Reconstruire l’espace politique européen

Jamais les événements dans chaque pays européen n’ont été aussi importants pour les citoyens d’autres pays. On a toutes les raisons de craindre que l’Europe soit perdue, comme l’écrivait Kate Tempest il y a trois ans. Mais elle pourrait aussi pour la première fois être construite par les citoyens et non par les seuls experts et groupes d’intérêt.

Les institutions politiques de l'Union européenne et celles des États nationaux ont quelque chose en commun: elles s'effondrent. Au niveau européen, le Conseil européen, plus prédominant que jamais, ligoté par des égoïsmes étroits et le service d'intérêts privés, est incapable de proposer des politiques qui s'attaquent réellement au changement climatique et à la montée des inégalités. Il construit un État de surveillance à l'échelle européenne et sous-traite les politiques brutales à l'égard des migrants et des réfugiés à des États faillis voisins. Le Parlement européen est toujours impuissant de par sa conception, n'ayant aucun droit d'initiative et n'osant pas rejeter même les pires candidats aux postes clés [Correction le 10 octobre 2019 : cette affirmation était trop pessimiste, le parlement européen vient de rejeter la nomination de Sylvie Goulard comme commissaire européenne en charge du marché intérieur et des services financiers, ainsi que deux autres commissaires proposés par la Hongrie et la Roumanie.]. La Commission européenne est comateuse, elle assure le secrétariat du Conseil et regarde le monde se désagréger tout autour.

Les États nationaux ne sont pas en meilleure forme. Non seulement ils sont en grande partie responsables - y compris le Royaume-Uni - de l'état des institutions européennes, mais ils sont tous confrontés à des catastrophes similaires ou pires chez eux. Apparemment, chacun est un cas particulier, mais à l’examen plus approfondi, ils sont aux prises avec une crise commune ne différant que par degrés. Dans chaque partie de l'Europe, le triomphe du néolibéralisme et son «étrange non-mort» selon l'expression de Colin Crouch nous place sur un terrain sinistré.

Les partis travaillistes ou sociaux-démocrates ont mené des politiques socio-économiques qui ont profondément nui à leurs propres électorats et se sont avérés incapables de réformer leur programme politique, dominé par un économisme étroit, pour faire face aux défis contemporains. Incapables de construire un progrès social, ils ont adopté des politiques sécuritaires autrefois soutenues par les seuls conservateurs. Entre-temps, de larges segments des partis de centre-droit ont adopté les éléments clés d’un agenda fascisant, juste pour découvrir que cela alimentait la croissance de véritables groupes fascistes. Ce chaos est aggravé par les groupes d’influence et les entreprises technologiques mondialement organisés qui ne tiennent aucun compte des droits de l’homme.

L'émergence de nouvelles forces politiques progressistes semble être bloquée dans la plupart des pays par les systèmes électoraux en place ou nouvellement introduits. Lorsque ces forces ont néanmoins émergé, comme en Grèce, elles ont été traitées avec une brutalité insensée par les puissances en place afin de rétablir le statu quo. Cette catastrophe systémique s’est produite dans toute l’Europe à quelques exceptions près, du moins jusqu’à récemment.

Cependant, à ce moment précis, jamais les événements dans chaque pays européen n’ont été aussi importants pour les citoyens d’autres pays. On a toutes les raisons de craindre que l’Europe soit perdue, comme l’écrivait Kate Tempest il y a trois ans. Mais elle pourrait aussi pour la première fois être construite par les peuples et non par les seuls experts et groupes d’intérêt. Au moment même où la haine implacable et la cupidité illimitée semblent triompher, les jeunes et les citoyens moins jeunes et jusque-là non politisés essaient de prendre entre leurs mains le destin de chaque pays et celui de l'Europe et du monde, et ce pour le bien commun. Cela se produit au Royaume-Uni, en Italie, au Portugal, en Espagne, en Allemagne et en France. Cela se produit dans la confusion, parce que tout moment historique est également un moment de confusion.

Partout où ces mouvements se développent, ils révèlent la faiblesse des politiciens au pouvoir. Matteo Salvini est éjecté et Boris Johnson va bientôt suivre. Emmanuel Macron est exposé dans sa brutalité et son service aux hyper-riches. Mais leurs semblables ou pire peuvent faire retour à la prochaine occasion. Au Royaume-Uni, alors qu’un pacte est en cours de négociation entre le parti du Brexit et ce qui reste des conservateurs pour la prochaine élection, un pacte de gouvernement entre les partis démocratiques ne suffira pas, il leur faudra un véritable pacte électoral, un seul candidat se présentant au scrutin dans chaque circonscription. Et si cela ne se produit pas, ce sera aux électeurs qui s’inscrivent en masse actuellement de faire ce choix à la place des partis. Enfin, il faudra, alors que la parenthèse Merkel est refermée, que des responsables politiques européens soient enfin capables de défendre fermement une politique généreuse à l’égard des migrants, fondée sur une liberté de circulation rétablie dans l’Europe de Schengen, au lieu de rejeter la responsabilité sur d’autres États et le fardeau sur les pays méditerranéens.

Rien de tout cela n'arrivera sans que ces dirigeants y soient motivés et forcés par une énorme mobilisation de la jeunesse et d'autres citoyens. Au Royaume-Uni, il n'y aurait pas de Corbyn sans les jeunes et il n'aurait pas été convaincu par d'autres députés travaillistes de refuser un vote avant le 31 octobre sans les campagnes Our Future, Our Choice et Stop the Coup. Les timides changements de la politique climatique doivent beaucoup à la campagne Extinction Rebellion et il est très significatif que certains scientifiques appellent maintenant à se joindre aux actions de désobéissance civile. L'annulation de la suspension du parlement britannique par la Cour Suprême doit tout aussi aux mouvements de société et à l'engagement de juristes indépendants.

Ce ne sont pas seulement des questions internes à chaque pays. Le sauvetage des migrants en mer Méditerranée repose sur des bateaux allemands, italiens, espagnols et français et des équipes de nombreux autres pays. Certains bateaux officiels les rejoignent maintenant uniquement à cause du courage avec lequel leurs équipages ont défié la politique raciste et xénophobe de Salvini. Si une Europe décente est reconstruite et réformée, ce sera par en bas et par en haut, mais la part la plus importante est dans nos mains.


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