Emmanuel Macron, Mcfly et Carlito, et la mauvaise foi sartrienne

Retour sur la séquence du défi lancé à Mcfly et Carlito par le président. Quels sont les véritables ressorts de ce défi et en quoi est-il symptomatique de l'attitude profondément immature d'Emmanuel Macron?

Tout le monde ou à peu près en a entendu parler puisque l'affaire a été révélée et scénarisée par les principaux intéressés qui en ont fait le récit et la mise en scène dans une vidéo diffusée le 19 février dernier: les youtubeurs Mcfly et Carlito, contactés par l'Elysée, se voient soumis à  un défi, ils doivent réaliser une vidéo sur le rappel des gestes barrière, si cette vidéo obtient plus de dix millions de vue, ils pourront tourner une vidéo à l'Elysée. Sautant sur l'occasion, les deux youtubeurs imposent leurs conditions, si le défi est remporté, c'est Emmanuel Macron lui-même qui devra se soumettre à une de leurs spécialités, un concours d'anecdotes. Étonnamment, le principal intéressé accepte.

Comment analyser cette séquence qui à l'heure où j'écris ce post n'est pas terminée puisque les deux youtubeurs ont remporté le défi, leur vidéo dépassant à l'heure actuelle les quatorze millions de vues,  mais que le tournage à l'Elysée n'a pas encore eu lieu ? On pourrait évidemment voir de la part de l'Elysée une entreprise assez grossière de propagande. Il convient d'ailleurs de noter qu'elle s'inscrit dans une offensive globale de la part du pouvoir en place pour investir les canaux de diffusion fréquentés par la jeunesse. Ainsi Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement recevait-il le 24 février dans un salon de l'Elysée relooké pour l'occasion plusieurs influenceurs youtube dans son émission "sans filtre", tandis que Jean Castex s'invitait le dimanche 14 mars sur la chaîne Twitch du présentateur Samuel Etienne. Avec dans les deux cas, un résultat assez mitigé : les étudiants dont il était question dans l'émission d'Attal semblent avoir assez peu apprécié qu'on parle d'eux sans les inviter et leur absence a également été déplorée par l'influenceuse Enjoy Phoenix présente sur le plateau, quant à Castex, de l'aveu même de Samuel Etienne, sa prestation s'est révélée assez catastrophique, le premier ministre n'ayant visiblement pas compris qu'il n'était pas à la télévision.

Cette entreprise de communication à des fins électoralistes n'a évidemment pas échappée à nos deux youtubeurs qui, avant d'accepter le défi du président, ont tenté de désamorcer les éventuelles critiques en précisant qu'ils n'étaient pas dupes, ne faisaient pas de politique et qu'ils acceptaient le défi juste pour avoir le plaisir de tourner à l'Elysée, opposant donc leur propre plan com à celui du président. Mais sans vraiment s'interroger sur les ressorts profonds de ce dernier.

Tentons donc d'interroger ces ressorts : j'y vois pour ma part une illustration de la mauvaise foi sartrienne. Dans l'être et le néant, Jean-Paul Sartre donne cet exemple pour illustrer le concept de la mauvaise foi tel qu'il l'entend : c'est une femme qui a rendez-vous avec un homme, elle sait que ce rendez-vous est la première étape devant conduire à une relation sexuelle, mais elle refuse de se l'avouer, parce que cela lui semble frapper de vulgarité la relation qu'elle a avec cet homme. Le rendez-vous a lieu et, au cours de la conversation, l'homme lui prend la main. Au lieu de la lui reprendre, la femme la lui laisse, sans pour autant réagir dans un sens ou dans l'autre, parce que réagir positivement serait avouer son désir à elle qu'elle juge vulgaire et qui la déconsidérerait à ses propres yeux. On le comprend, la mauvaise foi sartrienne, à travers cet exemple précis, est une version conscientisée de la théorie freudienne du ça et du surmoi. Dans le même être s'opposent la représentation parfaite qu'il a de lui-même, le surmoi, et ses pulsions inavouables, le ça. La femme décrite par Sartre ressemble à une version modernisée d'un archétype social et littéraire du XVIIème siècle, celui de la précieuse tel qu'il peut s'incarner dans le personnage d'Armande dans la pièce de Molière, les femmes savantes. Armande en effet a refusé les avances de Clitandre, jugeant le mariage vulgaire, mais change d'avis, révélant ses véritables désirs qu'elle dissimulait jusqu'alors, lorsque Clitandre, lassé de son refus, se met à courtiser sa soeur.

