Quand l'idéologie remplace la réflexion scientifique ou les « phrases hamburger surchargé »

Un peu après la rentrée universitaire de septembre 2014, les étudiant-e-s et enseignant-e-s de la faculté des Arts, Lettres, Langues et Sciences Humaines de l’université d’Aix-Marseille ont reçu, grâce à une large diffusion, en version papier ou par courriel, un document intitulé de façon laconique Guide de français (télécharger ici en pdf).

Un peu après la rentrée universitaire de septembre 2014, les étudiant-e-s et enseignant-e-s de la faculté des Arts, Lettres, Langues et Sciences Humaines de l’université d’Aix-Marseille ont reçu, grâce à une large diffusion, en version papier ou par courriel, un document intitulé de façon laconique Guide de français (télécharger ici en pdf).

Ce document de 19 pages format A4, sans auteur mentionné, a été rédigé suite à une motion présentée le 24 mars 2014 par « les élus du pôle Langues, Langage, Cultures » de la faculté, texte dans lequel ces élus « s’inquiètent de la dégradation continue du niveau des étudiants en français » et appellent à la mise en place dans leur faculté d’une « politique de qualité du français ». Le discours y est marqué par une tonalité apocalyptique : « un seuil critique est atteint » qui « entame la valeur des diplômes » et qui « compromet gravement la formation universitaire », « il leur incombe de réagir afin d’inverser cette évolution alarmante », « ils estiment prioritaire de lancer une prise de conscience et d’action »… Quand on voit, dans le « guide », de quoi il s’agit en fait, ce registre passionnel apparait d’autant plus irrationnel qu’il est totalement disproportionné, et scientifiquement infondé.

La motion s’appuie sur deux principes, repris en préambule du guide :

« 1. un message ne vaut que s’il est bien compris et donc bien formulé ;

2. s’exprimer en français clair et correct ne relève pas du beau style mais de la compétence professionnelle et de l’insertion sociale ».

Le premier relève d’une croyance archaïque : on est au niveau de Boileau et de son « ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément » (de l’Art poétique, 1674)… Mais Boileau ne parlait pas de rédaction universitaire et il écrivait en 1674, avant même l’existence d’une étude scientifique des fonctionnements linguistiques, qui ne s’est développée qu’au XXe siècle. Il est, à l’inverse, beaucoup plus grave qu’une université fasse ainsi totalement l’impasse sur ce que les diverses branches des sciences du langage ont démontré depuis quelques décennies et qu’elle affirme au XXIe siècle des conceptions dépassées, vieilles de plus de 3 siècles.

On a en effet montré que la construction du sens est un processus multifactoriel et dialogique qui ne dépend pas uniquement (et, souvent, très peu) de la formulation du message mais aussi, notamment, de l’interprétation par l’interlocuteur de ses implicites et de sa corrélation avec un contexte communicationnel et social. La fonction d’un message ne se réduit d’ailleurs pas à être « compris » mais, par exemple, à pointer des connivences, à marquer une relation entre les interlocuteurs, à emblématiser des identités, etc.

Le deuxième argument est tout aussi simpliste. D’une part parce qu’il faudrait définir ce que serait un « français clair et correct » et d’autre part parce qu’une réelle compétence professionnelle consiste à adapter ses façons de s’exprimer en français, à choisir des stratégies de communication, et surtout pas de s’exprimer en un seul français normatif en toutes circonstances, ce qui empêcherait l’insertion sociale et les effets d’un style personnel : pour rester dans des situations de niveau universitaire, on n’écrit pas le même français entre spécialistes de littérature, de sociologie, de linguistique ou d’informatique ; on ne parle pas de la même façon pour captiver un auditoire d’étudiant-e-s et pour soutenir un mémoire devant un jury. Bien sûr ce Guide de français envisage un peu de variation de la langue, mais il reste extrêmement confus dans les notions qu’il utilise :

« s’ils [les étudiants][1] s’expriment en français clair et correct, ils se mettent en valeur (…) Améliorer la qualité de son français facilite l’essentiel : l’adaptation de la langue au contexte où l’on s’exprime. Les normes peuvent varier, de l’écrit universitaire (où le registre académique a des exigences élevées) à l’oral ou aux courriels (où les formulations peuvent être plus ludiques ou spontanées). Néanmoins, une expression familière n’autorise pas les incorrections et, en contexte universitaire et professionnel, la qualité de l’expression est un atout de valeur «  (p. 3).

