« Est-ce que vous condamnez la violence? »

Analyse sur le plan linguistique d'une question qui revient comme une antienne à chaque mouvement social. Question qui peut être considérée à la fois comme absurde et illégitime.

  Régulièrement depuis quelques années, lors des différents mouvements sociaux, revient sur les plateaux de télévision et dans les studios de radio, une interrogation récurrente : « Est-ce que vous condamnez la violence ? » et ses variantes telles que « est-ce que vous condamnez de tels actes de violence ? » L'analyse linguistique de cette question nous permettra d'établir que cette question est non seulement absurde mais qu'elle est illégitime.

  Une première remarque portera sur la formulation de la question. Il s'agit de ce qu'on appelle en linguistique une interrogation totale, appelée aussi question fermée, à savoir qu'elle ne permet que deux réponses possibles : « Oui, je condamne » ou « non je ne condamne pas. » Il y aurait une étude à faire sur la propension des journalistes à poser ce type de questions fermées qui n'appellent que des réponses binaires. La forme paroxystique de cette tendance étant probablement représentée par le journaliste Jean-Jacques Bourdin qui énonce régulièrement comme un leitmotiv à chacun de ses interlocuteurs le choix binaire qui lui est offert « Oui ou non ? » Mais il y a plus, en demandant s'il condamne la violence, le journaliste appelle son interlocuteur à produire ce qu'en linguistique on appelle un acte performatif du langage. La dimension performative a été étudiée par le linguiste et philosophe anglais John Langshaw Austin dans un titre explicite Quand dire c'est faire (How to do things with words). Il part de la constatation que certaines paroles ne sont pas de simples paroles mais posent un acte ayant des conséquences dans le monde réel. Pour prendre un exemple cité par Austin lui-même, lorsqu'un maire prononce la phrase « Je vous déclare mari et femme », il entérine le fait que les deux personnes auxquelles il s'adresse sont désormais mariées. Le mariage n'existe dans la réalité qu'à partir du moment où cette phrase a été prononcée. Austin attire l'attention sur le fait que pour qu'une parole acquière une valeur performative il faut un certain nombre de conditions. Dans le cas du mariage, il faut que la parole en question soit prononcée dans un contexte précis, à savoir dans une mairie à la date publiée officiellement par les bans, et par une personne ayant autorité pour le faire, à savoir le maire ou l'un de ses adjoints. Si l'on revient à la question qui nous intéresse, on admettra sans peine que la parole performative qui consiste à condamner ne peut être prononcée que lors d'un procès par un juge. En posant cette question, le journaliste transforme de fait le cadre formel de l'interview en procès et érige la personne qu'il interroge en juge. Quelle est sa légitimité pour le faire ? Aucune, et il n'est pas abusif de considérer qu'en posant cette question il outrepasse passablement les fonctions qui sont les siennes. En répondant, comme il le fait régulièrement, à cette question « Je ne suis pas un juge », quelqu'un comme François Ruffin offre donc la seule réponse possible à ce qu'il faut bien considérer comme une absurdité.

  On m'objectera, avec raison, que la signification du mot « condamner » dans ce contexte est à prendre dans un sens métaphorique, homologué par le dictionnaire, et qui serait synonyme de « critiquer », « désapprouver », « blâmer ». Mais alors pourquoi utiliser précisément le mot « condamner » plutôt que l'un de ses synonymes ? Peut-être parce que dans le cas des synonymes, nous sommes dans une forme composite d'énonciation, qui se situe entre ce qu'Austin appelle les constatifs (énoncé qui se contente de constater une réalité préexistante au discours, ici en l'occurrence le sentiment que vous inspire la violence, qui préexiste à son expression) et les performatifs proprement dits. Le verbe « condamner » appartient quant à lui à la catégorie des performatifs explicites, c'est-à-dire que l'action de condamner ne peut être accomplie que lorsqu'une phrase contenant le mot proprement dit est prononcée, là où, au contraire, on peut désapprouver ou critiquer sans avoir besoin de prononcer les mots « critiquer » ou « désapprouver ». Ce n'est donc pas par hasard que le mot « condamner » est employé par les journalistes, mais bien pour placer leur interlocuteur dans une situation où il est amené à produire un acte de langage explicite. La preuve en est d'ailleurs que lorsque la personne interrogée répond à cette question qu'elle n'apprécie pas plus que cela la violence, le ou la journaliste réitère sa question sur le mode de "Mais, est-ce que vous condamnez ?", indice concluant qu'il ou elle ne se contente pas de la simple expression d'un sentiment.

