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Billet de blog 21 mars 2022

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Des visages, des figures

C’est en croisant un ancien élève sans masque aux abords du lycée que je me suis rendu compte que nous avions vécu un an entier en côtoyant des élèves dont nous ne connaissions que la moitié du visage. Lorsque j’ai compris l’année dernière que je ne verrais pas le visage entier de mes élèves de toute l’année, j’ai eu envie de pleurer. Et puis je m’y suis fait. Parce qu’on s’habitue à tout.

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  C’est en croisant, avant les vacances de février, un ancien élève sans masque aux abords du lycée que je me suis rendu compte que j’avais vécu, que nous avions vécu, un an entier en côtoyant plusieurs fois par semaine des élèves dont nous ne connaissions que la moitié du visage. Lorsque j’ai compris l’année dernière, aux alentours des vacances de Toussaint, que je ne verrais sans doute pas le visage entier de mes élèves de toute l’année, j’ai eu envie de pleurer. Et puis je m’y suis fait. Parce qu’on s’habitue à tout. Et parce que toute situation nouvelle offre de nouvelles possibilités. En l’occurrence celle de substituer l’imagination à la réalité.

  Le masque adoucit les contours, il gomme la différence cruelle et injuste entre beaux et laids, il met chacun sur un plan d’égalité. Il ne laisse subsister de signifiant que les yeux et quoi de plus expressif que des yeux ? Peut-être est-ce une illusion d’optique, mais il me semble que les yeux rient plus facilement que le reste du visage. En découvrant la semaine dernière le visage complet de mes élèves dans ma classe de première, j’ai découvert qu’ils avaient l’air angoissés, ce dont je ne m’étais pas rendu compte jusqu’alors. S’agit-il d’une réalité que j’aurais préféré ne pas connaître ?

  Quoiqu’il en soit cette période étrange où nous avancions tous masqués ne laisse pas d’interroger notre rapport à l’autre et à l’expression de sa singularité qui s’exprime d’abord, d’un point de vue purement extérieur, par la singularité de son visage. Je ne sais pas s’il existe un autre métier où l’on soit confronté chaque année à un nombre aussi élevé de visages nouveaux à reconnaître. Pour ma matière, le français, c’est à peu près une centaine, pour d’autres matières, le nombre est encore plus élevé. Apprendre à reconnaître ses élèves est un véritable travail que j’ai appris à faire quand j’ai commencé à enseigner. Travail d’autant plus compliqué pour moi que, je dois le confesser, je ne suis pas du tout physionomiste, du genre à ne pas reconnaître dans la rue les gens que je côtoie pourtant quotidiennement ou à croire avoir reconnu de parfaits inconnus qui ressemblent vaguement à des gens de ma connaissance.

  Chaque année revient donc cette période fatidique où il faut apprendre à distinguer des individus qui a priori se ressemblent. Tous les trucs sont bons et je me donne parfois l’impression lors de ces débuts d’année de jouer à ce jeu de mon enfance, qui est-ce ? Je repère d’abord ceux et celles qui présentent une caractéristique singulière : un garçon aux cheveux longs, une fille aux cheveux courts, une couleur de peau ou de cheveux particulière, une surcharge pondérale ou une maigreur caractéristique. Le plus dur est de distinguer des élèves qui se ressemblent physiquement, le pire étant évidemment les jumeaux qu’on a eu la bonne idée de mettre dans la même classe (j’ai deux jumelles cette année et je me trompe régulièrement de prénom au point que c’est presque devenu un jeu entre nous).

  Et dans ce fragile équilibre qui vous permet de distinguer un élève d’un autre, le moindre changement peut venir tout bouleverser : un changement de coiffure, de couleur de cheveux, le port ou l’abandon de lunettes, un début de barbe qui pousse ou qu’on rase… Je sais pourtant que savoir reconnaître ses élèves est absolument essentiel. En collège, où j’ai longtemps exercé, parce que tant que vous êtes incapable de les distinguer et de les nommer, les élèves développent un sentiment d’impunité, protégés qu’ils sont par leur anonymat. De manière générale, parce que les élèves comme tout être humain ont besoin d’être distingués, ils ont besoin de sentir qu’on les a reconnus en tant qu’individus singuliers.

  Cette reconnaissance physique va évidemment de pair avec une reconnaissance morale. A un nom et à un visage, l’enseignant se doit d’ajouter d’autres caractéristiques, un souhait d’orientation, un hobby, un domaine de compétences particulier, autant d’éléments qui permettent de distinguer les élèves entre eux et de montrer qu’on a pris la mesure de leur singularité.