Qu’est-ce qui permet alors d’identifier un français « correct » dans tel ou tel contexte, un français « familier » qui serait quand même « correct » car sans « incorrections » ? Si j’en juge au contenu de ce Guide de français, mon français familier n’est pas (seulement) familier mais « incorrect » et, du coup, si j’en fais un français « correct » à la façon du Guide de français, il ne m’est plus, mais alors plus du tout, familier, pas plus qu’à ceux et celles avec qui j’ai, précisément, des relations familières ! D’ailleurs, le Guide de français dit quelques paragraphes plus loin:

« Nous souhaitons que nos étudiants s'expriment et écrivent en français clair et correct, et nous avons donc fait le même effort. Tout étudiant doit respecter les règles présentées ici dans le cadre de toutes ses activités : devoirs, examens écrits et oraux, rapports, courriers, CV, etc. »

en pleine contradiction avec le passage cité ci-dessus... Ce qui est « clair et correct » dans un contexte est en effet obscur et « incorrect » dans un autre.

 Accepterait-on qu’une faculté de sciences physiques ou de géographie publie un texte à la façon de Ptolémée pour inciter ses étudiant-e-s à toujours représenter une Terre plate autour de laquelle tournerait le soleil, et en plus sans préciser ce qu’on entend par « tourner » ou par « plate » ? Ou qu’une faculté de biologie impose la croyance en une vérité révélée selon laquelle le monde a été créé tel qu’il est aujourd’hui, immuable, par un souffle divin ou par un verbe magique, sans non plus expliciter ce qu’elle entend par « vérité » ou « divin » ? Ou qu’un département d’anthropologie enseigne qu’il y a des races humaines et que certaines sont supérieures aux autres ?

Non bien sûr. Il est pareillement inacceptable qu’une faculté de langues et sciences humaines publie un texte où on incite les étudiant-e-s à croire que le sens est issu du message et surtout de sa forme, à croire qu’une certaine façon d’écrire le français est supérieure à toute autre.

Aucune étude n’est, du reste, citée à l’appui de ces affirmations. Et lorsqu’on examine le Guide de français de près, on y trouve comme indications bibliographiques (présentée sans aucune rigueur universitaire : ouvrages non datés par exemple) que des ouvrages grand public, normatifs, dont certains, comme le Guide du français correct de J. Capelovici, sont aux sciences du langage ce que les œuvres de Rika Zaraï sont à la médecine et les émissions de Jean-Claude Bourret à l’astronomie. Pas une seule étude scientifique qui décrive les usages et fonctionnements effectifs des langues et du français au lieu de prescrire une norme et de proscrire une multitude d’usages. Le modèle n’est pas celui de l’écrit universitaire, scientifique, qui a été bien étudié et dont les styles variés sont beaucoup plus libres et spécifiques que l’écrit scolaire vanté par le Guide de français de cette université. Le modèle est celui-là : « Plusieurs grands journaux (The Economist, Le Monde, le Financial Times) prennent soin de mettre à la disposition de leurs journalistes un guide rédactionnel ‘maison’ » (p. 4).

On mesure l’efficacité pédagogique du Guide de français à travers la précision explicite et argumentée de ses « conseils rédactionnels » qui sont loin d’appliquer l’exigence de « clarté » que ses auteurs (au masculin englobant) prétendent s’appliquer à eux-mêmes (idem) comme exemple pour leurs étudiant-e-s :

« – Evitez les phrases longues. Quand vous pataugez, coupez la phrase et faites-en deux correctes.

– Ponctuez correctement.

– N’abusez-pas du « on ».

– Evitez les répétitions : elles irritent ou endorment le lecteur. Trouvez des synonymes.

– Evitez le style familier, surtout si vous pensez que ça fait « sympa » ; en général, ça fait négligé.

– Sachez utiliser « en » et « y » pour relier vos phrases et donner de la cohérence à votre propos. Alors, allez-y ! Profitez-en ! »

Ou mieux encore, ce paragraphe à propos des « Phrases hamburger surchargé » (sic) p. 16 :

« Ces phrases sont généralement interminables, dépourvues de ponctuation rigoureuse et de mots de liaison. Tout comme un hamburger surchargé déborde et dégouline quand on mord dedans, elles laissent échapper sens et logique quand on cherche à saisir ce qu’elles signifient précisément ».

