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Billet de blog 17 janv. 2022

Quoi de neuf ? Molière, insurpassable ! (1/2)

400e anniversaire de la naissance de Molière. La vie sociale est un jeu et il faut prendre le parti d’en rire. « Châtier les mœurs par le rire ». La comédie d’intrigue repose forcément sur le conflit entre la norme et l’aberration, la mesure et la démesure (pas de comique sans exagération), il reste problématique de lire une idéologie précise dans le rire du dramaturge le plus joué dans le monde.

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Molière ou le triomphe de la comédie "à la française"

L’essor de la comédie et la carrière de Molière

Dès le début du siècle, avec les comédies de Corneille, de Rotrou, de Mairet, de Scarron, la comédie réapparaît en France. Tout l’effort des dramaturges vise à transformer l’ancienne farce en un genre plus noble. La farce ne mettait que trois ou quatre protagonistes en scène et reposait surtout sur des situations stéréotypées, avec un comique de gestes -les coups, les bousculades- et de langage -les jeux de mots obscènes. Dans les années 1650, les « doctes », les précieux et les gens d’Église semblent s’accorder pour récuser la farce. C’est Molière (1622-1673) qui récupère la drôlerie farcesque, tout en l’incluant dans une comédie plus soutenue, avec des personnages et des sujets moins caricaturaux. La veine farcesque de Molière ne se démentira pas, lui-même était un comédien-clown irrésistible.

Jean-Baptiste Poquelin est le fils d’un tapissier aisé de la rue Saint-Honoré. Rien ne le prédisposait à devenir homme de théâtre et pitre des planches. Après des études à Paris, il étudie le droit à Orléans et s’intéresse aux idées libertines, rencontrant Gassendi et Cyrano de Bergerac. En 1643, il franchit le pas et crée, avec les Béjart, l’Illustre Théâtre. L’affaire périclite vite et, fuyant ses créanciers, Molière part pour la province avec une troupe itinérante. C’est là, sur des tréteaux de fortune, qu’il expérimente les recettes de la farce, écrivant ses premières pièces, courtes et d’un gros comique qui tache, comme La Jalousie du Barbouillé. En 1658, il décide de venir tenter sa chance à Paris et finit par jouer devant la Cour. Mais lui qui rêvait d’être un grand acteur tragique réussit seulement à faire rire avec ses farces. Il lui faut cependant accepter cette vocation comique. En 1661, il s’installe au théâtre du Palais-Royal et devient à la fois directeur de troupe, auteur, et principal interprète.

Peu à peu, Molière va se séparer de la farce. Il aborde ses grandes comédies. Les sujets en paraissent parfois assez graves, féroces pour les hypocrites. Les ennemis abondent. Le « sérieux » des comédies de Molière vient sans doute des conditions difficiles dans lesquelles elles voient le jour. Malgré le soutien du roi, Molière est attaqué. Sa femme, Armande Béjart, qui a vingt ans de moins que lui, le trompe. La maladie l’assaille. Les dernières pièces font alterner farces et sujets difficiles – comme dans Le Misanthrope. Il meurt sur scène en jouant Le Malade imaginaire, le 17 février 1673 (voir nota bene n°2).

Des mascarades à la « grande comédie »

S’inspirant des Italiens et de la commedia dell’arte, Molière commence par des comédies en un ou trois actes. Les Précieuses ridicules (1659), par exemple, obéissent, en un acte, à un schéma très sommaire : la satire bouffonne des cercles précieux, fort caricaturés, grâce à une intrigue simple. Tout vise à mettre les rieurs de son côté. De même, Sganarelle ou le Cocu magnifique (1660) reprend l’éternel sujet du mari trompé ou, ici, qui croit l’être, dont la jalousie maladroite provoque des quiproquos grotesques. L’École des Maris (1661), en revanche, marque une progression : la pièce est écrite en vers et occupe trois actes ; le sujet se complique : il s’agit de deux frères, Ariste et Sganarelle, qui, malgré leur âge avancé, veulent se faire aimer de deux jeunes sœurs dont ils sont les tuteurs, par des moyens opposés, la contrainte ou la liberté ; on se doute qui réussira le mieux. Se trouve là en germe le thème de la première « grande comédie » de Molière, en cinq actes, L’Ecole des femmes (1662), où l’on voit le vieux « barbon » Arnolphe enfermer une gamine au couvent pour l’épouser dès qu’elle sera en âge, sans qu’elle ait jamais vu un autre homme que lui. Ce sujet scabreux provoqua un scandale, source probable d’un succès considérable. Molière a trouvé sa vraie cible : la tyrannie dérisoire des « vieux », bigots, riches, maniques, s’exerçant -en vain, finalement- contre la jeunesse, libre et sans masque.

Les facéties et les mascarades ont désormais dépassé les sketches ou les gags fondés sur des oppositions simples -vieux/jeunes ; gros/maigre ; jovial/triste- pour accabler les puissances abusives et odieuses. Les trois plus célèbres « grandes comédies » de Molière qui verront le jour par la suite, Le Tartuffe, Don Juan et Le Misanthrope, iront jusqu’au bout de cette dénonciation et lui vaudront beaucoup d’ennemis.