  Cette reconnaissance se fait évidemment dans un cadre particulier, celui de la classe. Quand il m’arrive de croiser d’anciens élèves en-dehors du cadre scolaire, je peux reconnaître leur visage, mais je suis incapable de retrouver la classe et l’année où je les ai eus en tant qu’élèves.

  L’année dernière, j’ai emménagé dans un nouvel appartement. Avant d’emménager, j’ai effectué un certain nombre d’allers et retours pour faire des travaux d’aménagement et il m’arrivait de croiser des gens qui habitaient là, mes futurs voisins, dans la cage d’escalier. Une fois, alors que je m’apprêtais à sortir, je croise dans le hall une jeune fille à qui j’avais déjà dit bonjour quelques jours auparavant sans y prêter plus d’attention. Alors que je m’apprête à poursuivre mon chemin, elle me sourit et me demande : « Vous me reconnaissez ? » Je suis obligé de lui avouer que non. Elle me dit son prénom et son nom de famille. J’ai beau chercher, c’est le vide total. Je me doute bien qu’il s’agit d’une ancienne élève, mais quand ? Où ? Je ne sais plus, je ne sais pas.

  Elle voit au désarroi qui doit sans doute s’afficher sur mon visage que je ne la reconnais toujours pas, alors elle tente de raviver mes souvenirs en me donnant le nom de sa classe, le nom de ses camarades. Tout est encore très confus, tous ces noms ne me disent rien ou vaguement quelque chose, mais j’en arrive à la conclusion, par déduction, qu’il s’agit d’une ancienne élève d’un lycée où j’ai exercé une année durant, il y a quelques années, à l’époque où j’étais encore titulaire sur zone de remplacement. Je me confonds en excuses de ne pas l’avoir reconnue (et de fait, je ne la reconnais toujours pas).

  Mon ancienne élève ne semble pas m’en tenir rigueur, elle confesse, comme s’il s’agissait d’une excuse à ma mémoire défaillante : « Je n’étais pas une bonne élève. » Je lui demande de ses nouvelles, ce qu’elle devient. « Comme vous avez dû le savoir j’ai raté mon bac à la fin de la terminale. » En réalité je ne lui avouerai pas que je ne l’ai jamais su, que je n’en sais rien, que je n’ai pas suivi ce qui s’était passé après mon départ et que même si j’étais resté dans cet établissement je ne l’aurais peut-être pas davantage su. Elle m’explique qu’elle a repassé son bac en candidate libre, qu’elle a fini par l’avoir , qu’elle a ensuite travaillé dans l’animation et le périscolaire et qu’elle reprend des études pour obtenir un BTS.

  Plus tard, en recherchant dans mes archives, j’ai retrouvé le nom de cette élève inscrit sur la liste de sa classe. Je me suis alors ressouvenu d’elle. Elle était de ces élèves qu’on ne remarque pas, qui se mettent toujours dans les coins pour qu’on ne les voie pas, qui acquiescent piteusement quand on leur demande d’arrêter de bavarder avec leurs voisines, qui ne brillent ni par leurs interventions en classe ni par la qualité de leur travail à l’écrit, de ce genre d’élèves qu’on pourrait avoir tendance en tant qu’enseignant à qualifier de « transparentes ». D’une part, j’éprouvais une certaine joie à constater que l’élève effacée et assez terne s’était transformée en une jeune fille en qui j’avais trouvé quelque chose de lumineux. D’autre part, je ne pouvais me défaire d’un certain sentiment de honte de ne pas l’avoir reconnue, comme si le fait de l’avoir effacée de ma mémoire était une forme de négation de sa personne.

  Reconnaître cette vérité que nous sommes plus importants pour les élèves qu’ils ne le sont pour nous a quelque chose de profondément perturbant. Pourtant c’est purement numérique, on ne peut pas garder le souvenir précis de milliers d’élèves différents là où les élèves n’auront connu que quelques dizaines de professeurs.

  M’est alors revenu en mémoire, comme la formulation définitive d'une fatalité inhérente au métier que j'exerce, ce passage terrible de La place d’Annie Ernaux, où l’auteur, par ailleurs professeur de français, raconte qu’elle croise une de ses anciennes élèves devenue caissière de supermarché : « Je ne savais plus son nom, ni dans quelle classe je l’avais eue. Pour dire quelque chose, quand mon tour est arrivé, je lui ai demandé : « Vous allez bien ? Vous vous plaisez ici ? » Elle a répondu oui oui. Puis après avoir enregistré des boîtes de conserve et des boissons, avec gêne : « Le CET, ça n’a pas marché. » Elle semblait penser que j’avais encore en mémoire son orientation. Mais j’avais oublié pourquoi elle avait été envoyée en CET, et dans quelle branche. Je lui ai dit « au revoir ». Elle prenait déjà les courses suivantes de la main gauche et tapait sans regarder de la main droite. »

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