En quoi cette image de la mauvaise foi sartrienne s'applique-t-elle à Macron ? Il faut s'interroger pour cela sur le véritable désir qui est le sien : on peut faire l'hypothèse raisonnable que son souci principal n'est pas le problème de santé public affiché. Il s'agit en réalité de regagner en popularité auprès d'une jeunesse qui considère sévèrement la politique menée à son égard. En gros, Emmanuel Macron voudrait apparaître aux yeux des jeunes comme un mec sympa sans avoir aucun effort financier à faire. Et c'est en cela que la stratégie adoptée est particulièrement retorse : dans le défi lancé aux deux youtubeurs, la récompense promise n'est pas le moyen, mais le but recherché. Autrement dit, Macfly et Carlito en croyant imposer leurs conditions au président ne font que répondre à son désir le plus profond. En réalité dans cette histoire, les gestes barrière, tout le monde s'en contrefiche, le véritable enjeu c'est le concours d'anecdotes, pour les youtubeurs parce que cela leur permettrait d'afficher à leur tableau de chasse un "guest" prestigieux de taille, pour le président parce que cela lui donne l'occasion d'apparaître comme proche de la jeunesse. Mais évidemment, Emmanuel Macron ne peut pas décemment présenter directement ce désir de reconnaissance digne d'un adolescent mal dans sa peau: il convient donc de faire croire à ses interlocuteurs qu'il vient d'eux. Et il convient de le dissimuler sous une intention beaucoup plus noble : le désir affiché par le président, celui de son surmoi, est de servir l'intérêt général en évitant les contaminations dues au Covid. On constatera simplement qu'Emmanuel Macron n'a pas même les réticences d'une précieuse à avouer la part inavouable de son être profond et que, lorsque les youtubeurs accèdent à son désir caché, il n'hésite pas beaucoup.

On l'a dit, Mcfly et Carlito ont rempli leur part du contrat. La question se pose de savoir exactement dans quelles conditions, une vidéo de Blast révélant de sombres histoires de référencements destinés à gonfler artificiellement les vues, mais ce n'est pas mon propos. Ce qui en revanche mérite une analyse, c'est d'observer comment les deux youtubeurs se sont acquittés de leur tâche et là on peut dire que la vidéo produite est pour le moins ambiguë. Il faut avouer que la tâche n'est pas évidente : Mcfly et Carlito connaissent leur public, constitué essentiellement d'adolescents, et savent qu'un discours moralisateur au premier degré serait inefficace voire contre-productif, et surtout il mettrait à mal leur image de trentenaires sympas et cools, archétypes de ce qu'on pourrait résumer sous le terme d'adulescents.

Il s'agit donc de produire un discours moralisateur qui ne soit pas moralisateur. Comment faire ? Les youtubeurs ont trouvé deux stratagèmes qui leur permettent de dire tout en montrant qu'ils ne disent pas, jouant à la fois le rôle de l'adulte qui fixe les limites et celui de l'adolescent qui les transgresse, ce qui est caractéristique d'une certaine forme de mauvaise foi : tout d'abord, ils se rangent eux-mêmes dans la catégorie de ceux qui ne respectent pas toujours et scrupuleusement les recommandations du corps médical, ensuite, lorsqu'il s'agit de rappeler stricto sensu les gestes barrière, ils utilisent la modalité du discours rapporté direct en faisant intervenir l'image d'Emmanuel Macron dans le ciel, telle une représentation divine de la loi morale. L'image en exagérant considérablement la dignité du personnage produit l'effet inverse à celui affiché: Macron apparaît davantage comme un moralisateur ridicule que comme le représentant de la voix de la sagesse. Et lorsque les deux youtubeurs promettent qu'ils n'enfreindront plus les règles, cette promesse ressemble fort à celle de la chanson de Tryo, "désolé pour hier soir", qu'ils ont reprise avec le chanteur du groupe et qui est, littéralement, un serment d'ivrogne. La fin de leur vidéo en est le témoignage : interpellés par la police pour non-respect du port du masque, les deux acolytes s'enfuient en courant, signifiant bien qu'ils entendent se soustraire aux règles communes censées régir l'espace public en temps de Covid.

