Jean-Michel Blanquer : une victoire à la Pyrrhus ?

   C'est peu de dire que la séquence qui vient de se refermer dans l'Education Nationale aura été mouvementée. Cette séquence, Jean-Michel Blanquer semble l'avoir gagnée. En témoigne un récent sondage qui montre l'hostilité d'une majorité de personnes interrogées à la grève des examens et l'approbation des sanctions annoncés par le Ministre à l'égard des enseignants grévistes. Pourtant, il se pourrait bien que cette victoire face à l'opinion publique soit en réalité un trompe-l'oeil, une victoire à la Pyrrhus qui risque de coûter beaucoup plus cher au Ministre que ce qu'elle lui a rapporté.

   En décidant, pour contourner la grève des enseignants, de changer les règles d'attribution du baccalauréat, Jean-Michel Blanquer semble s'être mis à dos l'ensemble du corps enseignant, et fait plus grave pour lui, un nombre non négligeable de personnels de direction ayant peu apprécié d'avoir dû obéir à des ordres illégaux dont le Ministre se lave les mains puisqu'ils n'étaient même pas signés.

   Il faut constater que Blanquer s'est retrouvé confronté à un mouvement social inédit dans l'histoire de l'Education Nationale de ces cinquante dernières années. Mouvement qu'il a lui-même suscité par son intransigeance et son refus de tout dialogue. La menace d'une grève des examens était brandie depuis avril par les syndicats enseignants, poussés à la roue par le collectif des stylos rouges apparu sur les réseaux sociaux et qui évoquait la possibilité d'une telle grève dès le mois de janvier. On peut penser que cette menace a été largement sous-estimée par le Ministre qui a cru pouvoir faire la sourde oreille en ne répondant à aucune des revendications du corps enseignant, ce qui, naturellement, a débouché sur la crise que l'on a connue.

   Pour faire face à cette crise, Jean-Michel Blanquer a eu recours à une stratégie bien rodée, déjà utilisée avec le mouvement des Gilets Jaunes. On commence par essayer de temporiser, en promettant, sans aucun engagement sérieux, que l'on va répondre aux problèmes soulevés par le mouvement : c'est ainsi qu'il faut comprendre l'instauration d'un observatoire sur la rémunération des enseignants, l'augmentation des salaires étant une des principales revendications des stylos rouges. Ensuite, comme le mouvement ne s'apaise pas, car ceux qui le suivent n'acceptent pas de se payer de mots, on passe à une seconde phase, où l'on joue la carte de l'intimidation et de la répression. Cette deuxième phase permet de circonscrire les participants au mouvement à une minorité que l'on a beau jeu d'opposer à la majorité silencieuse, à qui on ne demande évidemment pas son avis, mais que l'on présente comme a priori hostile à la poursuite du mouvement. Il y aurait donc d'un côté une majorité raisonnable dont on prétend avoir entendu les revendications légitimes, pour mieux les mettre sous le tapis, et de l'autre une minorité extrémiste et radicalisée avec laquelle il deviendrait impossible de négocier parce qu'elle ne respecterait pas les règles du pacte républicain. Arrivé à ce stade-là, on n'a plus qu'à en appeler au verdict de l'opinion publique, sous la forme de sondages opportunément commandités, présentée comme un juge impartial du conflit qui oppose le gouvernement au mouvement social. Le rôle de témoin à charge est évidemment assuré par un certain nombre de médias dominants, parmi lesquels les chaînes d'information continue se taillent la part du lion en faisant se succéder allégrement sur leurs plateaux des éditorialistes qui reprennent tous en choeur les éléments de langage des politiques visant à criminaliser le mouvement. Comme pour le mouvement des Gilets Jaunes, cette tactique a fonctionné pour la grève du bac, l'opinion publique s'étant apparemment montrée hostile à ces dangereux « saboteurs » « preneurs d'otage » que sont devenus à ses yeux les enseignants grévistes. Le problème de cette tactique bien rodée, c'est qu'elle apparaît de plus en plus clairement comme une tactique. Le prochain mouvement social de ce pays est prévenu à l'avance : il sera traité exactement de la même façon et s'il veut pouvoir l'emporter il a intérêt à réfléchir à une possible parade à cette « prise d'otage » de l'opinion publique.

   Mais l'effet collatéral de cette victoire risque de peser lourd pour l'avenir de Jean-Michel Blanquer à la rue de Grenelle : s'il a su duper par son stratagème une partie non négligeable de l'opinion publique, il s'est en revanche aliéné un grand nombre de personnels de l'Education Nationale. En voulant éteindre le feu avec une précipitation qui ressemblait beaucoup à de la fébrilité, il pourrait bien avoir renforcé le mouvement qui s'oppose à son train de réformes. Les enseignants dans leur grande majorité se sont sentis humiliés par cette séquence et ont vécu le déferlement de violence verbale à l'encontre de leurs collègues grévistes comme autant d'attaques contre la profession dans son ensemble. Ça grogne également du côté des parents d'élèves, agacés par le bricolage des résultats du bac de cette année, une antenne locale de la FCPE ayant même appelé à la démission du Ministre. Plus grave, des témoignages anonymes attestent que les personnels de direction se sont sentis trahis et manipulés par la façon autoritaire et contraire à la loi dont le Ministre a géré cette crise. On peut supposer qu'un certain nombre d'entre eux y regardent dorénavant à deux fois avant d'appliquer aveuglément les consignes du ministère. On ne peut évidemment présumer de ce qu'il adviendra dans les prochains mois, mais les principaux syndicats enseignants semblent remontés comme jamais et annoncent déjà un mouvement de grève d'ampleur pour la rentrée prochaine. L'annonce de la fermeture de quatre-cents écoles rurales dans le primaire, contrairement à la promesse qui avait été faite par Emmanuel Macron, ne contribuera certainement pas à apaiser la situation et le Ministre risque de se retrouver confronté à une mobilisation sociale affectant l'ensemble de l'appareil éducatif. Et il risque d'avoir cette fois du mal à présenter ce mouvement comme le fait d'une minorité radicalisée de dangereux délinquants.

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