  Pour aller plus loin, on observera que ce qui est absurde n'est pas seulement le cadre formel de la question, mais la question elle-même. Une condamnation, dans une société de droit, intervient au terme d'un procès où les différentes parties peuvent faire valoir leurs points de vue. Il s'agit, dans un cadre juridique défini par le droit et reposant sur l'égalité des individus devant la loi, de tenir compte d'une situation particulière. Si la condamnation allait de soi, il n'y aurait pas besoin de juges pour l'appliquer. Or en demandant à son interlocuteur s'il condamne « la violence » (et il y a parfois lieu de s'interroger : est-ce que rentrer dans les locaux d'un syndicat pour chanter des chansons relève véritablement d'une violence condamnable ?), au lieu de demander s'il condamne tel ou tel acte (alors que dans les faits, cela revient bien généralement à cela) le journaliste méconnaît cette règle élémentaire de la justice qui est qu'on doit tenir compte de toute situation dans sa singularité. Poser la question en ces termes est une négation même de l'idée de justice. Car le terme même de « violence » est connoté péjorativement et ne peut susciter dans l'absolu que réprobation (de la même façon que vous ne pouvez jamais être pour la guerre, mais seulement favorable à une guerre en particulier parce qu'elle serait "juste", "nécessaire", etc.). Or, « la violence » émane toujours d'un contexte particulier qu'il est nécessaire d'analyser pour pouvoir la comprendre. Ce qu'il s'agit de condamner dans l'interrogation du journaliste, c'est généralement la violence du dominé, celle qui s'exprime en réaction face à celle subie de la part des dominants sur laquelle les journalistes n'ont généralement que peu de questions à poser puisqu'elle est perçue comme légitime et généralement invisibilisée par les médias eux-mêmes. (On se référera avec profit sur cette question, à l'intervention de François Bégaudeau dans l'émission de France 5 C'est à vous).

  La critique que l'on peut adresser à cette question va plus loin. Comme nous l'avons vu, la réponse demandée n'est pas une simple réponse mais équivaut à exiger de son interlocuteur qu'il produise un acte de langage. Or, en faisant cela, le journaliste outrepasse ses fonctions. Le contrat implicite qui lie l'interviewer et l'interviewé repose sur un postulat clair : le journaliste donne la parole à son interlocuteur, en échange de quoi il lui demande de répondre aux questions qu'il lui pose. Si l'interlocuteur ne répond pas à ses questions ou y répond d'une manière que le journaliste n'estime pas satisfaisante, ce dernier est en droit de lui reposer les mêmes questions jusqu'à ce qu'il obtienne des réponses. Or, avec la question « Est-ce que vous condamnez la violence ? » le journaliste brise ce pacte tacite tout en gardant l'apparence formelle qu'il le respecte. En posant cette question, le journaliste accomplit ce qu'on appelle en linguistique un acte de langage indirect. L'acte de langage indirect consiste pour un locuteur à utiliser une forme qui ne correspond pas à son intention. Nous utilisons tous, tous les jours, des actes de langage indirect. Lorsqu'on demande à quelqu'un « Peux-tu fermer la fenêtre ?», on n'attend pas que son interlocuteur nous réponde mais qu'il fasse une action. C'est-à-dire que notre phrase qui prend l'apparence formelle d'une question a une fonction injonctive : il s'agit en réalité d'un ordre. Quand le journaliste demande à son interlocuteur « Est-ce que vous condamnez la violence ? », tout le monde comprend, et l'interlocuteur généralement le premier, qu'il ne s'agit pas d'une véritable question mais d'une injonction à condamner. Si l'interlocuteur s'avisait de répondre qu'il ne condamne pas, il s'attirerait de fait les foudres du journaliste. Dans notre espace démocratique, on ne discute pas avec quelqu'un qui légitime la violence. Or, rien n'autorise un journaliste, dans le pacte tacite qui le lie à son interlocuteur, à lui donner des ordres.

  En conclusion de quoi, la linguistique nous apprend que la seule réponse possible à la question qui nous intéresse depuis le début de cet article serait de dire que l'on n'a pas la légitimité pour y répondre et que le journaliste n'a pas la légitimité pour la poser. Ce qui aurait pour vertu de remettre chacun à la place qui est la sienne et de rappeler aux journalistes qu'ils sont journalistes et pas procureurs et que leur fonction est d'informer pas d'appeler à la condamnation de qui que ce soit par qui que ce soit.

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