Comprenne qui pourra…

Il n’est pas possible ici de reprendre point par point les indications arbitraires, floues et superflues du Guide de français. Je prendrai un seul point, le « évitez les répétitions ». Poncif typiquement français, cette exclusion des répétitions n’a aucun autre fondement qu’une visée esthétique permettant de frimer en montrant qu’on connait beaucoup de mots, car on retrouve fréquemment dans les croyances linguistiques qu’une langue c’est un stock de mots et qu’on s’exprime mieux quand on connait beaucoup de mots (ce qui, là aussi, a été scientifiquement contesté). Or c’est exactement le contraire de la précision et de la nuance nécessaires dans un discours universitaire, où un terme conceptuel n’a jamais de synonyme et où il est absolument indispensable de n’employer que celui-là pour exprimer une certaine notion, même des dizaines de fois dans un mémoire ou un article scientifique. Langue, ce n’est ni langage, ni parole, ni discours, ni idiome... On connote des effets différents en employant la langue française, la langue de Molière, notre langue ou les français. D’une manière générale, de toute façon, il n’y a pas de synonymie exacte et éviter les répétitions, c’est s’engager dans un discours flou aux interprétations potentiellement très contradictoires. On pourrait penser que ce type de discours scientifique s’apprend en master et que des étudiant-e-s de licence peuvent continuer à essayer d’appliquer les exigences de ce style scolaire, mais le guide est présenté avec cette indication : « Il doit être régulièrement consulté pendant toute la durée de leur formation » (ou leur renvoie à « les étudiants » –au masculin englobant toujours…).

 Vient ensuite une liste alphabétique où tout est mêlé, sans aucune catégorisation un peu rationnelle —ne parlons pas de scientifique ! Grammaire, graphies, orthographe (l’orthographe revient souvent et les auteurs ignorent ou refusent les rectifications officielles depuis 1990, intégrées dans le dictionnaire de l’académie française depuis 1993 et dans les programmes du primaire depuis 2008 –et les refusent explicitement en plusieurs endroits ainsi pour après-midis p. 7 ou règlementation p. 17), lexies (« tout de suite »), morphosyntaxe (après que + indicatif), mise en forme rédactionnelle (citations, italiques, guillemets…), emprunts et orthographe (anglicismes, expressions latines –qui n’en sont plus d’ailleurs) ; « tics stylistiques », etc.

Il n’est pas non plus possible de relever ici la litanie des approximations, affirmation arbitraires, indications fumeuses, contradictions de cette liste alphabétique peu utilisable. Je n’en prendrai que quelques exemples de différents types.

  • L’instruction p. 5. « Accordez soigneusement (au masculin, féminin, pluriel, etc.) tous les noms, verbes pronoms, passés composés, adjectifs, etc. » est évidemment une invitation à faire des « fautes » d’orthographe puisque tous ne s’accordent pas dans toutes les circonstances.
  • A propos des « Adresses », p. 6, on apprend : « Sur l’enveloppe d’expédition, le nom du lieu est composé en capitales, sans accents, sans aucune ponctuation (ni tiret, ni barre de fraction, ni apostrophe) : Ex. : 78660 PRUNAY EN YVELINE (et non *PRUNAY-EN-YVELINE, PRUNAY/ YVELINE) », l’enveloppe étant bien sûr un écrit typiquement universitaire.
  • Les Provençaux (dont je suis, et sans doute une partie des étudiant-e-s, puisqu’il s’agit de l’université d’Aix-Marseille et notamment de ce qui a été précédemment nommé Université de Provence), apprécieront p. 5 l’exemple d’abréviation PACA (pour Provence-Alpes-Côte d’Azur –PACA signifie « plouc » en provençal), l’interdiction d’emploi de leur si fréquent de suite (il faut dire et écrire « tout de suite » comme les Parisiens) ou leur usage fréquent d’après-midi au féminin (réprimé p. 7 alors qu’accepté par tous dictionnaires).
  • La formulation p. 14 « Bien que les noms propres ne soient pas soumis aux règles de la grammaire, ils ne peuvent être orthographiés arbitrairement » est un exemple typique de confusion entre grammaire (qui n’a rien à faire ici, à propos de noms de personnes ou de lieux) et orthographe.
  • Des exigences superflues et infondées comme, p. 15 : « Lorsque vous avez le choix entre deux ou plusieurs orthographes correctes, choisissez-en une et n’en changez pas dans le même corps de texte (rapport, copie, etc.). Ex. : clef ou clé ; bistro ou bistrot ; lieu dit ou lieu-dit ; paie ou paye » (l’uniformité, donc, plutôt que la variation).
  • Des curiosités incompréhensibles comme « Quelquefois signifie parfois. Quelques fois signifie plusieurs fois » p. 17. A mon sens, parfois c’est plus d’une fois donc c’est tout aussi bien quelques fois… et ce niveau de détail est totalement superflu.

