Mesurer l’ampleur des discriminations

Manifestations contre les morts de George Floyd et Adama Traoré: pour contribuer à mieux connaitre l’ampleur, les formes et la fréquence des discriminations, une étude a été menée récemment auprès d’étudiants et d’étudiantes en France et au Canada.

La morte violente de l’Afro-Américain George Floyd a suscité de nombreuses manifestations en Amérique et ailleurs dans le monde occidental, où des violences policières du même type sont également dénoncés (mort d’Adama Traoré en France). Face aux discours de déni ou, pire, de légitimation, il est nécessaire d’identifier les discriminations et d’en mesurer l’ampleur. Car les discriminations ne sont manifestement pas qu’une histoire états-unienne.

Des mois d’octobre 2019 à janvier 2020, plus de 554 étudiant.e.s (75 % âgé.e.s de 18 à 24 ans) ont participé à une enquête en ligne au sujet des diverses formes de discriminations vécues en France (Bretagne : 104 p.; Provence : 104 p.; La Réunion : 213 p.) et au Canada (Ontario : 131 participants).

Selon la perception des participant.e.s, les cinq discriminations les plus fréquentes ont lieu :

  1. à l’embauche,
  2. dans l’enseignement,
  3. dans la recherche d’un logement,
  4. dans l’évolution de carrière
  5. dans les réseaux sociaux.

Les principaux prétextes évoqués sont :

  1. la couleur de peau,
  2. le sexe ou le genre,
  3. l’orientation sexuelle,
  4. la croyance ou la religion
  5. la pauvreté.

Plus de 32 % des participant.e.s ont affirmé avoir été victimes de discrimination au cours des trois dernières années et 24 % n’étaient pas en mesure de déterminer si la situation vécue était une discrimination. Enfin, 41 % affirmaient ne pas avoir vécu de discrimination.

Pour les victimes de discrimination elles-mêmes, les prétextes évoqués sont :

  1. le sexe et le genre,
  2. la couleur de peau,
  3. l’âge,
  4. la religion,
  5. le patronyme.

Il est intéressant de noter que l’âge et le patronyme figurent dans les formes de discrimination déclarée par les étudiant.e.s autant au Canada et en France.

Et pour ces victimes, les principales situations de discrimination sont :

  1. l’enseignement,
  2. l’embauche,
  3. les lieux publics,
  4. les établissements de santé,
  5. les réseaux sociaux.

Quand on les interroge précisément sur ce sujet, près de la moitié des étudiant.e.s disent avoir aussi vécu ou constaté des discriminations linguistiques dans les mêmes situations.

 

Les discriminations commencent à l'école

La crise raciale américaine qui rejoint celles d’autres pays libère la parole des groupes minorisés. De nombreux témoignages de discriminations se font entendre. Dans notre étude, des participant.e.s se sont également exprimé au sujet des discriminations vécues alors qu’ils étaient élèves dans une école primaire ou dans un collège :  

  • J'ai vécue de la discrimination enfant, j'avais peut-être 8-9 ans, je sortais de la cour d'école. Un garçon entrait dans la cour d'école me dit une phrase en anglais et j'avais répondu que je ne comprenais pas. Il m'avait traité de French Frog. Je ne savais pas qu'est-ce qu'il venait de me dire. J'ai quitté sans rien dire. Le soir arrivé à la maison, je l'ai dit à ma mère, elle m'a expliqué. J'ai compris que j'allais revivre ça un moment donné. (Ontario)
  • Le collège est un nid de discriminations. Chacun y a vécu un traumatisme plus ou moins violent selon moi(Bretagne)
  • Le collège est un lieu parfait pour voir des discriminations (Provence)
  • Parfois on pense que ce n’est rien, juste une petite remarque, vu qu'on en reçoit beaucoup, mais à un moment on se rend compte que c'était de la discrimination. (La Réunion)

Réactions face aux discriminations

Les étudiant.e.s ont réagi différemment à l’égard des discriminations vécues. Quatre sur 10 ont gardé le silence et n’ont pas réagi (38%) ou en ont parlé avec leurs proches (36%). En fait, très peu d’étudiant.e.s ont porté plainte à un représentant de l’organisation où s’est produit l’incident (8%) ou déposé une plainte à la police ou au tribunal (1%). Enfin, 18% ont discuté directement avec la personne discriminante.

En somme, les discriminations demeurent pour la plupart inconnues du public et des autorités. Sachant aussi qu’elles se produisent dans les systèmes éducatifs et dans les démarches d’embauche, il est primordial de réfléchir et d’innover quant aux moyens à mettre en place pour éradiquer les discriminations dans le domaine de l’éducation et du travail, de la société en général.

Les discriminations sont souvent tues ou peu visibles

Il est toujours difficile d’avoir un portrait exact des discriminations. Par exemple, un étudiant étranger nous a signalé qu’il ne voulait pas discuter des discriminations vécues au Canada, car il ne voulait pas « avoir de soucis ». Il a dit qu’il était là pour étudier et idéalement y travailler. Donc, il préférait passer sous silence ses expériences de discrimination. Et si la taille restreinte de notre échantillon ne permet pas de généraliser nos résultats, l’enquête atteste d’une présence probablement massive des discriminations.

Des discriminations systémiques et fréquentes

Malgré ces limites méthodologiques ainsi que des différences historiques et géopolitiques des pays, il est important de souligner que les mêmes prétextes à discriminations sont mentionnés, et ce, dans les mêmes proportions. Les témoins en Ontario, à La Réunion, en Bretagne et en Provence semblent subir ou observer globalement les mêmes types de discriminations.

Personne ne nait raciste, xénophobe, glottophobe, etc., mais on peut le devenir par son éducation et sa socialisation. La discrimination est un problème majeur qui doit être affronté et combattu rigoureusement et cela commence par la conscientisation de la réalité des discriminations. Oui il existe des discriminations systémiques dans nos pays. Il n'est pas étonnant, dès lors, qu'elles se manifestent aussi à travers des violences policières. Les affaires Floyd et Traoré, parmi tant d’autres, pourraient être porteuses d’un mouvement égalitaire international dans un « monde d’après » COVID-19.

 

Christian Bergeron, Université d’Ottawa

Philippe Blanchet, Université Rennes 2

Mylène Lebon-Eyquem, Université de La Réunion

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