Quel soutien et quel avenir pour la langue provençale?

Pour aider une partie significative des habitants qui le souhaitent à s’approprier ou se réapproprier la langue, il faut des mesures réalistes, progressives, répondant à des motivations bien connues grâce à de nombreuses enquêtes. Seule une action publique qui soutiendra massivement le provençal en tant que tel aura quelques chances de réussite.

Au moment où l’Etat français semble vouloir relancer une politique, même timide, en faveur des langues régionales et où cela suscite une certaine effervescence dans les milieux régionalistes en Provence, il est utile de réfléchir posément à un avenir possible pour la langue historique de cette région si gravement malmenée par une francisation linguistique et culturelle relativement récente, imposée avec une certaine violence aux générations nées entre 1850 et 1950, aggravée par l’installation massive de populations venues du reste de la France depuis les années 1960 et par un tourisme aux proportions ravageuses.

Classé comme langue sérieusement en danger par l’UNESCO, le provençal n’est plus parlé que par environ 5% de la population (250.000 personnes) et compris par environ 20% (1 million), dans une région où la part de la population qui a pu hériter de la langue par ses origines familiales est devenue très minoritaire. Ses usagers sont pour la plupart vieillissants et la transmission aux enfants est devenue rare. Toutes les enquêtes montrent cependant une pratique ponctuelle encore régulière et un fort attachement à cette langue comme symbole d’une région et d’une sociabilité attractives. Elles témoignent également de la conscience que cette langue donne accès à une littérature réputée dans le monde entier. Cette amélioration de l’image de la langue conduit chaque année quelques milliers d’élèves ou d‘adultes à la réapprendre, sans que cela compense la diminution des locuteurs. L’émotion est grande chez tous ceux et celles qui voient se profiler cette perte irremplaçable, surtout quand il s’agit de leur langue première ou d’adoption (en particulier dans des familles d’origine italienne). Le provençal ne vit vraiment aujourd’hui largement qu’à travers le français provençal qu’il a fortement imprégné et qui, lui aussi, est menacé, mais de façon beaucoup moins marquée pour l’instant.

D’autres régions, comme la Bretagne ou la Corse, ont su donner une place valorisante et visible à leur langue. La Provence pourrait et devrait bien sûr en faire au moins autant. De nombreuses études de politiques linguistiques ont su tirer des conclusions sur ce qui peut marcher et ce qui ne marche pas.

Il est de notoriété publique en Provence qu’un débat assez vif oppose depuis quelques décennies en Provence les associations provençalistes, majoritaires, et une minorité très active de militants occitanistes. La Provence est une des rares régions méridionales où la langue a gardé son nom (60% des habitants et 80% de ses locuteurs l’appellent « provençal », le reste l’appelle « patois » et presque personne « occitan »). Ce nom bénéfice d’une connotation très positive. La littérature provençale est écrite à plus de 90% dans une orthographe simple et accessible dite « mistralienne » du nom de l’écrivain de langue provençale le plus célèbre, F. Mistral.

Dans ce contexte, l’option occitaniste est une grave erreur stratégique : inclure le provençal dans une langue homogénéisée renommée « occitan » qui irait de Nice au Limousin, l’écrire avec une orthographe tellement étrange et compliquée que les Provençaux ne reconnaissent plus leur langue, ne peut que détourner celles et ceux qui sont attachés au provençal. Ces prétentions élitistes sont trop éloignées des soutiens populaires potentiels, et trop précoces si jamais un jour il était envisageable de s’en approcher.

Imaginerait-on, dans un pays où le français est devenu une langue minoritaire face à l’anglais comme en Acadie, d’en faire un dialecte d’une langue rebaptisée « latinitan » qui engloberait aussi le roumain et le portugais, de l’écrire comme au temps de Rabelais et d’en inventer une forme artificielle étrangère aux francophones acadiens ? C’est pourtant ce qui se passe pour le provençal transformé en occitan dans certains usages médiatiques dont on ne sait plus, quand on l’a acquis en famille comme moi, s’il faut en rire ou en pleurer.

Pour aider une partie significative des habitants qui le souhaitent à s’approprier ou se réapproprier la langue, il faut des mesures réalistes, progressives, répondant à des motivations bien connues grâce à de nombreuses enquêtes. Seule une action publique qui soutiendra massivement le provençal en tant que tel aura quelques chances de réussite. Le blason de la langue serait redoré pour le grand public en utilisant une orthographe simple qui donnerait facilement à entendre ces parlers locaux auxquels les gens sont attachés. Cela permettrait d’embrayer sur une initiation généralisée au provençal, puis sur des enseignements plus approfondis et sur des usages par les institutions (communications des mairies, départements, région). Le provençal continuerait à jouer le rôle de langue pont entre d'autres langues romanes que lui connaissent bien ses usagers depuis des siècles, à travers les Alpes, le Rhône et les Pyrénées. Le provençal participerait ainsi, dans cette terre d’ancienne et permanente immigration qu’est la Provence, à un projet de société accueillante envers la diversité linguistique et culturelle d’où qu’elle provienne et surtout de Méditerranée. Il participerait au combat contre l’ethno-nationalisme français xénophobe qui se développe en région Provence-Alpes-Côte d’Azur (en provençal, « paca » veut dire « bouseux » comme ses dérivés pacoulo et pacoulen) et qui, paradoxalement, cherche à manipuler ici ou là l’attachement à cette langue qu’il a combattue depuis bientôt deux siècles et dont il a fortement détruit les usages perçus comme « étrangers » à l’unicité nationale française.

Mais, à un tel point de minoration, de discrimination, de mépris, de manipulation, de retournement, dans la reconfiguration française de la Provence jadis provençale et méditerranéenne, la langue des derniers Mohicans que nous sommes, nous ses usagers spontanés et conscients, a-t-elle encore un avenir de contribution humaniste et sociale à la culture mondiale? Oui si on lui apporte urgemment le soutien nécessaire, non pas à la langue en elle-même et pour elle-même, mais pour le projet de société plurielle, équitable et fraternelle auquel elle peut modestement mais précieusement contribuer.

Lire la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme en provençal: http://www.ohchr.org/EN/UDHR/Pages/Language.aspx?LangID=pro


Philippe Blanchet est professeur des universités en sociolinguistique et didactique des langues, spécialiste du provençal, auteur de méthodes de provençal et écrivain de langue provençale.

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