Mais en mettant en scène leur propre insubordination aux règles qu'ils préconisent, les deux youtubeurs interrogent indirectement une autre insubordination à ces mêmes règles : celle des puissants qui nous dirigent, qui se règle sur la fameuse maxime "Faites ce que je dis, faites pas ce que je fais." Personne n'a oublié qu'Emmanuel Macron s'était contaminé lors d'un diner à l'Elysée ayant eu lieu après le couvre-feu imposé au commun des mortels et ayant rassemblé plus de six personnes. Personne ne peut ignorer que Roselyne Bachelot, actuellement hospitalisée, a été filmée de manière officielle, sans masque et ne respectant absolument pas les gestes barrière. On le sait depuis l'antiquité et l'invention de la rhétorique, pour qu'un discours soit reçu et accepté, une des dimensions essentielles est celle de l'ethos de l'orateur, autrement dit l'adéquation entre ce que dit la personne qui s'exprime et ce que l'on sait de sa vie. Emmanuel Macron est-il légitime à nous rappeler la nécessité des gestes barrière ? Il est possible d'en douter.

Il y a dans le fait de ne pas respecter ces mesures préconisées par le corps médical, quelque chose que l'on pourrait caractériser comme une conduite à risque qui est le propre de l'adolescence. L'adolescence est cet âge où l'on teste ses propres limites et celles de la société. Se mettre en danger est un moyen de s'affirmer comme être libre, de tester les limites de sa toute-puissance. Il y a évidemment dans ce comportement une dimension sociale indéniable : franchir les limites procure une valorisation auprès de ses pairs. Tout cela peut s'entendre lorsqu'il s'agit de sa propre personne, cela devient beaucoup plus problématique lorsque la prise de risque implique d'autres personnes. Or c'est précisément à ce cas de figure que nous avons affaire. Car Emmanuel Macron ne s'est pas contenté de ne pas respecter les gestes barrière sur le plan individuel, il a également fait fi des préconisations de son propre conseil scientifique à l'échelle de la société toute entière. Le terme a tourné en boucle dans la communication gouvernementale : le président a fait un "pari", celui de ne pas reconfiner, il a d'ailleurs été applaudi pour cela par ses groupies décervelées qui ont salué son audace subversive. Or la caractéristique de tout pari est qu'il s'accompagne d'une prise de risque, celle de perdre ce que l'on avait misé. En l'occurrence, Emmanuel Macron a misé ce qui ne lui appartenait pas, à savoir la vie de ses concitoyens. En cela son comportement a tout de celui d'un adolescent immature et place le président dans une position intenable : Macron est en effet celui qui a instauré le conseil scientifique, instance censée légitimer ses décisions, et celui qui contrevient aux préconisations de ce même conseil. Il est donc à la fois celui qui élabore les règles et celui qui les transgresse, dans un "en même temps" impossible à tenir. Et c'est une chose assez étrange à constater que ce même Emmanuel Macron déplore le déclin de l'autorité verticale comme s'il s'agissait d'une donnée extérieure à sa pratique lorsque lui-même s'acharne à saper les fondements de sa propre autorité.

Cette propension à élaborer des règles pour ne pas les respecter lorsqu'elles contreviennent à ses propres intérêts est une constante de la tournure qu'a pris le capitalisme durant ces dernières années. La prise de risque tant vantée par les capitalistes est en réalité un mensonge pur et simple : les capitalistes ne prennent aucun risque, selon la vertu du "too big too fail" qui veut qu'une prise de risque inconsidérée entraînant des catastrophes ne sera jamais assumée par ceux qui l'ont décidée mais par l'ensemble de la société sous peine de déclencher un effondrement global si elle ne le fait pas. Autrement dit, le capitalisme n'assume jamais rien. Il peut donc adopter le comportement d'un adolescent immature sans en supporter aucune des conséquences. Le mythe libéral de l'entrepreneur qui se mettrait en danger et mériterait ainsi la récompense liée à sa prise de risque n'est donc rien d'autre qu'une imposture.

De fait, Macron, alors qu'il est devenu un personnage omnipotent dont les prises de décision conditionnent le destin du pays tout entier, n'assume jamais les conséquences de ce qu'il fait, reprenant comme une antienne cette fameuse phrase du vicomte de Valmont dans les liaisons dangereuses, "ce n'est pas ma faute." Cette attitude est typiquement celle de ce que Sartre définit comme étant un salaud. Est salaud précisément celui qui affirme son action comme résultant d'un ordre naturel des choses auquel il ne peut pas échapper, s'exonérant ainsi de sa propre responsabilité. Or, comme l'affirmait Saint-Just, on ne peut pas régner innocemment. Prenant des décisions de manière verticale et solitaire, Emmanuel Macron devrait normalement répondre de ses actes. Jusqu'ici, il refuse de le faire, dans un déni de plus en plus difficile à tenir. Jusqu'à quand le pourra-t-il ? La réponse semble évidente : il continuera à se comporter de cette manière tant qu'un adulte ne lui aura pas fixé des limites claires. Et dans le cas présent, il n'y a que nous en tant que société civile qui puissions jouer ce rôle.

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