Festivités et divertissements royaux

En traquant les imposteurs, Molière s’élève, mais en vain, contre une société où la sincérité absolue reste une utopie. Alceste, le personnage principal du Misanthrope (1666), qui exige franchise et authenticité, finit dans l’amertume et la solitude totale. Mais ce serait trahir Molière que de faire de lui un moraliste sinistre ou un janséniste. Il a conscience que la vie sociale est un jeu et qu’il faut prendre le parti d’en rire. Homme de théâtre, Molière voit le monde comme une comédie, où il faut rester lucide. Face à la tentation du désarroi, représentée par la trilogie Le Tartuffe, Don Juan et Le Misanthrope, il y a la joie et la fête. Grâce aux commandes royales, avec l’aide du musicien Lulli, Molière se détourne de sa « crise » sceptique et conçoit des divertissements royaux, notamment des comédies-ballets.

La comédie-ballet intègre l’action théâtrale à un spectacle total, proche des comédies musicales modernes, comportant danse, chant, machineries, feux d’artifice, etc. Ce genre complet annonce l’opéra français qui va naître. On peut rattacher à cette veine Les Fâcheux (1661) ou Monsieur Pourceaugnac (1669), avec leurs ballets bouffons. Mais ce sont Le Bourgeois gentilhomme (1670) et Le Malade imaginaire (1673) qui exploitent le mieux ces techniques spectaculaires. Enfin, à l’aide de décors somptueux et de machines, Molière donne aussi des comédies mythologiques, telle Amphitryon (1668). L’irréalité joyeuse et euphorique du théâtre trouve ici pleinement son expression.

Les malheurs des maniques

Si on laisse de côté ce propos « festif » de Molière, une unité profonde apparaît, celle de ces personnages-clés. Tous sont des originaux, des maniques, des marginaux. Molière crée des types -l’avare, le tartuffe- mais, en dépit de divergences apparentes, tous en ont commun la démesure et l’égoïsme -symbolisée aussi par Don Juan. Obsédés par leur extravagance, devenir noble pour Le Bourgois gentilhomme, par exemple, ces personnages perdent toute lucidité, comme Argan, malade imaginaire, et connaissent tous, par là-même, l’échec -solitude, prison, ridicule, et même la mort, pour Don Juan.

Molière s’inscrit bien dans la tradition moraliste de son époque, qui condamne « l’amour-propre » (selon le mot de La Rochefoucauld) et « les dénaturés » (selon celui de La Bruyère). Il voulait « châtier les mœurs par le rire », selon sa devise latine castigat ridendo mores, et il fait l’apologie du « juste milieu » : la parfaite raison fuit toute extrémité / et veut que l’on soit sage avec sobriété. Observons cependant que la comédie d’intrigue reposant forcément sur le conflit entre la norme et l’aberration -pas de comique sans exagération-, il reste problématique de lire une idéologie précise dans le rire de Molière.

Sincérité et « juste milieu »

Toutefois, Molière a toujours donné la parole à la voix du « bon sens » dans ses pièces. Face aux marginaux et aux imposteurs, les modérés se font entendre, par la voix des serviteurs, des parents, des amis, des jeunes gens. C’est leur coalition qui détermine une fin heureuse -le mariage, par exemple. Ainsi, curieusement, le théâtre fait l’apologie de la vérité et de la sincérité. Il ne s’agit plus de corriger le monde -Et c’est une folie à nulle autre seconde / De vouloir se mêler de corriger le monde-, ni de donner un modèle parfait -À force de sagesse, on peut être blâmable-, mais de faire confiance à la nature humaine, le désir des jeunes gens, par exemple. Molière pense probablement que tout artifice excessif trahit le fragile équilibre du monde. C’est, à cet égard, un conservateur. 

Le théâtre en sa plénitude 

Malgré cette unité thématique et ce fond moral, le théâtre de Molière n’en offre pas moins une panoplie inépuisable de caractérisations et de situations. Si le sujet de base est constant -l’obstacle à un mariage « naturel » entre deux jeunes gens qui s’aiment-, les caractères varient beaucoup -dévotion, avarice, maladie, etc. Molière a le génie du pittoresque et il crée, pour chacun de ses personnages, un langage adapté -précieux, dévot, médical, pédant, ridicule, etc. Il obtient ainsi, malgré la schématisation comique, une impression de complexité et de variété, parfaite imitation de la vérité humaine. On a pu parler de réalisme chez Molière, par ses études de mœurs comme par son goût pour le mélange des genres -si évident dans Don Juan. Molière insurpassable, Molière a donné à la comédie une dimension et une richesse que tous ses successeurs chercheront vainement à égaler.

NB - Le lecteur aura noté que la saillie "-Quoi de neuf? - Molière!"  est empruntée à Sacha Guitry à qui l'on attribue généralement le mot lorsque celui-ci se plaignait que ses pièces étaient moins "montées" que celle du dramaturge du XVIIe siècle.

NB 2 - Un lecteur pointilleux mais précieux nous a écrit en ces termes : "Molière n'est pas mort en scène, contrairement à la légende qui a la rampe dure, mais chez lui, au 40, rue de Richelieu à Paris (c'est le comédien de sa troupe, le dit La Grange, qui consigna la nouvelle), même si les premiers signes d'agonie s'étaient manifestés, paraît-il, lors de la 4è représentation du "Malade imaginaire". Ce que l'auteur de ce billet n'ignorait pas mais souhaitait, par ce raccourci, accentuer l'image aujourd'hui attachée à cet événement : "mourir sur scène" signifie quitter ce monde avec panache. Ainsi, en effet, se sachant gravement malade mais pensant à sa troupe de comédiens qui doit gagner sa vie, Molière refuse à sa femme d'annuler la pièce et parvient à tenir son rôle jusqu'à la dernière réplique. Porté chez lui, il y meurt, dans de grandes suffocations, des suites d'un anévrisme pulmonaire (celui-ci avait contracté la tuberculose). 

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