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Billet de blog 17 nov. 2019

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Mes élèves de terminale, les gilets jaunes et la police

Il y a un an, jour pour jour, débutait le mouvement des Gilets Jaunes avec l'acte I d'une pièce qui devait en comporter de nombreux autres. L'occasion d'évoquer une séance d'EMC menée avec une classe de terminale L au mois de décembre de l'année dernière.

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  C'était il y a un peu moins d'un an, peu avant les vacances de noël. La mobilisation des Gilets Jaunes battait son plein. Les images de la dégradation des Champs-Elysées et de l'Arc de Triomphe tournaient en boucle sur toutes les chaînes d'info. Il commençait à être question sur quelques médias alternatifs des violences policières délirantes qui allaient se poursuivre durant une bonne partie de l'année suivante : mains arrachées, yeux crevés, traumatismes crâniens, usage inconsidéré d'armes de défense de type LBD... Parallèlement à ce mouvement, les lycéens avaient également fait entendre leur voix avant d'être violemment matés par les forces de l'ordre : les images de ces dizaines de lycéens de Mantes-la-jolie à genoux, les mains sur la tête, étaient dans tous les esprits. Mon lycée avait connu fin novembre une flambée d'activisme lycéen avant que la police qui patrouillait tous les matins devant les grilles ne vienne remettre un peu d'ordre.

  C'est dans ce contexte que je décidai de m'autoriser un excursus hors-programme avec la classe de Terminale littéraire dont j'assurais les cours d'EMC (Éducation Morale et Civique). Nous avions terminé avant les vacances la première partie du programme, celle portant sur la laïcité, et je ne me voyais pas aborder avant les vacances la deuxième partie du programme. Aussi avais-je décidé pour cette séance d'avant-noël, de faire s'exprimer mes élèves sur ce qui venait de se passer et dont je pressentais confusément – l'avenir me donnera ou non raison – qu'il s'agissait d'événements destinés à rentrer dans les livres d'Histoire.

  Pour dresser en un mot, une sorte de portrait collectif de mes élèves, je dirais qu'il s'agissait d'un profil type de classe de littéraires : majorité de filles, constituée d'une moitié d'élèves studieux et d'une moitié de fumistes, sans problème en ce qui concernait la discipline, un peu terne à l'oral, des élèves, qui, sans être forcément sans opinion, n'en étaient pas pour autant des activistes politiques. Une petite minorité avait participé aux mouvements de contestation lycéenne mais plus par suivisme et parce que cela leur permettait d'avoir un motif pour sécher les cours que par profonde conviction.

  J'étais donc bien incapable de pouvoir prédire ce qui allait sortir de cette séance et quelle serait la position de mes élèves sur les événements qui secouaient la Nation toute entière. Ma question initiale, volontairement ouverte, suscita un silence de quelques secondes avant qu'une élève ne prenne la parole. Quelques mots pour faire son portrait : il s'agissait d'une élève que l'on pourrait qualifier d'élève sérieuse et de bonne élève, ayant avec les adultes des relations normales et apaisées, tout au plus se manifestait-elle lorsque quelque chose dans les textes que nous étudiions heurtait son bon sens. Les séances d'EMC précédentes m'avaient permis d'observer qu'elle défendait des idées de liberté de conscience, se prononçait fermement contre toute forme de discrimination, qu'elle soit raciale, sexiste, religieuse... Bref, on pouvait la caractériser, nonobstant son engagement politique que j'ignorais si tant est qu'elle en ait eu un, comme appartenant au camp des progressistes. Elle commença sa réponse par une précaution oratoire qui manifestait la claire volonté de développer une pensée complexe : « Bien sûr, je ne suis pas pour la violence », avant d'enchaîner « mais on est obligé de constater qu'on n'obtient rien sans violence. » L'allusion était claire et n'avait pas besoin d'être explicitée : elle parlait de l'allocution du Président de la République du 10 décembre où ce dernier avait concédé au mouvement des Gilets Jaunes un certain nombre de mesures destinées à apaiser cette « foule haineuse » qui venait de faire trembler le pouvoir en place. L'analyse était assez facile à faire : le pouvoir ne cédait partiellement que parce qu'il avait eu peur de disparaître corps et biens.

