauteur de vue et en le percevant du dehors à défaut de pouvoir habiter avec soi-même. La fuite, encore et toujours. Et l’on comprend pourquoi j’ai défendu les séries télévisées avec autant de vigueur. Parce qu’à défaut d’habiter chez moi, j’habite dans ma télévision.

Bibliographie

  •  Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman
  •  Raphaël Baroni, les rouages de l’intrigue 
  •  François Bégaudeau, Antimanuel de littérature 
  •  François Bégaudeau, Entre les murs   
  •  François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise  
  •  Anne Besson, Les Pouvoirs de l’enchantement       
  •  Petrus Borel (pas l’écrivain, le blogueur de Mediapart), « quelques éléments de la syntaxe narrative des séries télévisées »  
  •  Christophe Guilly, la France périphérique        
  •  Blaise Pascal, Pensées   
  •  Marcel Proust, à la recherche du temps perdu
  •  Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer
  •  Pablo Servigne, Gauthier Chapelle, L’entraide : l’autre loi de la jungle 

Séries télévisées citées

  • Buffy contre les vampires, 7 saisons, Twentieth century fox, 1996-2002
  • Desperate housewives, 8 saisons, ABC, 2004-2012
  • Game of Thrones, 8 saisons, HBO, 2011-2019
  • Hélène et les garçons, TF1, 1992-1994
  • How I met your mother, 9 saisons, CBS, 2005-2014
  • Lost : les Disparus, 6 saisons, ABC, 2004-2010
  • Plus belle la vie, 18 saisons, France 3, 2004- en production
  • Prison break, 5 saisons, Fox, 2005-2009
  • le Prisonnier, 1 saison, ITV, 1967-1968
  • Un village français, 7 saisons, France 3, 2009-2017
  • The Walking dead, 11 saisons, AMC, 2010- 2022
  • Westworld, 3 saisons, HBO, 2016- en production
  • The Wire : Sur écoute, 5 saisons, HBO, 2002-2008

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Le ministre Éric Dupond-Moretti est renvoyé devant la Cour de justice
Éric Dupond-Moretti devient le tout premier ministre de la justice en exercice à être renvoyé devant la Cour de justice de la République pour des faits commis dans l’exercice de ses fonctions. Le garde des Sceaux est accusé de « prise illégale d’intérêts » après avoir fait pression sur plusieurs magistrats anticorruption.
par Michel Deléan
Journal
Au moins 25 % des chômeurs ne réclament pas leur allocation
Entre 390 000 et 690 000 personnes ne demandent pas d’allocation chômage alors qu’elles y ont droit, soit de 25 % à 42 % de taux de non-recours, essentiellement chez les plus précaires. Des chiffres communiqués au Parlement par le gouvernement.
par Cécile Hautefeuille
Journal — France
« Ruissellement » : la leçon de Londres à Emmanuel Macron
Le gouvernement britannique a dû renoncer ce lundi à une baisse d’impôts sur les plus riches sous la pression des marchés. Une preuve de la vacuité du ruissellement auquel s’accroche pourtant le président français.
par Romaric Godin
Journal — France
Sélection à l’université : « Quand réfléchit-on au droit à la réussite ? »
Des écarts scolaires qui se creusent avant le bac, un financement inégalitaire dans le supérieur et un régime de plus en plus sélectif symbolisé par Parcoursup : la « démocratisation des savoirs » prend l’eau, s’inquiètent les sociologues Cédric Hugrée et Tristan Poullaouec, dans leur livre « L’université qui vient ».
par Mathilde Goanec

La sélection du Club

Billet de blog
Voix d'Iran - « Poussez ! »
À ce stade, même s'il ne reste plus aucun manifestant en vie d'ici demain soir, même si personne ne lève le poing le lendemain, notre vérité prévaudra, car ce moment est arrivé, où il faut faire le choix, de « prendre ou non les armes contre une mer de tourments ».
par sirine.alkonost
Billet de blog
Iran - Pour tous les « pour »
Les messages s'empilent, les mots se chevauchent, les arrestations et les morts s'accumulent, je ne traduis pas assez vite les messages qui me parviennent. En voici un... Lisez, partagez s'il vous plaît, c'est maintenant que tout se joue.
par sirine.alkonost
Billet de blog
Appelons un chat un chat !
La révolte qui secoue l'Iran est multi-facettes et englobante. Bourrée de jeunesse et multiethnique, féminine et féministe, libertaire et anti-cléricale. En un mot moderne ! Alors évitons de la réduire à l'une de ces facettes. Soyons aux côtés des iranien.nes. Participons à la marche solidaire, dimanche 2 octobre à 15h - Place de la République.
par moineau persan
Billet de blog
Dernier message de Téhéran
Depuis des années, mon quotidien intime est fait de fils invisibles tendus entre Paris et Téhéran. Ces fils ont toujours été ténus - du temps de Yahoo et AOL déjà, remplacés depuis par Whatsapp, Signal, etc. Depuis les manifestations qui ont suivi la mort de Mahsa, ces fils se sont, un à un, brisés. Mais juste avant le black out, j'avais reçu ce courrier, écrit pour vous, lecteurs de France.
par sirine.alkonost