On pourrait également souligner les absurdités arbitraires de nombreuses exigences de français normatif que ce Guide de français met bien involontairement en relief en juxtaposant des exigences contradictoires, purement formelles, complications inutiles et sélectives, dont on pourrait facilement se passer pour se concentrer sur autre chose de plus important, mais ce n’est pas là de la responsabilité des auteurs. Car la plupart des points ciblés par ce Guide ne posent aucun problème ni de compréhension, ni d’acceptabilité par l’immense majorité des lecteurs francophones. Et il y a parmi les étudiant-e-s concerné-e-s des usagers du français comme langue seconde ou troisième pour qui ces exigences sont encore plus superflues et pour qui ce discours grammatical puriste inconnu jusque là est totalement incompréhensible. Croire que mettre le subjonctif après « après que » pose le moindre risque de mécompréhension, c’est aussi absurde que de croire que l’ail chasse le diable ou qu’il faut exterminer les chauves-souris parce qu’elles risquent de se transformer en vampires. On est dans ce « fétichisme de la langue » que pointaient déjà Bourdieu et Boltanski en 1975 ou dans le français « religion d’état » qu’ont critiqué, entre autres, des linguistes chargés de politiques linguistiques comme B. Cerquiglini ou P. Encrevé dans les années 2000.

Je ne nie pas que sur certains points, des étudiant-e-s puissent avoir besoin d’apprentissages linguistiques et communicationnels dans un cadre universitaire. Des ateliers d’écriture contextualisée, répondant à des besoins concrets de communication pédagogique et scientifique, seraient autrement plus formateurs que cette liste hétéroclite, désordonnée, rédigée de façon confuse, qui ressemble en effet surtout à une liste des marottes individuelles de puristes mal informés. On ne fait rien apprendre de sensé à partir de tabous maniaques ou en énonçant des généralités inutilisables et parfois fausses. On est bien dans le registre de la croyance, de la sacralité, de l’arbitraire, d’une idéologie réactionnaire. On n’est pas du tout dans un registre scientifique ou pédagogique. Le comble c’est que la « devise » du pôle Langue, Langage, Culture de cette université, devise inscrite sous son nom sur la couverture du document, est « Plurilinguisme – Interculturalité – Humanisme », autant de notions qui invitent à accepter la pluralité, les métissages, les changements, les différences, y compris linguistiques. Le Guide invite les étudiant-e-s « à se doter d’une expression française rigoureuse et nuancée qui fasse honneur à leur formation » (p. 3) : il n’est lui même ni rigoureux, ni nuancé et ne fait pas honneur à l’université. L’université s’honorerait, au contraire, en mettant en place une véritable éducation sociolinguistique, scientifiquement fondée, encadrée par une éthique humaine et sociale, qui développerait une conscience métalinguistique critique et une habilité à employer des styles variés.

Le Guide emploi régulièrement la notion (non explicitée) de « qualité du français ». On peut faire l’hypothèse, déduite de ces usages, qu’il ne s’agit pas du terme qualité au sens général (« caractéristique ») qu’il a la plupart du temps dans les textes scientifiques, mais au sens axiologique (« de qualité supérieure ») qu’il a dans les jugements de valeurs. Or considérer que certaines formes linguistiques sont, dans l’absolu, supérieures à d’autres n’a aucun sens sur le plan scientifique et relève de ce que j’appelle une glottophobie, c’est-à-dire d’une discrimination linguistique éthiquement condamnable et juridiquement prohibée par de nombreux textes, notamment européens, ratifiés par la France et donc applicables en France[2].

 Et pourtant il y a à l’université d’Aix-Marseille un département de sciences du langage et un autre de didactique du français langue étrangère, qui ont vu passer quelques un-e-s des grand-e-s (socio)linguistes de France, de G. Mounin à L.-J. Calvet en passant par C. Blanche-Benveniste et d’autres encore, qui auraient pu orienter de façon beaucoup plus pertinente, scientifique et pédagogique, les interrogations qui ont motivés la rédaction maladroite de ce Guide de français. Mais il faut croire qu’en matière de langue, et surtout de langue française, l’idéologie, les croyances, les superstitions, restent plus fortes que les méthodes et connaissances scientifiques, même dans une université.

 


[1] Les auteurs n’appliquent ni les rectifications de l’orthographe de 1990, qui sont pourtant officielles, ni des formes de féminisation, qui sont pourtant devenues habituelles notamment dans le milieu universitaire.

[2] Voir http://www.lairedu.fr/la-glottophobie-un-concept-pour-analyser-les-discriminations-linguistiques/ et http://parents.ecml.at/Portals/3/Documents/Blanchet_IPEPI_CELV_2014.pdf

 

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