  D'autres élèves enchaînèrent. Globalement, ils approuvaient le mouvement. Ce qu'ils pensaient du traitement des médias ? Des vendus qui ne montraient que les violences des manifestants pour conforter le pouvoir en place. La police ? Les chiens de garde du système. Une élève avait à ce sujet un témoignage personnel à apporter : sa tante travaillait dans la police, elle partageait peu ou prou les demandes des Gilets Jaunes mais était tenue par le devoir de réserve et ne pouvait exprimer son soutien, ce qu'elle redoutait le plus, c'était de se retrouver à devoir réprimer des manifestants dont elle partageait la plupart des revendications. Sur le mouvement lycéen ou plutôt sur sa gestion par le pouvoir, la plupart des élèves, y compris ceux qui n'avaient pas participé au mouvement, se montraient également très critiques. Sur la présence régulière d'un escadron de policiers aux grilles du lycée, leur avis était clair : cette présence n'avait d'autre but que de leur faire peur. Essayant d'opposer une contradiction à cet avis tranché « Ne pensez-vous pas qu'ils sont là pour vous protéger ? » je m'entendis répliquer par un de mes élèves qui avait tenté de discuter avec un policier que ce n'était en tout cas pas le discours que lui avait entendu. La police les voyait ni plus ni moins comme des sales gosses qu'il fallait ramener dans le droit chemin par la force si nécessaire et à qui il fallait faire peur pour les faire se tenir tranquilles.

  Un élève qui jusque là était resté silencieux intervint alors. Selon lui, c'était le rôle de la police que d'adopter une telle attitude. Le désordre se situait bien du côté des manifestants. Il se vit aussitôt interpellé par l'élève « qui n'était pas pour la violence, mais... ». Bien sûr, elle comprenait qu'il défende cette position (son projet professionnel était d'entrer dans la police), mais considérait-il comme normal que la police agresse des gens qui ne manifestaient aucun signe de violence ? La vigueur de sa réaction me laissant entrevoir une implication personnelle dans ce qu'elle disait, je cherchais à en savoir plus. J'appris que sa mère qui marchait dans la rue pour se rendre à son travail avait été prise au milieu d'échauffourées entre police et manifestants et avait subi les effets d'une grenade lacrymogène malencontreusement lancée à proximité de l'endroit où elle passait. C'était la première fois de l'année que je voyais cette élève vraiment en colère.

  En interrogeant les autres élèves je constatai qu'ils étaient très majoritairement favorables au mouvement et plutôt hostiles à l'égard des comportements policiers. Seule une élève botta en touche, affirmant comme Bartleby, le héros de Melville, qu'elle préférait ne pas s'exprimer. Lorsque le cours fut fini et que je me retrouvai seul avec elle, je cherchai à savoir ce qui l'avait empêché d'exposer son point de vue. J'appris donc qu'elle n'avait pas l'habitude de parler de problèmes de société ou de questions politiques avec des gens qui ne partageaient pas ses convictions. Je tentai de la convaincre que se confronter à une pensée qui n'était pas la sienne était le fondement même de la démocratie, qu'elle pouvait apporter quelque chose aux autres et réciproquement, et qu'elle pouvait d'autant mieux le faire qu'elle se trouvait dans une classe plutôt bienveillante où une parole différente pouvait être accueillie sans animosité. Je savais que malgré la virulence de son intervention, l'élève qui protestait contre la police, n'en garderait pas moins – et la suite de l'année devait me donner raison – des relations de bonne camarade avec celui qui se destinait à la police. Mais l'élève qui refusait de s'exprimer se contenta d'un vague assentiment à ce que je lui disais, assentiment que je crus percevoir être concédé pour me faire plaisir.

  Dois-je l'avouer ? Je sortis de cette séance d'EMC avec un goût amer dans la bouche. Pourquoi cette génération qui aurait pu être une génération apaisée, sans haine de l'autre, dans une acceptation bien comprise de la différence, pourquoi fallait-il qu'elle se trouve confrontée à la violence absurde d'un pouvoir qui cherchait à conserver coûte que coûte le fonctionnement mortifère d'un système à l'agonie, et pire, à nous entraîner collectivement à marche forcée vers l'abîme ?

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